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Djalila Dechache

Auteure, chercheure sur l 'Emir Abdelkader l 'Algérien, Kateb Yacine et le théâtre arabe.

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Billet de blog 16 janvier 2026

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Akira Mizubayashi La forêt de flammes et d’ombres

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Akira Mizubayashi La forêt de flammes et d’ombres Editions Gallimard collection blanche, 2025, 288 p. 

Un livre d’un auteur japonais écrit en français, édité chez Gallimard, n‘est pas chose commune.

La curiosité qui l‘emporte, le titre aussi.L’imaginaire va bon train et lorsqu‘on découvre la biographie de l‘auteur, c’est l ‘émerveillement qui domine.

En effet, pour cet amoureux de la langue française, qui s’est donné toutes les chances et tous les possibles pour en faire sa langue d'écriture, il y a de quoi vouloir en savoir davantage.

Photo F. Mantovani © Éditions Gallimard

Tilly Willis , Blaze 2016, collection particulière.

En exergue l‘auteur cite : Guillaume Appolinaire; Paul Celan et Gilles Deleuze.

Pour celui ou celle qui découvre l‘oeuvre de cet auteur  pour la première fois comme moi, il faut savoir que l‘on rentre à petits pas dans une maison à l‘atmosphère si parfaite, si dénuée d’inutile tel un jardin zen qui appelle forcément à la méditation et à la sérénité, tout en évoquant des souvenirs très difficiles.

Bien plus qu‘un roman, une déclaration d’amour aux idéaux français.

Ren Mizuki,( Lotus) assistant-étudiant aux Beaux-Arts, Yuki ( neige) une jeune femme artiste peintre et Bin (agilité) violoniste, « étudiants à l‘Ecole des beaux-Arts et de l‘Ecole nationale de musique avaient été envoyés au front, loin de leur famille ».Tous trois se rencontrent au sein d’un tri postal pour y travailler, au Japon en 1944 à Tokyo ; tous les trois aiment l‘art européen, modèle de libération et de créativité. En 1945, Ren est appelé en Mandchourie pour participer aux combats. Les prénoms ont une signification précise au Japon et comme l‘on sait ce sont des idéogrammes. C’est l‘amour de l‘art qui érigé ici en force et en résistance, donne le La de trois jeunes destins enrôlés dans la guerre.

Les trois amis tiennent un journal chacun qui deviendront la base de ce livre.

Dès le départ de ce roman, le lecteur est projeté au Japon, l’auteur donne un titre au premier paragraphe TRIO DE UENO , Adagio-Allegro vivace, qui plonge directement dans une atmosphère musicale.

Les cinq chapitres sont ainsi porteurs de mouvements musicaux.Cet ouvrage est envisagé comme une partition musicale exprimant les méandres du vécu des protagonistes. Jusqu‘au titre qui rend hommage à la catastrophe d’Hiroshima du 6 août 1946 qui a pulvérisé 340 000 âmes lors de sa visite du musée Maruki à Higashimtsuyama (Saîtama) une oeuvre immense des artistes d’ Iri et Toshi Maruki, en quatorze grands panneaux consacrés aux effets apocalyptiques de la bombe atomique.

Akira Mizubayashi y consacre en fin de son volume une page de remerciements.Il ajoute, qu‘il n‘est pas sûr qu‘il serait allé jusqu’au bout de la visite au musée Maruki, sans un couple d’amis Jean-Marie et Carol Laclaveline.

De plus, l‘épilogue ce ce livre renferme un texte magistral, dédié au Quatuor Ren-Bin, portant le nom du violoniste disparu, donné à l‘espace Ren-Bin en mémoire de Yuki Arisawa et de préciser que l‘histoire du quatuor n‘est pas close pour autant.Il y une résonance aux musiques culturelles européennes des Lumières, dont le répertoire composé à l‘époque de la Déclaration de 1789, contenait l‘idée de nation.Autant de souvenirs qui remontent en lui lorsqu‘il pense à son père qui a vécu l‘horreur Hiroshima.

Akira Mizubayashi , sa vie son oeuvre 

Il découvre la langue française lorsqu‘il a 18 ans, il en parle comme de sa langue paternelle,

 il ajoute « elle m‘a adopté, j‘avais le désir de naître dans cette langue  ».

Il a publié six essais en japonais avant de s’adonner à la langue française corps et âme.Il allait jusqu’à écouter des enregistrements audio pour en recueillir les intonations, le rythme, le souffle.Plus tard il obtient une bourse d’études pour étudier la langue française à l‘Université de Montpellier pendant près de quatre ans, à l‘issue desquelles il a rédigé un mémoire sur Jean-Jacques Rousseau.Plus tard, en 2011 il a écrit un livre « Une langue venue d’ailleurs » il y décrit sa langue maternelle comme étant celle de l‘impérialisme où tous doivent s’incliner.

Depuis il écrit directement en français, il enseigne au département d’études françaises au Japon. 

Il se sent dans une « double étrangeïté » en reconsidérant sa langue d’origine.Ce point est tres intéressant dans le sens où il remet en question toute personne qui sort de sa langue pour en enseigner une autre .Dans son cas, Akira Mizubayashi enseigne la langue français au Japon pour les Japonais.Il peut toujours faire usage de sa langue maternelle pour apporter des compléments de comprehension. 

Pourtant cette langue est souvent jugée difficile avec ses diphtongues, son orthographe et ses accords désuets.

Le but de l‘auteur s’est donné pour mission d‘enseigner et de défendre le français comme voie d’accès à un autre univers.C’est une démarche tellement intelligente, raisonnée, inspirante et communicative.Il ne perd pas pur autant son identité première.

Il se déplace de sa langue et de sa culture mentalement pour cueillir d’autres moissons intellectuelles et morales.Il y recueille le sens de la liberté, de l‘égalité et de la fraternité érigés en lois et devoirs.

Il dit que toute son oeuvre vient de son père, qui racontait ce qu‘il avait enduré et qu 'il a transmis son idéal de civilisation.

Akira Mizubayashi a reçu un bon nombre de prix tout au long de l‘écriture de son oeuvre depuis 2011 avec celui du Rayonnement de la Langue française et jusqu‘en 2025 avec celui du Grand Prix de la Francophonie.Il est aussi docteur Honoris Causa de l‘Université Paul Valéry de Montpellier notamment. 

Un livre d’une élégance rare qui invite à lire l‘oeuvre entière et nous fait redécouvrir les grands classiques.

 Site officiel : akira-mizubayaski.com

Sa collection privée : 

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, de Rousseau « Un grand livre qui m’a forgé intellectuellement. »Lointaine Notre-Dame, de Mori Arimasa (inédit en français) « Il est à l’origine de ma décision d’apprendre le français. »Le Rouge et le Noir, de Stendhal « Ma première nuit blanche à cause d’un livre. »Le Neveu de Rameau, de Diderot « Un chef-d’œuvre qui me permet de penser le fondement impérial du Japon. »( extrait madame Figaro Elisabeth Quin , 30 nov 2025).

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