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Billet de blog 26 avr. 2022

Assia Djebar, le manuscrit inachevé. Editions Presses Sorbonne Nouvelle

Ce livre, n’est pas un livre comme les autres : outre le fait qu‘il apporte un éclairage tout à fait nouveau sur l'écriture de l’écrivaine francophone Assia Djebar, écrivaine majeure de la littérature francophone élue à l’Académie française en 2006.

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Assia Djebar, le manuscrit inachevé, sous la direction de Mireille Calle-Gruber et Anaïs Frantz, Editions Presses Sorbonne Nouvelle, 238 p.

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Ce livre, n’est pas un livre comme les autres : outre le fait qu‘il apporte un éclairage tout à fait nouveau sur l'écriture de l’écrivaine francophone Assia Djebar, écrivaine majeure de la littérature francophone élue à l’Académie française en 2006. Ce manuscrit inachevé qui devait s’intituler « Les Larmes d’Augustin» et constituer le « Quatuor Algérien» avec les trois romans précédemment publiés : L'Amour, la fantasiaOmbre sultaneVaste est la prison. Au centre du volume, il y a le tapuscrit des trois premiers chapitres du roman Les Larmes d'Augustin, avec 74 feuillets numérotés à la main. Ces feuillets sont divisés en trois parties : A, les yeux de la langue, B, Césarée et C, celles qui vont et viennent. Dis comme cela, cela peut paraître peu clair sauf qu‘en fait dans la tête d’Assia Djebar il y a une volonté de circonscrire son histoire, de constituer un grand tout en faisant une grande boucle qui inclurait Saint-Augustin à Césarée, à la langue, à son père et aux femmes. « Publier un tel document, c'est « instituer le manuscrit en archive », c'est-à-dire en assurer la transmission et l'héritage en le donnant aux lectures à venir.

Il me semble que c’est un livre-constellation, d’autres diront Rhizome, qui relie l’œuvre entière en étoile d’Assia Djebar à ses thèmes de prédilection. Le travail des deux chercheures est colossal, puissant et passionnant il a certainement du commencer du vivant d‘Assia Djebar. Il nous met face à face avec l’auteure algérienne, sa démarche éditoriale qui est un tout organisé, structuré, relié à sa vie depuis ses ancêtres, ses rêves et ses cauchemars, ses terreurs et ses angoisses.

C’est qu‘elle en a vécu des événements historiques et ses effets collatéraux sur sa famille, sa vie d’écriture, de questionnements, de douleurs aussi.

Ce qui peut paraître ardu et gênant est que l’œuvre soit triturée, déchiquetée dans tous ses recoins, passée au crible de l‘explication psychanalytique et devient objet d‘étude et de dissection. Cela ôte de la somptuosité de l‘œuvre, de son récit national dont nous avons toutes besoin en ces temps difficiles et perturbés.

Dans l’introduction, Mireille Calle-Gruber, s’interroge et interroge l’œuvre posthume de la grande Assia Djebar. « Qu’est-ce qu’un manuscrit orphelin de son livre ? Du livre qui ne s’est pas fait ? Qu’est-ce qu’un manuscrit sans aboutissement ? Dans l’arborescence de l’œuvre, une branche non pas morte, elle tient toujours au tronc, irriguée par la sève interne, mais sans croissance, sans ramure qui s’épanouirait auprès des autres livres avec ensemble, formant couronne. Pourquoi est-ce «orphelin» le mot qui vient ? L’étymologie latine l’atteste, orphanus (bas latin) du latin orbus «privé de » désigne le fait d’être « privé de ses parents mais aussi de ses enfants ». Et ce double sens de l’ascendance et de la descendance est particulièrement pertinent dans les rapports entre manuscrit et volume imprimé, entre l’engendrement du livre par le manuscrit et le ré-engendrement du manuscrit par le livre ».

J’ai eu l‘occasion de rencontrer Assia Djebar à la Maison des Ecrivains à Paris avec Monique Calle-Gruber, il y a avait aussi la traductrice d‘Assia Djebar, elles venaient de rentrer des Etats-Unis après avoir été professeur invitée. Elle venait parler de l’histoire de Joseph et Putiphar. Nous avons eu l‘occasion de parler quelques instants : Je lui ai demandé si elle connaissait le texte de Mahmoud Darwich « Père je suis Joseph », qui narre la même histoire, je venais d’écrire un recueil poétique avec un texte qui faisait écho à celui de Darwich. Comme elle considérait la poésie comme un mode mineur, elle m’a conseillé d‘écrire des romans c’est ce qu’elle m’a dit parce que je venais lui demander une préface pour mon livre.

Cette analyse est tout à fait remarquable par ce qu‘elle consiste à démontrer le bien-fondé d‘éditer des manuscrits d’auteures dotées d’une œuvre connectée à l‘ensemble de ses ouvrages, à la condition qu‘ils soient accompagnés de leur méthodologie explicative. Assia Djebar en est une, cela lui confère un statut d‘auteure exceptionnelle. On ne  l‘aura jamais autant découverte que dans ce manuscrit inachevé.

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