Djalila Dechache
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Billet de blog 23 oct. 2021

Documentaire de Hassen Ferhani, Malika 143 rue du désert, Algérie.

Comme le dit wassyla Tamzali  : « Dans toutes les familles, il existe des tantes dont  l‘originalité signale la liberté. Mais la moquerie, voire l‘opprobre attachés aux‘ vieilles filles’ la pitié condescendante pour les "femmes seules" au sort effectivement difficile,  n‘encourageaient guère ce retrait minoritaire. » p 98.

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Immédiatement après avoir vu le film, j‘ai eu envie d’écrire un texte sur Malika,  « Je suis la gardienne du néant » dit-elle.

l‘ héroïne du magique documentaire du réalisateur Hassen Ferhani intitulé « Le royaume de Malika, 143 rue du désert », Algérie.

On ne connaît ni son adresse, ni son âge ni son nom de famille. Et c’est mieux ainsi. Elle dit qu‘elle n‘a ni mari, ni père, ni enfant, si ce n‘est Dieu. Il y a derrière cela, une brouille familiale comme dans toutes les familles, à un moment donné elle reçoit un coup de fil sur son portable qui évoque un peu le différend.

Comme le dit wassyla Tamzali : « Dans toutes les familles, il existe des tantes dont  l‘originalité signale la liberté. Mais la moquerie, voire l‘opprobre attachés aux‘ vieilles filles’ la pitié condescendante pour les ‘femmes seules’ au sort effectivement difficile,  n‘encourageaient guère ce retrait minoritaire. » p 98, La tristesse est un mur entre deux jardins, écrit avec Michelle Perrot, Editions Odile Jacob, 2021.

Dans cette région abandonnée, sans âme qui vive si ce n‘est celle de Malika, un peu à la manière de « Bagdad café » en plus solitaire, en plus désolant, vivifié par sa présence, son âme, son groove.

Malika fait face aux passagers de cette route maléfique qui coupe l‘Algérie longitudinalement de 9000 kilomètres pour se perdre vers un autre monde, jusqu‘aux portes du Niger, le royaume de l‘Afrique subsaharienne.

Elle propose une halte salutaire avec cigarettes, thé ou café, omelette, pain, eau, c’est à dire de quoi survivre dans cette région peu accueillante, c’est son accueil à elle qui prime : Elle est là, elle fait ce qu’elle a à faire dans sa gandoura, la tête souvent emmitouflée dans un châle contre les assauts des vents de sable, tape la discussion avec les passagers, à un point de vue, baille parfois et assise sur sa chaise adossée au mur blanchi à la chaux ( ces horribles chaises en plastique qui polluent le monde entier) regarde au loin par le cadre de la porte de cet habitat au sol de terre battue, réduit à sa plus simple expression.  

 Malika connaît bien son «  public », sa clientèle est pour l‘essentiel constituée d'hommes, des routiers, rarement une voyageuse telle cette polonaise sur sa moto, ne parlant ni arabe ni français. Et Malika de dire après son départ : «  tout en elle est masculin, elle n‘a rien d’une femme » !

Une autre fois, un homme demande à payer son repas, semble étonné de la note, l‘interroge pour savoir si elle ne s’est pas trompée.

« Pas du tout, je ne me trompe pas ! » dit-elle sur un ton qui n‘appelle aucun malentendu ni discussion. L’homme se sentant un peu vexé lui laissera un pourboire.

Les scènes qui m‘ont terriblement touchées sont celle où elle câline et berce en donnant de petites tapes sur la tête de son chat comme un enfant, le chat contre sa poitrine se laissant faire : une scène magique a émergé de mon esprit lorsque ma tante communiquait avec son chat, exactement de la même manière.

La seconde scène est lorsqu‘une troupe de musiciens et chanteurs venant d’une zaouia voisine ont fait une halte chez Malika qui s’est mise à danser avec des jeunes gens, une danse rituelle en l‘honneur d’un saint patron de confrérie.

Quelle belle scène, quelle belle union entre les générations, entre la douce mystique et la dure réalité de ce bout de désert rugueux, sans pitié !

Il y a bien un petit arbre devant la baraque, il est si chétif, peu feuillu, ressemble au roseau de la fable.

Le réalisateur Hassen Ferhani filme en toute discrétion, parfois Malika lui parle à d’autres moments c’est lui qui vient à son secours : une belle relation de confiance s’est instaurée entre eux : le résultat est à l ‘image !

Malika, rien ne lui fait peur, elle est toujours là, a sympathisé avec des routiers qui la respectent et l‘apprécient, font un détour pour aller se rafraichir chez elle, ne veulent pas aller ailleurs malgré la menace de l’installation d’une station essence en face de sa buvette par un investisseur gourmand.

Malika suscite l‘amitié, l‘empathie parce qu‘elle reste elle-même, la générosité, la présence, elle écoute, se tait, donne des conseils, fait des remarques,  c’est la vigie du désert, la vigie de l‘Algérie méconnue. Et en plus elle est drôle !

On jurerait qu’on la connaît, on a tous une Malika dans nos familles, une Malika de cœur, une Malika permanente, présente, naturelle, vivante. C’est pour tout cela qu‘elle nous touche et que nous l‘aimons.

Lors de la projection du film à Alger, Hassen Ferhani a dit  :

« Malika a quitté son café pour venir voir le film à Alger. Elle a pris le micro et a lancé 143 rue du désert dans une salle bondée : “C’est moi Malika, la femme du désert, et ce soir je suis votre invitée.” Pendant la projection, elle téléphonait à ses amis routiers pour leur dire que son film était en train de passer à Alger. Elle a eu droit à une standing ovation. Et lorsque quelqu’un lui a demandé si elle appréciait le film, elle s’en est étonnée : “Comment voudriez-vous que je ne l’aime pas ?

C’est mon film !” Deux jours après, le bruit, l’agitation d’Alger lui pesaient trop et elle est retournée dans le désert pour y retrouver son café.»

(Télérama, François Ekchajzer Publié le 09/01/20 mis à jour le 07/12/2020) .

A la manière d’un Derzou Ouzala, qui après la ville retourne dans la taïga, un film mémorable de Kurosawa.

« Le royaume de Malika », documentaire de Hassen Ferhani visible en Replay sur la chaîne Arte jusqu‘en novembre 2021.

 réf : "La tristesse est un mur entre deux jardins", Wassyla Tamzali et Michelle Perrot, Editions Odile Jacob, 2021.

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