L’âge de la première passe d'Arno Bertina Editions Gallimard, collection Verticales

Ce livre est le fruit d’ateliers d’écriture effectués au Congo de 2014 à 2018 « auprès de jeunes filles en situation de rue et de vulnérabilité » avec une ONG franco-congolaise, l’ASI (Association de Solidarité Internationale), qui assure la prise en charge médico-psychosociale. Nul se sort indemne de cette vie, de ce récit et de cette lecture.

L’Age de la première passe, Arno Bertina, Editions Gallimard, Collection Verticales, 270 p, 2020.

Ce livre est le fruit d’ateliers d’écriture effectués au Congo de 2014 à 2018 « auprès de jeunes filles en situation de rue et de vulnérabilité » avec une ONG franco-congolaise, l’ASI (Association de Solidarité Internationale), qui assure la prise en charge médico-psychosociale.

Ces mineures, âgées de 13 à 18 ans, violentées, abandonnées par leurs parents, pour elles c’est le plus grand effondrement de leur vie. Ces parents survivants des guerres civiles de 1993 et 1997, les conduisent à se prostituer en ville pour trouver de quoi se nourrir et nourrir leurs enfants, avec la complicité tacite du monde de bars, d’hôtels et de dancings.

Toute femme serait en droit d’évoquer le travail fondamental de Maître Gisèle Halimi, récemment disparue, mais ses lois restent, qui a tant fait pour protéger les femmes, en criminalisant le viol et autres violences faites aux femmes. Pour toutes les femmes.

L'âge de la première passe

(c) Arno Bertina

 Nul se sort indemne de cette vie, de ce récit et de cette lecture.

On peut se demander pourquoi une telle action, là-bas pour ces jeunes filles déchiquetées psychiquement et physiquement ? Et pourquoi Arno Bertina a-t-il accepté ? Et pourquoi le lecteur ressent-il un si grand malaise ?

Le lecteur découvre les étapes du travail d’écriture et surtout la manière mise en place par l'auteur pour « apprivoiser » ces jeunes filles, pour faciliter la parole, l'écriture et comment tout cela a travaillé de l'intérieur ses émotions, ses réflexions.

Il y est question de « brûlure métaphysique » de l‘abandon des parents, de l'absence de leur d’amour, brûlure qui hante toute une vie et se transmet aux générations suivantes, même si elles dansent et rient sur Beyoncé et Rihanna, « la joie n‘est pas insouciance ». 

Nous sommes dans l'intime d’une vie qui parle le lari, le lingala ou encore le kituba, langues de l"intime, et le français, vestige de la colonisation érigée en survivance par la francophonie.

Cette langue française utilisée localement pour« stresser, sanctionner », c’est-à-dire, celle de l’autorité du blanc, de la force, du pouvoir.

 Comment créer du « Je » ?

 « Les phrases qui blessent peuvent être aussi celles qui recousent, car cette confidence crée tout de même une dérisoire communauté et il faut croire que ce n‘est pas rien autrement elle n‘aurait pas parlé ».

C’est délicat de venir pour un français, enseigner à écrire dans un pays qui a été colonisé par la France et qui en porte encore les traces. A des filles qui ne sont pas écoutées, meurtries, dans la plus grande et la plus misérable des solitudes.

Arno Bertina cite beaucoup d’auteurs contemporains et classiques, de chansons, de références. Il est pétri de littérature, de cinéma.

On pourrait lui signaler qu'il  y a une prise de conscience d’écrivains et de penseurs africains de haut niveau qui prennent la parole au niveau international. Un grand et puissant mouvement est en marche pour décoloniser y compris les esprits et les arts. Mais, il le sait, certainement.

Il se demande pourquoi l‘on réagit presque normalement face à des blessures nouvelles et pas face aux anciennes.

« Les larmes aux yeux devant une vidéo idiote, ou presque insignifiante, j‘exprimais peut-être, en réalité, enfin, ce désarroi que la stupeur avait bloqué … ».

Ajoutons lui celle-ci, poétique :

« (…)A Cordoue, je me suis arrêté devant la porte en bois d’une maison et comme Nizzar Qabbani, j‘ai fouillé ma poche à la recherche de la clé de ma vieille maison. Je n‘ai pas versé une seule larme car la blessure nouvelle cache la cicatrice ancienne… » Extrait de A Cordoue, Mahmoud Darwich, La trace du papillon, Actes Sud.

Le langage console, l‘écriture répare, crée une force et le livre témoigne, donne une existence propre dans tous les sens du terme.

C’est que l'écriture leur permet de passer de l‘absence à soi à l'écriture de soi dans ce pays de sorcières et de croyances en tous genres.

A partir de ces ateliers, de vidéos, de photos, de discussions, la langue se délie, devient cathartique, y compris pour l'auteur à qui « il arrive de beaucoup pleurer à contre-temps, ému par le sort de ces jeunes femmes ».

Si le foyer ASI ne promet pas « le prince charmant ni l‘amour d’une mère », il propose l'estime de soi et il faut reconnaître que c’est énorme dans un pays déglingué par la misère, le pouvoir de l‘argent issus de l‘exploitation à outrance.

Arno Bertina a voulu, lui aussi marcher sur les pas d’un grand oncle, administrateur colonial an Afrique de 1935 à 1960. Et de trouver quelques traces pour comprendre ses propres souvenirs épars et fragmentés.

Le mot de la fin de l ‘auteur :

« (…) J’approche l’ombre (tout ce qui me déroute) sans faire croire que je sais où se trouve l’interrupteur. Je parie sur le fait que ces jeunes femmes connaissent mieux que moi leur situation, ce qui les aide à tenir et ce qui est mauvais pour elle. En les respectant ainsi, je les aide peut-être à trouver en elles le courage pour construire, grâce à l’ONG, une vie meilleure ».

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