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Billet de blog 30 avr. 2022

Rachida Brahim - La race tue deux fois, une histoire des crimes racistes en France

Rachida Brahim est sociologue et historienne. Elle a développé dans sa thèse de doctorat « Le racisme tue deux fois », qui lui a demandé sept ans de recherches et de travail, que les violences policières dans les quartiers populaires sont un fait constant depuis cinquante ans et surtout que "la race tue deux fois" .

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Rachida Brahim, La race tue deux fois, une histoire des crimes racistes en France 1970-2000 Editions Syllepse, 2021, 226p.

©Rachida Brahim.

Rachida Brahim est sociologue et historienne : Elle a développé dans sa thèse de doctorat « Le racisme tue deux fois» qui lui a demandé sept ans de recherches et de travail, que les violences policières dans les quartiers populaires sont un fait constant depuis cinquante ans et surtout que « la race tue une fois en touchant à l‘intégrité physique et une deuxième fois par le traitement de cette violence qui va la maintenir en l’occultant ». Ce coup psychique peut être mortel.

Des faits, des faits, des faits. Il fallait le faire, personne n‘y avait songé avant Rachida Brahim.

Depuis les années 1970 à nos jours, une longue et historique série de faits, de crimes racistes et « d’affaires » devenues publiques dans les médias ont laissé entendre les politiques s’exprimer avec des promesses de changement, sauf que les mentalités sont rétives, l‘impunité reste de mise, protégée par un système judiciaire, policier et politique « qui a su faire en sorte que ne figure la moindre trace du terme «  racisme » dans les jugements, rapports et textes parlementaires ». Sur les fiches de la Direction centrale de la sécurité publique, pour chaque acte de violence commis à l‘encontre des Nord - Africains, une note de service de janvier 1974, « demande d’établir et de préciser le « caractère racial non établi ».Un déni total, systémique. Personne ou quasiment personne en France n‘a été jugé d’un crime raciste qui encourt la perpétuité, et 20 ans de prison pour violence ayant entrainé la mort sans intention de la donner, ces deux sanctions relèvent du Procureur de la République de la cour d’assises.

Rachida Brahim a soigneusement lu, épluché et répertorié pas moins de 731 crimes racistes en France, relevés entre 1970 et 1997, principalement dans les régions Provence Alpes-Côte-d’Azur, Ile-de-France (pour ne pas nommer la Seine-Saint-Denis, c’est moi qui souligne)et Rhône-Alpes c’est-à-dire les régions qui comptent le plus de rapatriés d’Algérie, d‘émigrés, de Harkis et de nostalgiques de l’Algérie française, tous rescapés d’une guerre mal digérée qui a mis fin à 132 ans de colonisation de peuplement et à 8 ans de durs combats. Et bien entendu, l‘action au grand jour des appareils de partis politiques ciblés qui soufflent le chaud et le froid sur des feux mal éteints, déportent leurs frustrations mortifères.

Le livre est découpé en trois parties, commence par l‘état des lieux du racisme structurel et les crimes racistes de 1970 à 2000, suivie de l‘approche définie en matière de gouvernement des personnes racialisées et enfin la dernière partie, montre que la prise en charge de ces personnes, s’arrête dès qu‘elles demandent justice. C’est l‘une des plus grandes contradictions de l’Etat français qui joue sur deux registres du droit. Son travail a permis de créer une base de données incontournable avec une photographie de la violence en France, un outil de référence aux chercheurs, aux enfants d'émigrés mais aussi à ceux qui s‘intéressent aux rapports sociaux de la société contemporaine.

Dès les premières lignes, le lecteur comprend très vite qui est cette jeune femme : une intellectuelle brillante, profonde, objective, travaillant minutieusement, scientifiquement sur des données et des archives de divers organismes publics et privés pour en faire une étude inédite et nécessaire.

Très vite, la chercheure va découvrir l'étendue d’un discours policé, lissé pour nier les crimes racistes de l‘appareil judiciaire, conduisant à la négation du mobile raciste. « Les rapports faits sur ordre du préfet, les agents du ministère de l‘intérieur et des affaires étrangères se livraient à une réécriture des faits visant à occulter le caractère raciste des agressions » p16. Il n‘y a pas de racisme en France, tous les politiques l'ont affirmé de Pompidou à Giscard d’Estaing.

