Impasse Verlaine Dalie Farah

Les algériens, comme tous ceux qui ont connu la colonisation, les discriminations et toutes formes d’oppression ou d’hégémonie passent par l 'évocation de l‘histoire de leurs parents, plus précisément ici celle de leur mère. C’est ce que vient de faire Dalie Farah dans son premier roman aux Editions Grasset 2019.

 

 D’un village, l‘autre

 Bourré de références culturelles, ce livres est iconoclaste dans le paysage littéraire français. Il n‘est ni larmoyant ni revanchard. Souvent, ironique, puis drôle et cassant, plein de violence et de solitude, il est narré par le regard acéré de la petite fille qui deviendra une étudiante pleine de promesses. il offre une tonalité, un style, des personnages à la fois réels romancés, à la manière d’un conte féroce, découpé en courtes évocations,  en fondu enchainé.

L’action se passe d’abord en Algérie puis en France, du côté d’un hameau du Puy-de-Dôme, là où il fait bien froid l‘hiver, comme dans Les Aurès.

Loin du tumulte des villes, une jeune fille, Djemaa-Vendredi, grandit toute seule à travers les montagnes des Aurès, entre travaux pénibles et adultes rudes. Nous sommes en période coloniale, des exécutions pouvaient avoir lieu séance tenante. Son père adoré est tué, torturé par le supplice de l’eau dans sa gorge devant les yeux de la petite fille délurée, garçon manqué qui ne craint rien : «  on n’a jamais trouvé le corps de mon  grand-père. Il s’est envolé, plein de toute l’eau du monde, il a éclaté en de si nombreux morceaux…. »  dit la narratrice.

Des femmes, grands-mères, mères, filles

A partir de ce moment, la vie deviendra plus difficile : mariage forcé à 15 ans, grossesse non désirée, ruses pour s’en défaire, mais accouchement avant terme.

C’est par ce moment que Dalie Farah a choisi de commencer l’histoire, par sa date de naissance. Dotée d‘une solide force vitale, l‘enfant découvre la vie par la dureté, la rugosité, elle deviendra tour à tour «  nègre » de sa mère analphabète, enfant battue au regard hyper-lucide, développera une machine de guerre dans son esprit : elle comprend tout, se cultive, lit beaucoup, analyse et assène sa vérité : J‘aime la vérité, j‘en cherche une seule et je la cherche dans les livres ». p72.

Par chance son élan de vie la conduira à aimer l‘école investi comme un espace de respiration et de développement intellectuel avec la bibliothèque municipale.

Peu à peu, Vendredi va développer une dépression, due à l‘enfermement, au déracinement de la femme maghrébine émigrée, sans occupation professionnelle régulière, rivée dans son HLM avec marmots et mari absent, ouvrier cassé par le labeur. Elles sont tellement démunies ces femmes !

Elle se réfugie dans les docteurs, leurs médicaments et c’est l‘enfant de 8 ou 9 ans qui lit la posologie des boites d’anti dépresseurs et autres anti inflammatoires, comme un témoin impuissant de sa dérive, et d’ajouter : « C’est comme ça la vie, c’est comme ça la chance ».

A chaque boite de médicaments, sa surprise !

Vendredi est méchante, cruelle, reproduit ce qu‘elle a enduré, mais c’est sa mère. Elle est dure avec sa fille aînée, celle qui doit la soutenir en toute chose, esclave domestique qui n‘a pas droit à la parole.

Du père, comme toujours, nous ne saurons rien ou presque :

 « Me reviennent plus facilement les détails du papier peint de ma chambre que les souvenirs de mon père ».p 107

Il ne fait pas bon naître fille dans une famille en général, si en plus c’est l‘aînée de la fratrie avec une mère abusive, elle-même héritière de la violence de sa mère, cela fait un mélange détonnant qui enchaine plus qu‘autre chose.

Beaucoup se reconnaitrons dans cette description de grand-mère, de mère, de fille aux vies difficiles et chargées : Comment grandir harmonieusement dans ce cas ? Devenir adulte et que transmettre ?

Elle est forte Dalie Farah, elle a réussi à mettre des mots sur ses plaies pour les cicatriser. On lit se livre avec beaucoup d’intérêt et de questionnement.

Sur la photo de couverture, la petite fille aux belles boucles brunes, sa petite langue sortie, au regard franc, essayant peut-être de monter à l‘arbre en petite robe d’été, incarne le pied de nez au destin tout tracé.

« J’ai écrit Impasse Verlaine pour me taire. Je suis une ex-grande gueule convertie au silence de l’écriture romanesque parce que je suis meilleure à écrire depuis ma vitalité et depuis ma joie que depuis mes peines, ce qui ne m’empêche pas de les raconter, voilà tout » dit Dalie Farah.

 

Il n‘empêche, on referme ce livre le cœur gros d’une douleur concrète.

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