Ai Weiwei艾未未,dans la peau de l‘étranger,Editions Actes Sud, 2020

Ai Weiwei est devenu un artiste incontournable témoignant sur ce qui ébranle le monde, la société, l‘être humain. Lorsque qu’on lit ce livre court « en guise de manifeste » on est saisi par tant de justesse, de simplicité, de concision, de bonté, on l’entendrait presque dire ce qu‘il a écrit.

Ai Weiwei艾未未,dans la peau de l‘étranger,en guise de manifeste, traduit de l‘anglais ( américain) par Béatrice Commengé, Editions Actes Sud, Collection Questions de société 2020, 52 p.

 

L’homme, l‘artiste est connu en Europe et dans le monde, connu, reconnu, apprécié et recherché pour son art, son audace percutante, ses prises de position, surtout depuis qu‘il a quitté son pays, La Chine. Il est devenu un artiste incontournable par son génie, témoignant sur ce qui ébranle le monde, la société, l‘être humain. Lorsque qu’on lit ce livre court « en guise de manifeste » on est saisi par tant de justesse, de simplicité, de concision, de bonté, on l’entendrait presque dire ce qu‘il a écrit.

A plus forte raison lorsqu’on sait qu’il est chinois, s’exprimant en anglais et que ce livre est traduit en français. Cela fait des voyages à travers les langues ! Et pourtant la restitution en langue française est respectueuse et de ce fait, on peut remercier la traductrice qui a su restituer le génie de la pensée de l‘artiste.

Ai Weiwei va à l‘essentiel, percute, vise juste, estime sans doute avoir été spolié d’un pan de sa vie autant lui que son père (1910-1996) le poète vénéré, déporté, humilié, condamné aux travaux forcés à nettoyer les latrines en Mandchourie.

 

Dans la peau de l'étranger par Weiwei                                       Ai Weiwei / Fan-Tan - Un Bon Plan : Marseille - Aix-en-Povence  (c)yahoo.com

                                                                                                               

Son livre est composé de 5 chapitres que nous allons illustrer de ses créations disséminées dans les grandes capitales du monde.

 

1- Une histoire qui dépasse ma propre histoire.

 

Avant toute chose, Ai Weiwei reste modeste, humble et lucide lorsqu’il parle - rarement - de lui,  il a cherché à se connaître en se posant la question primordiale, Qui suis-je ?

Son père (1910-1996) Ai Qing 艾青est, au cours de la révolution culturelle, emprisonné l‘année de sa naissance en 1957, et disait tel un mantra : « il faut partir, aller plus loin ».

C’est ainsi que sa famille s’est retrouvée déportée dans une région lointaine du pays, essentiellement peuplée de Ouïgours, qui comme on le sait aujourd’hui est une minorité chinoise de religion musulmane opprimée. Pour seuls bagages « des couvertures et un peu de charbon ».p11.

Cette vie de déporté où l‘on ne possède rien, n‘échappe pas à Ai Weiwei et sa famille, « poursuivant un chemin sans issue »p12, « une espèce de non-statut ou de demi-existence » deviendra un mode de vie.

Ces images le hantent encore aujourd’hui et «  il entend les cris et les malédictions des villageois »p13.Le pire étant que sa famille était incapable de dire « qui nous étions ».p13, en écho d’expérience à ce que ressentent les réfugiés d’aujourd’hui.

Et d’ajouter que ces « mécanismes d’exclusion sont restés les mêmes, que ce soit en terme d’époque ou de lieu ».

Ce qu‘il a vécu jusqu‘à sa vingtième année correspond à la date du retour en grâce de son père et le marquera au point de se sentir « existentiellement » un étranger.p15.

Sa pensée critique aiguisée par une éducation maoïste, arrêté par la police sous des motifs fallacieux, emprisonné, frappé, son passeport confisqué, déraciné, inspiré par l’œuvre de Marcel Duchamp découvert à New-York entre 1981 et 1993, il est alors sans-papier, vivotant de petits boulots « Je ne savais pas que l‘art pouvait être une façon de vivre » dira-t-il ; ces éléments et d’autres encore, font de lui un artiste iconoclaste, très engagé qui n‘a pas de temps à perdre.

Ai Weiwei « choque » ou du moins peut choquer les européens, son activisme prolixe, son audace, le fait qu‘il n‘ait peur de rien, ne recule devant rien, il est pressé, à l‘âge de 60 ans, il a dit «  il faut que je me dépêche, je n‘ai plus beaucoup de temps ».

En réalité, personne avant lui n‘a osé faire ce qu’il fait !

 C’est qu‘il prend tout en compte en même temps, l‘urgence de la vie, l‘urgence de dénoncer, de dire et de montrer, l‘urgence face aux bouleversements humains, notamment le mouvement de populations des migrants, des réfugiés depuis la guerre de Syrie, pauvreté et misère, sécheresse accumulées des pays subsahariens, des …sans oublier la Chine, qui reste son pays malgré tout et sur lequel il témoigne par pied de nez comme en 2007 pour la Documenta de Kassel, son installation extraordinaire  « Conte de fées ».

 

2- L ‘art, c’est transmettre des expériences.

 Il lui faudra attendre 2005  pour qu‘il puisse s’exprimer par écrit et à «  communiquer sur internet », débutant ainsi ce qu‘il nomme  «  l ‘ère du discours écrit » p19.

