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Billet de blog 15 août 2021

Sous la dictée de Fanon, Marie-Jeanne Manuellan, Editions de l'Amourier, 2021, 189p.

Frantz Fanon ne notait rien, avait tout dans la tête, une seule dictée suffisait et c’était la bonne.

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Sous la dictée de Fanon, Marie-Jeanne Manuellan, Editions de l'Amourier, 2021, 189p.

Pour connaître l’auteur engagé, révolté, que fut Franz Fanon, il suffit de lire son œuvre qui a marqué l‘Histoire et devenue une référence contre la colonisation française en Algérie.

Mais pour comprendre comment s’est élaborée cette œuvre, il est indispensable de lire en complément l‘ouvrage de Marie-Jeanne Manuellan.

Elle a occupé un poste d’assistante sociale en 1957 au dispensaire Djebel Ammar, situé dans le sud tunisien, où près de 50.000 nomades ont fui la sécheresse et la mort de leurs chameaux. Ce village était composé de tuberculeux et épileptiques, de femmes avec enfants et bébés qui se côtoyaient dans la plus grande pauvreté.

Marie-Jeanne Manuellan ne tarde pas à susciter une « petite » insurrection en haut lieu  avec les femmes des « gourbis » montées avec elle à Tunis,  premières initiés aux cours d’initiation sanitaire, afin de réclamer plus de moyens et de produits de première nécessité.

Un ultimatum lui est alors infligé : son renvoi  ou sa mutation au CNPJ dès 1958 (Centre Neuropsychiatrique de Jour) à Tunis que dirigeait Frantz Fanon. La mort dans l ‘âme, elle accepte.

Voulez-vous apprendre ?

Arrivée dans les nouveaux locaux de la capitale tunisienne, c’est le choc : personne ne lui parle et elle ne parle à personne, « pendant un mois ou peut-être deux » dit-elle, son bureau si l ‘on peut qualifier ainsi le cagibi sans fenêtre qui lui est affecté, la jeune recrue s’accroche et se lance dans l‘ergothérapie en utilisant des machines à coudre inexistantes pour les femmes.

Puis elle crée des fiches où elle « notait absolument tout » qui deviendront de véritables « anamnèses » constituant le dossier du patient hospitalisé.

Peu à peu Fanon s’adresse à elle en ces termes « voulez-vous apprendre ? », lui demande de l‘accompagner lors des consultations auprès des malades hospitalisés et ceux qui venaient librement afin qu‘elle prenne notes de toutes ses paroles et diagnostics. Lui même ne notait rien, avait tout dans la tête, une seule dictée suffisait et c’était la bonne.

Il est relaté dans ce livre de nombreux cas auxquels a été confronté le médecin –psychiatre Franz Fanon, qui avait exercé précédemment à Blida en Algérie.

Cet exemple, lors de la consultation d’un malade, un soldat en permission de l‘ALN (Armée de Libération Nationale) algérienne, qui refuse la présence de Marie-Jeanne au motif que « c’est une femme française ».Fanon lui répondit : « Cette dame n‘est pas une femme, c’est un magnétophone, j ‘en ai besoin pour faire mon travail ! ».

D’autres cas sont exposés dans le livre, aussi poignants les uns que les autres avec des contraintes, des empêchements, des fardeaux de toutes sortes liés à la pauvreté et la misère, l‘isolement des campagnes, le manque de transports, le manque de scolarisation.

Les infirmiers du CNPJ disaient « qu‘il avait une seconde vue »,sa fameuse troisième oreille ! Comme il détestait Paris, la ville «  aux fausses lumières »il est parti à Lyon pour ses études de médecines.

Petit à petit, l‘assistante de Fanon découvre qu’il faisait une autre lecture sur les propos d’un malade, « il déchiffrait à la lumière des théories freudiennes » où il ébauchait des hypothèses, des interprétations puis des diagnostics. C’est toujours dans l‘histoire familiale ou extérieure qu’il faut aller chercher, ce qui peut paraître une évidence aujourd’hui. N’oublions pas que nous sommes en pleine guerre d’Algérie et que la Tunisie venait à peine de quitter le protectorat français, qu‘en France Léopold Sedar Senghor, Aimée Césaire ont pris rang contre la colonisation et que Martin Luther King adepte de la non-violence se bat pour des droits civiques au peuple noir en Amérique.

