Un chant pour les disparus, (Ein Lied für die Vermissten),Pierre Jarawan.

Retour initiatique en 1994 vers un pays qu‘il ne connaît pas : il n‘a que la version, le vécu de sa grand-mère face à la réalité d’un pays à terre, exsangue, peuplé de ruines et de tristesse.

Un chant pour les disparus, (Ein Lied für die Vermissten),

Pierre Jarawan, traduction de l‘allemand par Nicolas Véron, Editions Héloïse d’Ormesson, 2021, 493 p.

 Pierre Jarawan est libano-allemand, installé à Munich depuis son jeune âge. Amin le personnage principal de cette fiction, devenu orphelin à l‘âge de trois ans suite à la perte de ses parents dans un accident de voiture au Liban, est pris en charge par Yara, sa grand-mère qui comme tous les anciens à une bonne mémoire. Tous deux partent en Allemagne fuyant la guerre civile qui secoue leur pays.

Retour initiatique en 1994 vers un pays qu‘il ne connaît pas : il n‘a que la version, le vécu de sa grand-mère face à la réalité d’un pays à terre, exsangue, peuplé de ruines et de tristesse.

Yara est une femme qui parle peu, pudeur oblige dans ces pays arabes tant des hommes que des femmes, elle a un lourd passé fait de luttes et de mensonges pour pratiquer son art, la peinture. En effet, elle a dû se cacher, mentir, se battre dans un pays qui malgré des apparences d’ouverture, ne laissait que peu de liberté aux femmes, toutes obédiences religieuses confondues.

Amin retrouve un ami resté au Liban, Jafar le conteur, plein de vie bouillonnante, avec lequel il va faire les 400 coups, tisser des liens très forts et inventer des histoires lors des promenades nocturnes

Comme tous les enfants nés dans le sillage d’une guerre, Pierre Jarawan est à la recherche de sa mémoire afin de comprendre et d’atténuer le traumatisme. C’est un passage obligé dans le parcours d’un écrivain pour se trouver a fortiori lorsque l‘on a quitté «  son » pays.

Dans une interview au quotidien libanais l‘Orient – Le jour daté du 8 mai 2020, Pierre « Jarawan indique qu‘il n‘a pas souffert du racisme en Allemagne parce qu‘il « ressemble à sa mère » ; c’est une chance de se sentir ancré dans un lieu, une terre.

Pierre Jarawan, comme tous les libanais, aime son pays de naissance de toutes ses forces. Son chant, son lied, son chi’r (poème) vient le démontrer.

 

« Habibi, ya albi… Ferme les yeux et pense à Beyrouth ».

 

Tout le monde lui parle de la Beyrouth d’avant la guerre : « Habibi Ya eini, c’était le soleil, la liberté, la joie de vivre ! C’était la douceur des nuits d’été (…) c’était l‘abondance ».

 Et c’est juste : Si on pense à la filmographie de l‘époque avec Farid El Atrache et sa sœur Asmahan en tête, la filmographie et la discographie de la grande Fairouz  on ne peut que le constater.Aucun peuple n 'a autant aimé , chanté, poétisé, adulé ce pays.

Le Liban était une destination de villégiature cosmopolite, de fantasmes, de fêtes, de liberté et de jeunesse où l‘argent et la culture coulaient à flots.

« Si on veut expliquer à quelqu’un l‘histoire du Liban, il suffit de lui raconter l ‘histoire du Grand Théâtre ».

Rien de tel n‘existait dans toute la région  que ce Théâtre crée en 1929 pendant le Mandat Français : du théâtre, le Ballet des Champs-Elysées,  Dalida, Abdel Wahab, Om Kalthoum…y ont été programmés.

 Ce que les gens lui racontaient ce sont des anecdotes. A  la faveur de sa nouvelle vie, Amin décide, à moins de 30 ans en 2006, de s’acheter une maison à retaper dans la montagne. Comme pour faire ressurgir le passé sur la couche du présent.

 

Un chant pour les disparus 

 Le lecteur français découvre une écriture dense, serrée, très détaillée comme pour fixer les souvenirs du Liban lorsqu‘il y est retourné avec sa grand-mère.

Une écriture d’une élégance rare, une minutie d’orfèvre que la traduction remarquable de Nicolas Véron laisse passer.

 « Un chant pour les disparus » est son deuxième roman pour lequel il a reçu le prix bavarois Bayerischer Kunstförderpreis. Ecrit en allemand, ce livre a été traduit en plusieurs langues.

Composé de trois strophes poétiques et longues, aux titres évocateurs et aux illustrations dessinées de petites tasses et de cafetière à café, l‘auteur nous accompagne dans Beyrouth mais aussi dans son univers de slameur professionnel, pratique d’écriture où il excellence en Allemagne.

 Il renoue avec la tradition du Hakawati, le conteur de la tradition orale des mille et une nuits et autres histoires, qui avait une place importante dans le quotidien des habitants de cette région.

 

Bien que ce soit un roman, au cours de la lecture Amin le personnage-central narrateur et Pierre l‘auteur se confondent. C’est une sensation étrange qui donne une incarnation encore plus humaine et poétique.

 

En fin de volume, Pierre Jarawan a ajouté quatre pages de remerciements et de références inspirantes pour lui. Le fait est assez rare et doit être souligné.

« Un chant pour les disparus » est un livre à part dans la profusion de livres sur le Liban en ce moment. Il rend hommage aux plus de  17 000 disparus sans doute davantage « Morts pour que vive le Liban »qui n‘ont pas été retrouvés et ils sont nombreux pendant cette guerre qui n‘en finit pas, ainsi que ceux et celles que le temps a effacés.

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