Déchéance votée. Et les fantômes furent créés. Et les camps furent ouverts. Et je perdis mon pays.

La mise en cause droit du sang dans l'article 2 voté par l'Assemblée nationale cette nuit, couplé à sa loi d'application visant, de fait, les binationaux est une révolution inédite, exception faite du droit colonial. Lettre à Madame Guigou qui déclarait dans l'hémicycle ne pas vouloir viser les nés Français par filiation et qui vote tout de même cet article.

 Et les fantômes furent créés. Et les camps furent ouverts. Et je perdis mon pays.

Chère Elisabeth Guigou,

Vous venez, Madame, de m’expulser de la Nation française en donnant votre voix à un gouvernement qui veut transformer le droit du sang en privilège que l’on octroie et que l’on retire.

Vos collègues et vous-même avez dit beaucoup d'approximations ces derniers jours. Vous avez bien malmené le droit, le droit pénal, le droit civil, le droit international privé, avant même le droit constitutionnel. Vous avez confondu systématiquement attribution de la nationalité et acquisition de la nationalité, né Français et né en France. Epuisée, comme beaucoup de juristes d’avoir eu à expliquer et réexpliquer ces dernières semaines, je vais simplement dire. Parce que le résultat de votre vote Madame Guigou, c’est que vous malmenez mon cœur, mes yeux, qui pleurent, ma gorge, qui se noue, mon souffle, qui se coupe. Cela doit vous être dit.

J’aurais pu écrire aux autres députés qui ont fait votre choix, mais vous avez été Garde des sceaux et le hasard de nos vies les font se croiser, parce que vous êtes née en Afrique et que c’est là aussi que, Française par le sang, j’ai eu mon premier souffle. Parce que des amis furent vos collaborateurs et que, de vous, je n'entendais que du bien. Alors ça tombe sur vous. Aussi arbitrairement que la mixité est tombée sur moi. 

Surtout, vous avez, seule, prononcé dans ces débats, la formule qui me concerne : les Français par le sang. Et puisque la République est devenue, par la magie d’un serment de Versailles, l’addition des calculs d’intérêts individuels, alors je m’aligne et ne parlerai que de ce qui me concerne.

Moi qui suis née Française, de mère Française, de grand-mère Française, d’arrière-grand-mère Française, vous m’expulsez de la Nation française et me retirez ma filiation. Vous la rendez précaire, sous condition, sous probation, ajustable. Moi, qui suis née d’efforts en couche d’une femme Française, fille de ma grand-mère Française, qui avec peine, elle aussi, transmit le lien qu’elle reçut d’une longue lignée de femmes Françaises, qui dans la douleur et le courage, des bretonnes de modestes conditions, peu instruites et travailleuses, ont accouché de génération en génération. Toutes les mères du monde souffrent. Mais celles qui ont souffert pour moi étaient et sont Françaises. N'est-ce pas là justement «l'origine» ? Le droit du sang que vous évoquiez ?

Je rappelle l’évidence, c’est qu’il le faut bien, avec de tels députés, qui ignorent l’évidence qu’un naturalisé qui choisit, adulte, un pays n’est pas interchangeable avec un enfant à qui l’on attribue à la naissance la nationalité française. Parce que l'un a dû prouver son mérite et bénéficie d'une filiation initiale tierce à laquelle il ajoute une nationalité française qu'il acquiert, lorsque l'autre n'a eu qu'à naître pour être Français, manifestation de la filiation qui lui attribue d'office une nationalité.

Vous produisez, par votre vote, une précarité filiale que je méconnaissais. Qu’aucun Français de sang n’a jamais connu en temps de paix : le décret de 1848 n’a justement jamais été appliqué à des Français de naissance par attribution en raison de la filiation, mais seulement à des « indigènes » naturalisés. Les débats successifs de l’Assemblée nationale de l’époque, menant à un report répété du délai de l’article 8 de ce décret, vous éclaireraient, si vous preniez le temps de faire votre travail. La constitution de 1791 visait les droits de citoyen et non la nationalité, la femme que vous êtes devrait savoir que les femmes n’y étaient pas soumises, signe qu’il ne s’agissait « que » de droits politiques. Les dispositions des articles 23-7 et 23-8 du code civil visent non pas une activité pénale mais militaire, de celui qui rejoint une armée étrangère ou établit un lien d’allégeance avec un autre Etat, incompatible avec l’allégeance d’avec la France. Jamais, une disposition pénale, donc une affaire de droit commun interne, n’a prétendu rompre un lien de filiation. Jamais un Français par filiation ne fût, en raison d’un crime ou d’un délit, déclaré orphelin. Jamais jusqu’à votre voix ; apportée ce soir.

La violence qui est la vôtre, masquée sous les visages d’une désinvolture occupée à ne pas lire ce qui est écrit, est inouïe. Vous avez dit que les Français par le sang ne pouvaient être visés, vous avez voté un article qui les vise, auquel s’ajoute un projet de loi qui le précise.

