Djalila Dechache
Auteure, chercheure sur l 'Emir Abdelkader l 'Algérien et le théâtre arabe.
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Billet de blog 19 nov. 2021

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Théâtre - L’île d’Or Kanemu-jima, création collective du théâtre du Soleil

Elle rêve Cornelia ? Rêvons aussi ! Elle rêve tout haut, au téléphone avec son amie Astrid, qu‘elle est sur l‘île d’Or, avec une femme exceptionnelle « qui tient la mairie et porte le festival à bout de bras, qui se déroule dans un immense hangar pendant deux mois ».

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Théâtre - L’île d’Or Kanemu-jimacréation collective du théâtre du Soleil, dirigé par Ariane Mnouchkine, avec la musique de Jean-Jacques Lemêtre, en harmonie avec Hélène Cixous.Mercredi à vendredi 19h30, samedi 15h,dimanche 13h30, durée 3h30 entracte inclus. Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, accès avec  navette. Réservations - 01 43 74 24 08. 

(c)affiche de la création L'ïle d"Or, théâtre du soleil.

Dès l‘accueil au Théâtre du Soleil, le spectateur est enveloppé dans une ambiance toute japonaise jusqu‘au moindre détail. Tout y a été soigné à souhait, après le salut d’Ariane au contrôle des billets, atmosphère rougeâtre, peintures murales et « magnifiques dessins de lions d’Hokusai », le mont Fujiyama à l‘extrême fond de la grande salle d’accueil, lanternes et lampions, éléments coulissants en bois, jusqu’à la carte des boissons et des repas aux noms évocateurs. D’un coup nous sommes transportés au Japon et son univers poétique.

Lorsque l‘heure du spectacle arrive à 15 h pile (détail important à souligner à Paris),la salle est pleine, bondée en ce long week-end, pour certains, de l‘Armistice de 1918. Ce un jour de paix et de solennité en France, se transforme sur les planches en fête collective, festive, grandiose, féérique et politique avec les deux inséparables formes du théâtre japonais classique et populaire, Nô et Kyôgen, entre mémoire et  franche rigolade.

La scène s’ouvre alors sur un grand espace de boiseries, d’éléments coulissants, de lumières douces, la chère Cornélia fil incandescent de l‘histoire, à une lettre près fille du roi Lear, poursuit son rêve éveillé, son délire pendant la maladie du siècle, ses coups de téléphones entre deux potions et deux cauchemars, deux sursauts protégée par son ange, pour replonger à intervalles réguliers dans le royaume de la petite mort.

Elle rêve ? Rêvons aussi !

Elle rêve tout haut, au téléphone avec son amie Astrid, qu‘elle est sur l‘île d’Or, avec une femme exceptionnelle « qui tient la mairie et porte le festival à bout de bras,  qui se déroule dans un immense hangar pendant deux mois ». Tout s’enchaine ensuite sur cette île convoitée à double titre, cela ne passe pas auprès de deux hommes qui refusent «  d’être un jour par une bonne femme gouvernés, que dieu nous préservent ». Tout au long du spectacle on entend du japonais en français avec l‘interversion des mots dans la phrase : c’est si joli ! De plus ils se déplacent en faisant de petits pas, le dos un peu voûté comme s’ils étaient pressés.

(c) photos théâtre du soleil

Comme cela se passe partout dans le monde hélas avec la mondialisation, des investisseurs véreux veulent s’emparer de ce butin immobilier et politique afin de créer un complexe touristique et  casino qui rapportera beaucoup espèrent-ils.

