Illusions perdues, d’après Honoré de Balzac - Création théâtrale de Pauline Bayle

Dans son livre écrit en trois parties entre 1836 et 1843, Balzac démontre que l’ensemble des protagonistes perd ses illusions, ses croyances parce que le monde a changé de paradigme. Il résonne étrangement avec le XXIème siècle, notre siècle.

Comme cela fait du bien de reprendre le chemin des théâtres « comme avant » ou presque, pour assister à des spectacles magnifiques, en présence d’une assemblée attentive, suspendue au jeu et au texte de haute voltige.

Après les mythes Illiade et Odysée, adaptées d’Homère, divinement crées, et toujours en tournée, Pauline Bayle met en scène ce texte littéraire du grand Balzac (1799-1850), issu de sa bien nommée Comédie humaine.

Oû l‘on retrouve Lucien Chardon à Angoulême, province étouffante, un jeune homme « tranquille » beau « comme une femme », plein de fougue, d’ambition et de passion écrivant des sonnets à Madame de Bargeton, qui le prend un temps sous son aile et  l‘encourage à quitter la ville. Elle est la cousine de la marquise d’Espard qui organise des diners parisiens. Lucien de Rubempré monte enfin à Paris avec l‘argent de sa petite sœur. ©compagnie A tire-d’aile

 Il a le regard du novice qui remarque tout, s’émerveille de tout et ne tardera pas à déchanter.

« A Paris tout est grand, tout fascine, la richesse extrême, la misère extrême…».

« Lucien éprouve une immense diminution de lui-même, il était quelqu’un dans son pays, ici il n‘est plus rien (…) dans cet affreux désert ».

Son ascension fulgurante s’opère lorsqu‘il entre en journalisme, devient critique littéraire au sens premier du terme (il s’agit de casser des spectacles ou des textes réussis), adoubé à une maison d‘édition et à un journal, propulsé par des intérêts contradictoires de partis politiques de l‘époque. Il va devoir choisir son camp, d’autant qu‘il va tomber amoureux d’une comédienne, Coralie, à la fois courtisane et manipulée elle aussi.

Le pire pour un jeune homme aussi naïf et passionné est qu‘il va devoir obéir « aux lois du monde », aux redoutables lois édictées par tout un monde qui gravite autour du pouvoir, des théâtres, des journaux et imprimeries, de l‘argent, où l‘amour véritable et la poésie n‘ont pas de place.

Rapidement sans le sou dans sa mansarde de la rue de Cluny, il va apprendre à montrer les crocs de sa plume acérée pour casser l‘ennemi ou considéré comme tel.

 Un journaliste lui dira : « derrière les rêves se cognent les hommes et les nécessités » et que « pour réussir il faut répandre des rumeurs à Paris ». Un autre  : « A Paris, ne rien dire est déjà un éloge ».

 Lorsqu‘il change de camp politique, sa mise à mort commence. Il mise tout sur sa Coralie. Elle tombe aussi. « La seule qui croyait en sa noblesse d’âme est morte car l‘amour donne des ailes ». Lucien joue sa vie au jeu : il perd encore. Il est ruiné, affaibli moralement « je suis condamné par un tribunal impartial : moi-même ! ».

Lorsque tout est perdu, sans aucune espérance venant des hommes, Balzac fait intervenir un personnage de la nuit qui attendait son heure, interprété par Pauline Bayle ce soir-là : «  l‘homme déteste la solitude, je veux façonner une créature et rester dans l'ombre ».

« Voulez-vous être mon soldat ? En moins de trois ans vous aurez tout : amour, gloire, argent » lui dit l'homme énigmatique.

« Allons-y et cette fois, je triompherais de Paris ! ». 

Ce texte comme cette phrase finale dite par Lucien de Rubempré qui a « une destinée à accomplir » en dit long et sur le livre et sur la société de cette époque, son avidité, sa cruauté, son aveuglement aussi.

Dans cette société post-révolutionnaire, la bourgeoisie tient le premier rôle après avoir renversé l‘ancien régime. L’argent achète tout, les titres, les rangs, les gens.

 Cette période qui  couvre les décennies 1820-1840 a sonné l'heure de la marchandisation, de l‘enrichissement par les colonies. Alors la poésie dans ce contexte a perdu son lustre, sa valeur.

Dans son livre écrit en trois parties entre 1836 et 1843, Balzac démontre que l’ensemble des protagonistes perd ses illusions, ses croyances parce que le monde a changé de paradigme. Il résonne étrangement avec le XXIème siècle, notre siècle.

La troupe de Pauline Bayle évolue autour d’un rectangle blanc où tout peut s’écrire, posé sur la scène, éclairé d’une douce lumière : aucun décor, ni costumes d‘époque, les cinq comédiens jouent plusieurs rôles sans temps mort ni ralentissement. Une énergie folle les anime et les nourrit pendant la durée de la représentation. Ils se débattent, tombent et reviennent pris dans le tourbillon du désir et de l‘argent. Des moments forts tels que la danse de mort jusqu‘à l'épuisement lors de la signature d’un pacte ou encore la mise à mort couverte de boue de Coralie dans sa robe sanguine.

Le public est porté de la première à la dernière minute et même lorsque les applaudissements fusent pour le salut final, on se sent faire partie de cette énergie-là, de cette atmosphère enveloppante et joyeuse, cruelle et humaine.

Tous les comédiens sont archi-bons, convaincants, attachants, remarquables, authentiques.

Le théâtre n‘a besoin de rien d’autre ! C’est déjà beaucoup !

Et c’est si rare !

On remercie vraiment beaucoup Pauline Bayle, sa troupe, son équipe, son administration ainsi que l‘équipe du Théâtre Bastille de faire revivre cette œuvre lors de cette représentation magistrale. Oui, on partage l‘affirmation, « il n'y a pas de substitut à la présence théâtrale » de Jean-Marie Hordé en introduction de sa brochure de saison.

THEATRE - Illusions perdues, d’après Honoré de Balzac, Création de Pauline Bayle, Compagnie A Tire - d’aile, Paris, Théâtre de la Bastille 2021, du 13 au 18 septembre à 20h, du 20 au 16 octobre à 21h, durée 2h 30. Relâche dimanche, theatre-bastille.com ; Tél : 01 43 57 42 14.

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