« Comme nous existons » de Kaoutar Harchi

Voici un livre totalement inattendu, imprévisible, incroyablement réussi et même inespéré par la sociologue Kaoutar Harchi. L’auteure dévoile son parcours au cours des années 2000 jusqu‘à son entrée à l‘université. Elle ouvre la page, la porte, le droit au collectif d’exister, de compter autour de la table et en force vive au sein de la société, ici et maintenant.

Comme nous existons, Kaoutar Harchi, Récit, Editions Actes Sud, 2021, 140 p.

Voici un livre totalement inattendu, imprévisible,  incroyablement réussi et même inespéré par la sociologue Kaoutar Harchi.

L’auteure dévoile son parcours au cours des années 2000 jusqu‘à son entrée à l‘université, avec ses parents venus en France après leur mariage au Maroc.

Aucun larmoiement, aucune plainte, ni amertume ou nostalgie, plutôt des évocations, des souvenirs, des fondus-enchainés où Kaoutar Harchi est à la fois sujet et objet avec ses parents, Hania, Mohamed et Kaoutar qui bien qu‘ensemble restent solitaires.

Ce sont les personnages de cette description dotée d’une distance qui sonde les ressentis, les gestes, les silences, les paroles cruelles du monde extérieur et son dialogue intérieur.

Ici Tout n‘est que retenue, délicatesse, élégance, comme à voix basse, sans pathos.

Et pourtant c’est d’une force, d’une présence, d’une sincérité et d’une justesse rarement égalée, à faire pleurer.

Une voix qui existe et fait écho 

Hania, la mère court les bureaux administratifs de la ville pour connaître ce qu‘il y a de mieux pour sa fille, parle toute seule, répète «  moi, je ne sais pas, ce sont eux qui savent » en parlant des professeurs. Elle est toujours occupée.

Mohamed est souvent absent, il rentre le soir rompu de fatigue, il travaille tout le temps.

La distance qui sépare la narratrice de ses parents est l'autobus qui emmène leur fille au collège « à un endroit où ils ne sont pas », c’est-à-dire là-bas, vers la zone pavillonnaire où se trouve son école, son collège, son lycée privés.

Kaoutar porte en elle le désir de comprendre, le sacrifice et la pression silencieuse de ses parents : qu‘elle réussisse ses études. Rien qu‘en les regardant, elle sait. De temps en temps de petites phrases de ses parents fusent comme un aiguillon.

C’est toute la distance du savoir, de l‘autre, de l‘inconnu, de la France que leur fille traverse comme un pont dans un sens et dans l‘autre. 

Toujours dans l‘autobus, la scène avec sa copine Khadija où elles se font agresser verbalement par une petite meute de « 4 ou 5 filles irradiantes de beauté et fières, qui s’avançaient en rang serré vers  Khadija et moi (…) quand l‘une d’elle, la cheffe du groupe, la plus grande, celle à l‘œil le plus clair, je m‘en souviens, un clair transparent, se rapprocha brusquement de nous et nous demanda si c’étaient nos cheveux qui sentaient comme ça ». Kaoutar s’enhardit à demander « comme quoi ? », et l‘autre de répondre « comme l’huile ».

Et encore « il faudrait les couper, ces cheveux » et toutes suivant la cheffe, répétaient « couper, il faut tout couper ». Pire encore, la petite meute « se mit à toucher leurs cheveux, enrouler quelques boucles autour de leurs doigts » sans que les deux amies, encerclées, n’ont pu faire quoi que ce soit tant elles étaient sidérées par ce rapport de domination dont elle ont senti le malaise infernal.

« Et nous n‘avons rien dit, rien fait ».

Kaoutar ne dira rien à ses parents, elle restera avec cette humiliation en elle. Son amie en parle à ses parents et se fait emmener en voiture par son père.

Ce fait est d’une violence inouïe qui touche à l’intégrité, à la culture de ces deux lycéennes, leur différence par le franchissement de leur intimité. Une telle scène ne peut s’oublier, peut suivre et retentir longtemps.

©Nicolas de Staël, Nu debout 1953, Adagp ©Nicolas de Staël, Nu debout 1953, Adagp
Kaoutar Harchi utilise aussi les « vous, vous voyez, regardez », nomme ses parents par leur prénom pour raconter, titre souvent les séquences de son livre par des phrases, pour montrer ce qu‘elle vit, est devenu un objet d’étude, une carte postale, quelque chose d’extérieur à elle tout en faisant partie d’elle. Elle revisite un moment de son histoire pour comprendre, ne juge pas ni ne condamne. Il y a beaucoup d’amour entre eux et de respect aussi.

L’auteure est consciente de ce que peut provoquer la violence symbolique qui engendre la violence des mots, des corps, des regards et des coups, la violence des ghettos jusqu‘à évoquer un jeune de sa cité embarqué par la police et la crise de 2005 à Clichy-sous-Bois où deux gamins fuyant ont été électrocutés à mort en se réfugiant au moment endroit, Zyed Benna et Bouna Traoré.

Ce qui frappe à la lecture de ce récit inclassable est qu‘il est de facture sociologique et poétique c’est-à-dire que c’est un récit de sociologie poétique, littéraire, un genre qui n‘existe pas en France ni ailleurs à ma connaissance.

La narratrice dit qu‘elle a été choquée au sens puissant et beau du terme par le livre du sociologue bourdieusien Abdelmalek Sayad « Double absence » qui l’a éclairée et a déterminé son orientation universitaire ; pour ma part j‘ai été choquée au sens puissant et beau du terme par son livre.

On pense à Annie Ernaux, à Georges Perec et à Didier Eribon.

L’ouvrage se clôt avec une forte symbolique, celle de la réconciliation avec l‘image, le portrait de famille bien à sa place « pour ne jamais perdre cette scène de notre existence ».

Son titre est infiniment parlant, évocateur, parce qu‘il en est fini de vivre en rasant les murs, sans bruit, en baissant le front, sans être vraiment.

Kaoutar Harchi ouvre la page, la porte, le siècle avec autre chose pour ceux que l‘on nomme les « émigrés » ici et là-bas : elle ouvre le droit au collectif d’exister et de compter sur la balance, de compter autour de la table, de compter en visibilité et en force vive au sein de la société, ici et maintenant. Elle a trouver sa voix, son arme, c'est l'écriture. Et la lumière.

 Ses parents ont pleinement remplis leur mission.

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