Le monde entier va se retrouver dans cette petite Ile d’Or, microcosme de l‘humanité en charriant les questions qui la frappent de plein fouet, portées par des compagnies au nom telle La diaspora des abricots troupe afghane en exil, la troupe Notre-Dame du théâtre socialiste Brésilien, la troupe municipale des petites lanternes démocratiques, la Démocratie, notre désir troupe de Hong-Kong, la grand Théâtre de la Paix, troupe proche-orientale portée par le couple Mahmoud et Hadassah palestino-israélien, la troupe de deux français Paradise Today à mourir de rire,  la troupe des marionnettistes( le Commissaire, le Docteur Li, le Chancelier et l‘Empereur)…

On peut même y voir le grand voyageur Ibn Battuta parti à la découverte de l‘Asie sur son chameau qui parle, entendre des vers de l’Art de la guerre par la ruse de Lao-Tseu, ceux de Liu Xiaobo, la légende de Buemon, des grues magnifiques sur fond du volcan Sakurajima des chants des tambours, un libraire et metteur en scène amateur qui vend du Tolstoï à mademoiselle Etsuko passionnée de russe et de Nô, sans oublier le média Radio Wasabi...

Toutes les langues se mêlent au japonais, le français, le russe, l’arabe, l’hébreu… que ce soit en paroles ou en chansons. Le monde entier du théâtre s’est donné rendez-vous sur cette île. Y  compris l‘information visant à « faire croire à la planète que le fils du commerce du ciel va fléchir à cause d’un minuscule virus ».

© théâtre du soleil, photo La terrasse

« En vérité le Théâtre est toujours une île »Ariane Mnouchkine.

(c) photo théâtre du Soleil 

Rêvons encore que le théâtre réunit le monde, il est force il est métaphore et poétique, il assure la permanence de l‘humanité. On se sent si bien chez Ariane Mnouchkine, elle nous invite chez elle, on se sent aimé, choyé, gâté, et comme le dit chère Liliana «  Ariane nous a tout appris ! ». On sort de chez elle plein de cette humanité que nous perdons chaque jour un peu plus à force de résistance dans le vide.

Ariane Mnouchkine aime les théâtres d’Asie et le Japon « qui nous a guidés dans notre travail sur Richard II (1981), Henry IV (1984), Tambours sur la digue (1999), et L'Île d'Or (2021) » dit-elle.

Dans L ‘île d’Or, à chaque fois ce sont des tableaux, des estampes, des œuvres d’art uniques que les comédiens transformés en de précieux serviteurs de scène nous donnent dans une élégance et une rapidité d’horloge suisse.

La Chaise vide de la Liberté au Théâtre du Soleil, juin 2020

Se rendre au Théâtre du Soleil offre une expérience que l‘on ne peut oublier, qui emplit et marque par tout cet amour diffusé à chaque recoin par chaque présence et les absents dans la Cartoucherie, les personnes qu‘Ariane Mnouchkine remercie en plus de sa troupe, des  personnes innombrables, des brigades d’amis qui font une immense ronde autour de la planète, il y en a des pages et des pages dans le livret du spectacle, en France, au Japon comme il est écrit et que j‘ai lu d’un bout à l’autre ( je ne cite que ceux qui me marquent au niveau de ma curiosité et par leur apport scénique, pardon pour les autres) : au bois avec le Lycée des Métiers du Bois Léonard de Vinci de Paris 15 ème, aux cuisines, la brigade des stagiaires collégiens et lycéens, au fer, aux costumes, au maître de Nô, au maître de Taiki, à Ysabel de Maisonneuve qui a teint et irisé les océans de soie, le dompteur de bois et de vis, le dompteur de métaux et de ciments, la bruiteuse de bain japonais, les chauffeurs de la navette de bus pour la Cartoucherie, le spécialiste des mines d’or et du chant Yawaragi, le sculpteur de La chaise vide de la Liberté et plein d’autres personnes qui œuvrent pour que ce monde soit réparé, soit meilleur.

Le final réunissant tous les comédiens est flamboyant avec la danse des éventails, ballet  d’une synchronicité extraordinaire, d’une beauté resplendissante, d’un épanouissement  sublime !

Une énergie communicative émane d’eux tout au long du spectacle et au moment crucial du salut final qui a eu plusieurs rappels.

Ariane Mnouchkine est lauréate notamment du Prix de Kyoto 2019 dans la catégorie « Arts et philosophie ». 

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