Zineb Sedira : toute une histoire

une exposition historique, muséale, identitaire de Zineb Sedira

Zineb Sedira : Toute une histoire

 

(Photo où Zineb sedira sourit, visage paisible sans se soucier de l’objectif, précision de l‘auteure)

« L’espace d’un instant », « A brief moment » titre résolument poétique pour présenter la première exposition de l‘artiste Zineb Sedira au Jeu de Paume à Paris. Cette présentation est réalisée en trois langues, trois pays, quinze ans de travail, de nombreuses expositions sur des mètres linéaires, c’est dire s’il faut prendre le temps de la découvrir et de la lire.

Zineb Sedira est une artiste plurielle qui utilise la vidéo, le film, l'installation et la photographie, traduites dans une écriture spécifique. En effet c’est un travail d’écriture qui a été pensé, pesé, porté, développé, muri qui est proposé. Lorsqu‘elle s’exprime de vive voix on retrouve cette construction intellectuelle mais aussi émotionnelle.

Tout y est ou presque, tous les objets identifiés de cette émigration massive des années 60 d’algériens colonisés pendant 132 ans vers la France, comme le visage de la même prison qui les enferme.

Ce qu’il faut ajouter est qu‘en général les familles ne conservent pas grand chose lorsqu‘elles migrent, quelques valises et c’est tout. Lorsqu‘elles sont installées, on peut reconnaître plusieurs objets montrés dans l‘exposition.

D’ailleurs c’est le propre salon de Zineb Sedira qui est montré, expédié depuis Londres où elle habite depuis 1986. Où s’arrête le réel, où commence le fictionnel ?

On pense à Sophie Calle qui a voulu faire de sa vie une œuvre en présentant les étapes de son existence, tandis que Zineb Sedira œuvre pour que sa vie, celle de ses parents et la sienne dans le cadre de sa recherche, fasse partie de l‘Histoire.

Parmi les objets, qui créent un chez soi, photo de couverture du splendide catalogue on remarque :

Disques 33 et 45 tours allant de Zoubida à Om Kalsoum, on pourrait deviner Dahmane el Harrach qui permettra au regretté Rachid Taha d’apporter une version rock au succès El Rayeh, la chanteuse Noura, à la voix triste aux chansons larmoyantes, l‘idole d’indentification des mères.

Des affiches de films égyptiens largement inspirés des thèmes américains et français, des poteries, des petits chameaux pour enfants, des roses des sables, des photos de famille, parents seuls et avec les enfants, poses immuables, un tourne disque, des aiguières, des bobines de films empilées, un masque africain, une tête d’homme noir, des plantes vertes, petite oasis de verdure, Alger en peinture, des valises empilées, un tajine, une pendule en forme de soleil, des fleurs, des lampes, des paniers, des exemplaires de fascicules du festival panafricain de 1969…..

En avant champ, on pressent un fauteuil, un canapé pour admirer tout cela, être dans le décor.

Derrière ces signes, signaux, archives, traces de vie passée à attendre des jours meilleurs, Zineb Sedira en a fait un plan d’histoire commune à toutes les familles algériennes. Ce mobilier et ces objets constituent l‘essentiel de l‘habitat, au bout d’années d’exil, de froid et de labeur.

Avec cette matière elle peut alors construire sur ses thèmes de prédilection que sont l‘identité, les déplacements de populations, les départs, le post colonialisme, la traversée par mer, les archives, la transmission et la mémoire etc…de cette population, considérée comme le lumpen prolétariat de la société française des années 60/70 lors des 30 Glorieuses. 

Comme le précise justement dans la préface Quentin Bajac, le directeur du jeu de paume, « cette œuvre est politique sans être doctrinaire ».

Le politique ici parle beaucoup, devient choix personnel malgré les présupposés, que travailler sur l‘archive relève du pouvoir politique, que l’adhésion collective est naturelle et peut se transformer en message : en déménageant le salon de son propre appartement, elle écrit sa biographie, son histoire, elle semble dire : ceci est ma vie, ma vie avec des objets qui ont marqués mon enfance, mon adolescence, cette vie celle imposée à mes parents migrants et finalement d’un bon nombre d’habitants.

Une question taraude : pourquoi ? Pourquoi cette démarche, dans quel but, pour quelle finalité ? Est-ce par souci de restaurer, de réparer des manquements à l‘Histoire ?