 Lors du tremblement de terre de 2008 du Sichuan, près de 9000 enfants scolarisés ont été ensevelis, victimes de la corruption des dirigeants qui ont construit les écoles de la Région avec des matériaux à bas coûts. Ai Weiwei témoigne et condamne avec cette fresque composée de 9000 cartables d’écolier.

Ai Weiwei - Remembering -Haus der Kunst, Muenchen, Germany, 2009 ©broker

This image of Haus der Kunst art museum, exhibition So Sorry by Ai Weiwei, Munich, Bavaria, Germany, Europe by imagebroker , Installation de 9.000 cartables d'écolier en souvenir du tremblement de terre du Sichuan en 2008, Musée Haus der Kunst, Munich 2009.

La phrase ainsi calligraphiée signifie : « Elle vécut heureuse jusqu’à 8 ans »,extrait de la lettre d’une mère d’écolière décédée.

 La question de la dignité et des droits fondamentaux issus de la Déclaration Universelle des droits de l‘homme, est posée dans son livre p 21, en précisant que « la question de la dignité de l‘être humain et des droits fondamentaux  est loin d’être d’une invention de l‘Occident », mais concernent l‘humanité entière, De cela nul ne doute et il est bon de nous le rappeler.

 ©Olivier Lang

Face à la crise des réfugiés, l’artiste Ai Weiwei a revêtu de 14 000 gilets de sauvetage les colonnes de la Konzerthaus, la célèbre salle de concerts berlinoise en 2016.

3 – Les gens qui vont bien restent chez eux.

 Le chapitre débute par « L‘état de refugié est une constante anthropique ».

 Ai Weiwei repousse la distinction que les pays font entre un réfugié fuyant la guerre et un réfugié de nature économique parce que personne ne décide de quitter son pays de gaité de cœur, c’est un départ contraint, c’est l‘instinct de survie qui prime.

Les pays d’Europe et d’ailleurs se contentent d’ériger des frontières pour se protéger de « la menace des migrants » frontières réelles comme des murs, des miradors et des armes, une muraille ancestrale, de longs et interminables embargos, des guerres, des lois…..

 Il s’interroge du point de vue de sa démarche artistique « Quelle pourrait-être ma tâche… pour sortir des sillons de l‘idéologie et du ressentiment ? » p31.

Il décide de réaliser en 2017 pendant un an un film « Human flow », dans 23 pays sur les réfugiés.   

 4 – Je ne cesserai jamais de filmer.

 Ai Weiwei réalise des documentaires depuis de nombreuses années, déjà en Chine il traquait dans ses documentaires l‘injustice sociale latente. Il voulait aller plus loin, s’immerger totalement dans un contexte inconnu, dans des pays inconnus avec des lois, des obstacles inconnus comme « obtenir l‘autorisation d’accès aux camps des réfugiés » p 34.

Il crée une équipe autour de lui dès 2014 lorsqu‘il résidait en Allemagne, afin de quadriller les terrains de sa recherche en France, en Irak, en Allemagne au moment où ce pays avait décidé d’accueillir un million de réfugiés.

Il se rend ensuite à Lesbos en 2015, ses cameramen tournent alors 900 heures de rushes, d’interviewes du Myyanmar ( ex Birmanie), au Mexique, au Kenya, en Irak, en Palestine, et à Berlin notamment.

Quand on sait que près  de 70 millions de personnes (selon l‘ONU) ont quitté leur terre, pays, maison, famille, remontant vers le nord en quête d’une autre vie plus clémente et plus sûre.

 Non seulement il ne cessera de filmer mais également de s’indigner, d’agir, de protester. Pour exemple, en signe de solidarité avec les migrants, Ai Weiwei retire ses oeuvres acquises par le musée d’art moderne AROS du Danemark. Cela fait suite à une loi jugée « honteuse » du parlement danois qui consiste à se saisir des biens des réfugiés au delà d’un montant de 1340 euros. On est en plein délire capitaliste.

Lui le réfugié, l‘étranger, l‘exilé dit : «  ma partie n‘est ni en Chine, ni en Allemagne, je me sens chez moi sur Internet » . Et une autre fois : « (…) J’ai grandi en exil, je n ‘ai rien de mon passé, pas un meuble, pas un oreiller ». Un dénuement total pour l’exilé, l’étranger !

 Une fois le film achevé, une question le taraude : «  comment agir à présent ? ».Il pensait n‘avoir plus rien à dire sur les réfugiés, que tout avait été fait, dit, vu, Ai Weiwei va toujours plus loin :« Ce n ‘est pas d’argent qu’ils ont le plus besoin, mais plutôt d’être perçus comme des êtres humains »p49.

 Pour finir sans finir

Tout comme il le dit lui-même modestement « Je suis un artiste, pas un écrivain », et plus loin « un livre permet de graviter autour de nos pensées et de les présenter dans leur complexité, a contrario des interviewes qui se cantonnent au jeu des questions- réponses » p 9.

C’est pourquoi nous pensons que ce livre court mais dense, à la fois manifeste et bréviaire exprime la quintessence de l‘artiste universel qu‘est l‘homme de convictions Ai Weiwei.

Non seulement il abolit les frontières, il fait beaucoup plus que se mettre dans la peau de l’étranger, il reste et demeure volontairement un étranger afin de capter artistiquement les circonvolutions de ce monde brutal, cruel et implacable.

 

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