Une œuvre visionnaire

Après l‘Algérie où il s’est rendu pour lutter contre le colonialisme, « grand pourvoyeur des hôpitaux  psychiques, parce qu‘il y a la négation de l‘autre, une décision forcenée de refuser à l‘autre tout attribut d’humanité, le colonialisme accule le peuple dominé à se poser constamment la question Qui suis-je en réalité ?  » Fanon arrive en Tunisie. Au fil des consultations au CNPJ, le duo Fanon-Manuellan avance, évolue, progresse. A son contact, elle apprend beaucoup de choses sur la psychanalyse qui ne fait pas bon ménage à l‘époque avec le parti communiste, même si son mari et elle l‘ont quitté en 1956. Jugée « science bourgeoise » donc capitaliste Marie-Jeanne se lance dans la découverte de cette science  en dévorant les livres existants.

Peu à peu Fanon l‘implique davantage et lui demande s’adonner à la « cérémonie du livre » c’est-à-dire de prendre en dictée ce qui deviendra son œuvre majeure : « Les damnés de la terre » où est développé le concept de « faire grandir les cervelles », désaliéner les gens,  les faire bouger. Dans son travail de médecin-psychiatre il utilise le Babinski ou réflexe plantaire afin de déceler une maladie du système nerveux. Puis il passera à la « méthode active »qui consiste à effectuer une cure d’une séance par jour, développée par Ferenszi, disciple de Freud.

Déjà à son époque Fanon était ultra-lucide et très sévère sur les dirigeants politiques.il évoque à plusieurs reprises la place de l‘Europe qu‘il juge  comme une machine de guerre pour comme en conclusion de son livre :

«  L’Europe s’est refusée à toute humilité, à toute modestie mais aussi à toute sollicitude, à toute tendresse. Elle ne s’est montée parcimonieuse qu‘avec l‘homme, carnassière, homicide qu‘avec l ‘homme. »

Franz Fanon est un homme hyper sensible, hyper intelligent, hyper clairvoyant qui voulait changer le monde de son vivant afin de désaliéner l‘homme pour qu‘il devienne sujet parce que la maladie mentale, qu‘elle quelle soit, entrave la liberté d’être du patient. Frantz Fanon, le français, le martiniquais, l‘algérien, l’homme universel authentique.

Marie-Jeanne Manuellan prendra en notes d’autres livres, « l‘an V de la révolution » et « Peaux noires et masques blancs ».

Cette sentence sur l'Europe ainsi que d’autres toutes aussi fortes résonnent formidablement avec les propos plus poétiques d’Edouard Glissant ou Patrick Chamoiseau dans leur élaboration du Tout – Monde. Je renvoie pour ces auteurs à « Manifestes, Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, éditions de La Découverte ».

Lorsque Fanon est tombé malade, toujours aussi vaillant, il disait : « je vais me battre avec …le cortex ! » .Il partira en URSS pour se soigner.Malgré sa leucémie il se rend aussi à Rome en 1961, rencontrer Sartre et Beauvoir déjà engagés contre la guerre d’Algérie.Ce sera sa dernière rencontre, son dernier voyage.

Beaucoup d’autres choses seraient à noter ici tant le livre est dense, détaillé, passionnant sous une dictée loin des sentiers battus, relatant des aspects du caractère pas toujours agréables de Fanon. A l‘évidence, une telle rencontre laisse des traces, une telle proximité donne des ailes.

On ne peut qu‘être en admiration et reconnaissance face au travail effectué par Marie-jeanne Manuellan qui a restitué l‘essence de l‘homme, de la pensée de Frantz Fanon et l‘essence de son œuvre. De même que la maison d édition L’Amourier qui fait un travail remarquable au sein de sa politique éditoriale et de son équipe efficace.

Ce qui reste c’est son génie, la vivacité de son intelligence, le fait qu‘il soit pressé de vivre, de soigner, d’opérer un changement de la société oppressée sous le joug d’un colonialisme qui n’a pas fini de livrer toutes ses plaies et toutes ses  horreurs visibles et invisibles.

Même si le contexte d’aujourd’hui est considérablement différent il est utile de relire  l‘œuvre de Frantz Fanon à la lumière de notre regard qui apporte un sens nouveau, un sens enrichi avec le recul du temps.

Toute son œuvre est là pour réveiller les âmes dormantes, sclérosées, fuyantes.

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