 Une réponse poétique s’impose, celle de Gaston Bachelard : « Revivre n‘est évidemment pas vivre à nouveau. C’est vivre autrement, vivre en plus, en plus aigu, plus profond, plus pur, « en mieux » ». 

 

Celle qui fait parler les pierres, les images  les mots, les gens et le temps.

 

En regardant l‘ensemble des expositions réunies dans cette grande installation au jeu de paume, on s’arrête sur les clichés de Cap Sigli, Kabylie, Algérie 2011, les vestiges ressemblent à des ossements d’humains ou animaux géants, tels que ceux explorés en médecine scientifique.

 Les photos du phare  de Cap Caxine, à charge hautement symbolique, c’est le vieux monsieur à la cravate et à l‘attitude élégantes qui nous arrête.

 Du gardien de phare à la « gardienne de la mémoire »,  il n ‘y a qu‘un pas !

 On pense à un travail anthropologique, historique,  sociologique, sémiologique donnant lieu à un syncrétisme des sciences humaines avec celui de l‘image c’est sûr, afin de débusquer du sens, de chercher à comprendre et se construire.

Elle collecte, chine, empile, trie, cherche et constitue son butin d’archives, archives qui ne seront ni censurées  ni confisquées.

Tout comme elle cherche à étudier l’essence du premier et seul festival panafricain de 1969.Elle y voit une filiation avec le réalisateur William Klein, qui a réalise un film collectif, militant qui nourrit son inspiration. De ce fait, cette information résonne avec le très beau livre d’Elaine Mokhtefi « Alger capitale de la révolution » qui a vécu de l‘intérieur cet événement extraordinaire.

 Nul ne se défait de l‘Algérie ? On y revient toujours, tôt ou tard, vivant ou mort dans la soute d’un avion, l‘Algérie colle à la peau, dans la tête, elle reste présente où que l‘on soit, elle exerce un attrait viscéral, c’est le « Trauma colonial » pour reprendre le titre du très beau livre de Karima Lazali : c’est ce que semblait déjà dire en 2003  Zineb Sedira à travers « Mother, daughter and I », triptyque photographique suivi d’une installation vidéo, très signifiants au plan de la langue et de la mémoire : la mère née en Algérie parle algérien, sa fille née à Paris  lui répond en français et la petite fille née à Londres s’exprime en anglais. La chaine de la transmission en abyme fonctionne par la langue, par le féminin.

 

 Le choix de l‘Angleterre, île particulière pour prendre racine a été choisi volontairement, encore un acte politique - c’est important de le souligner parce que ses parents n‘ont pas vraiment choisi la France -,  elle a très tôt senti que la France manque de reconnaissance vis-à-vis de ses migrants et en particulier des algériens. Elle s’est ainsi déplacée pour déplacer les lignes de la pensée. Sa démarche lui permet de décoloniser son esprit et  ce faisant, le nôtre.

 

Ses stations sont autant d’étapes élévatrices.

 

Au fil des années Zineb Sedira est devenue une artiste reconnue à l‘échelle internationale. Elle a exposé et réalisé des installations un peu partout dans le monde, des Emirats arabes aux Etats-Unis.

Pour clore la visite et pour caractériser au plus près Zineb Sedira, j’adjoindrais cette très belle citation de Pierre Michon qui lui va si bien, citée par Assia Djebar :

«  Ecrire c’est plaider pour les siens. On écrit dans la peau de cet être-là, une femme arabo-berbère qui fait usage de sa liberté pour revenir parmi les siens, par le long détournement d’une langue étrangère et de l‘espace entier du monde ».

 

Merci Zineb Sedira de partager avec nous votre richesse, cela nous aide à composer, à dépasser, à reconnaître, à transformer et à vivre sereinement le cœur libéré.

 

Djalila Dechache

 

Exposition « L’Espace d’un instant » du 15 octobre 2019 au 19 janvier 2020.

Jeu de Paume, 1 Place de la Concorde 75008 Paris.

www.jeudepaume.fr

Commissaires de l‘exposition Zineb Sedira et Pia Viewing.

Catalogue de l‘exposition, édition bilingue français-anglais, 160 pages, riche iconographie, 39 euros en vente au Jeu de Paume.

 

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