En me soumettant, pour les années à venir, mais aussi pour les générations des générations, à une insécurité inédite, vous détruisez mon lien d’appartenance.

Pourquoi le faites-vous? Parce que ma mère, fille de Française, a commis l’irréparable péché d’aimer un Etranger. Voilà la crudité du socialisme auquel vous vous ralliez. Loin d’être la mise en cause du droit du sol[1], c’est le droit du sang que vous révolutionnez. Ce ne sont pas des binationaux par le simple sol, mais par le sang dont il s’agit, d'abord, depuis que l’on parle des personnes nées Françaises. Ce ne sont pas les «enfants d'immigrés», qui deviennent à 18 ans des Français, qui ont leur condition radicalement changé, mais les «moitié-moitié», les «demi-souche» produits de famille franco-françaises et étrango-étrangères.[2]

Faciles les promesses sur le droit de vote des Etrangers, faciles les jérémiades sur les réfugiés, faciles les atermoiements sur les « paumés mal intégrés », faciles de jouer les missionnaires, le sac de riz en bandoulières, la charité mal ordonnée. Cette réforme ne s’adresse ni aux réfugiés, ni aux étrangers, ni aux « nouveaux Français » qui acquièrent par le droit du simple sol la nationalité.

Cette réforme, qui fait ce qui n’a jamais été fait, viser les Français du droit du sang au prétexte de leur mixité nationale, s’adresse à moi. A mes sœurs. A mes nièces, mes neveux, et aux enfants de mes enfants. Cette réforme, c’est dire, qu’à la moindre trace d’extranéité, à la moindre coucherie à l’étranger, votre appartenance pleine et entière, irrévocable et incontestable, est suspendue. Cette réforme, c’est venir me dire que ma cousine et moi, ne sommes plus les mêmes petites filles de ma grand-mère.

Si les arguties sur l’enfant à naître, de votre collègue Madame le Dain étaient absurdement formulées, elles révélaient une intuition de l’enjeu de filiation qu’il y a dans cet article que vous avez choisi, avec elle, de voter.

Ô bien sûr, nous autres bâtards, sang-mêlés, métisses, mixtes et autres quarterons, sommes habitués historiquement à payer les frais des fantasmes de pureté. Le droit colonial, aux Antilles, en Algérie et ailleurs, regorgent de ces calculs de sang. Un coup dedans, un coup dehors. Lorsque plus jeune, je dévorais ces jurisprudences, c’était par curiosité historique non point pour m’y préparer. J’ai eu tort. La facilité avec laquelle vous rongez le fil de ma généalogie le prouve. Et si votre vote vous fait Ministre des Affaires Etrangères, il me fait moi et des milliers d’autres bâtards muets -sacrifiés sur l’autel de l’égalitarisme de M.Valls imposant sa condition particulière de naturalisé à l’ensemble des binationaux- devenir des Français de papier.

Par une extraordinaire paresse et de banals petits calculs, vous avez réalisé l’exact plan des commanditaires des attaques criminelles de janvier et novembre : faire de cette « zone grise » disent-ils, de cette zone métissée dis-je, une zone en suspens et en suspicion. Faire de nous autres, nés d’amours bâtards, des juifs errants.

Madame Guigou, puisse le maroquin que l’on vous a promis, satisfaire l’ensemble de vos calculs individuels. Pour ma part je m’en vais errer entre les cauchemars de ces jours nouveaux, serrant contre mon cœur meurtri la mémoire de mes ancêtres, ces femmes qui, chacune, en couche ont souffert, pour qu’un jour je puisse être, de chair, et non fantôme, en ma propre terre. Vous les privez de me savoir en certitude. Et c'est leur liberté d'avoir aimer qui elles souhaitaient que vous avez trahie ce soir. 

Bon courage à votre cœur pour les miroirs à venir.

Djohar Sidhoum-Rahal-Le Clèc’h, sang-mêlée, bâtarde, mixte, métisse.

 


[1] Qui permet l’acquisition (de plein droit) de la nationalité, après démarche de l’enfant Etranger né et résidant en France, à sa majorité et qui est donc déjà concerné par l’article 25 du code civil qui vise ceux qui ont acquis la nationalité. Seul « le double sol » et non le sol simple, produit des Français de naissance. Ce double sol s’applique dans les faits essentiellement aux Algériens dont les parents sont nés avant 1962, ce qui se raréfient, et a vocation à disparaître dans la pratique, vue la propension des nouveaux venus en France à se naturaliser (ce qui fait de leurs enfants des Français par filiation…Certes, j’avais promis de ne plus expliquer, mais le métier revient.)

[2] Et c'est dans le mouvement, «seulement», que les Français par acquisition voient la situation, au détour de la généralisation, empirer, puisque la limitation à quinze ans après l'acquisition a sauté.

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