« Les échanges entre l'Algérie et la France donnent un aperçu du travail de requalification qui a permis l‘éviction du caractère racistes des faits. Ce faisant pendant la décennie 1970-1980, l’ambassade d’Algérie à Paris communique au ministère des affaires étrangères des «  listes de crimes et agressions » et demande en retour des éclairages sur les circonstances des violences et des suites judiciaires ». En retour, ce que l‘Etat français va produire est la déracialisation des crimes racistes, les réduisant à des règlements de compte, des individus en état d’ivresse, des débordements sur la voix publique… et en ordonnant depuis les préfets et les fonctionnaires de police, une réécriture des faits pour dissimuler les mobiles racistes. p142.

J’aimerais que l‘on s’arrête sur l'exemple d’un cas survenu le 7 juin 1977 sur cette pratique, p150-151 : « le Consul général de Charleville-Mézières écrit au préfet de l'Aisne pour exprimer son indignation et s‘enquérir des mesures prises à l‘encontre des trois fonctionnaires de police qui ont violenté un ressortissant algérien. Le ministère des affaires étrangères, dans un courrier joint, estime qu’il convient de rester évasif et de minimiser l’affaire, qu‘il n‘est pas souhaitable de répondre aux autorités algériennes par voie diplomatique, que dans l‘éventualité où ce dernier insisterait pour avoir une réponse écrite, il n’y aurait aucun inconvénient à ce que le préfet lui donne satisfaction mais sous une forme assez imprécise prêtant aussi peu que possible à la controverse ».

Comme on peut le constater toute la chaîne depuis le fait commis, jusqu’à sa validation, sa requalification par tous les échelons de l'Administration policière et ministérielle n‘est qu'une addition de contre-vérités, d'omissions organisées, de tromperie et classement sans suite y compris en bafouant au passage les demandes diplomatiques.

Elle a mis en parallèle la question migratoire et son corollaire les crimes racistes qui ont été perpétrés en France avec la question coloniale, législation et Histoire, race et colonie : comme deux calques superposés, donnant une vision époustouflante d’une pertinence et d’une finesse d’analyse, d’un choc dans le bon sens du terme. Eblouissement par la clarté de son argumentaire, son aspect didactique, sa tonalité convaincante, sans jugement, ni accusations. Il m'a fallu relire une seconde fois afin d'être sûre d'avoir compris la thèse présentée et les arguments s'y afférant. Le racisme structurel ne peut être condamné, chassé, poursuivi parce qu‘il se transmet et se reproduit de politique en politique sans résolution véritable, si ce n'est des mots, du verbiage, beaucoup de mots, aucun acte significatif.

Elle cite le sociologue bourdieusien Abdelmalek Sayad « dans l'avènement de la «  deuxième génération » celle des enfants de migrants maghrébins, a fait exister «  la première génération », celle des parents ». (A. Sayad, L‘immigration ou le paradoxe de l‘altérité, Paris, Raison d‘agir 2006 : 180).

Par ricochets, le lourd et douloureux silence de l'une fait parler, réagir l’autre génération et inversement. Comme des vases communicants qui communiquent malgré tout, par un trop plein de coupe qui déborde, passant des travailleurs émigrés aux jeunes de banlieues par une logique de reproduction de faits produisant les mêmes conséquences.

Comment dans ces conditions stopper cet enfer, ce purgatoire ? En premier lieu et comme le dit l'auteure « Mettre en lumière les crimes racistes, c’est nettoyer nos maisons » et aussi « je continue à écrire. J’ai l’impression que ça a été un voyage initiatique. J’écris pour mettre au jour, et éventuellement partager, ce à quoi j’ai été initiée ». On aimerait la soulager un tant soit peu de ce fardeau des morts injustes, que cela devienne une cause commune qui ne laisserait plus advenir des crimes racistes impunis.

Ces crimes n'auraient pas pu avoir lieu dans une société égalitaire avec ses concitoyens. Elle en appelle à la conscience de chacun pour transfigurer la violence. Cela doit rester un principe vital de respect des valeurs démocratiques défendues dans le pacte républicain français. Les autres immigrés ne comprennent pas l'état d‘esprit dévasté des Algériens, ce qu’ils ont subi et subissent encore, à mon sens. Ce livre devrait leur ouvrir les yeux d’une sombre et dure réalité vécue. Oui, « le racisme postcolonial est un long désastre qui sait taire sa source ».

Nul ne sort indemne de ce livre, ni l‘auteure ni la lectrice, ni le lecteur. En surmontant les obstacles rencontrés sur sa route, Rachida Brahim nous éclaire, nous oriente sur cette nébuleuse entretenue de la société française à l‘égard de ses étrangers que nous sommes à des degrés divers.

L'auteure a dédié son livre « A nos défunts », on souscrit aussi à cette dédicace.

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