Djordje Kuzmanovic
Analyste géopolitique, ancien officier de l'armée français, animateur du livret Défense et Géostratégie de la France Insoumise et soutien de Jean-Luc Mélenchon, Secrétaire national du Parti de Gauche en charge des questions Internationales et de défense
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Billet de blog 7 oct. 2016

L’Ig Nobel de la paix de Laurent Fabius

Laurent Fabius a été nominé pour recevoir le prix Nobel de la paix. Après avoir constaté que nous n’étions pas le 1er avril et s’être pincé, il a fallu en venir à la conclusion tragique que cela était une vraie information et une vraie nomination, tout aussi absurde que celle d’Obama en 2008 (qui, lui, avait eu le prix Nobel ; tout peut arriver donc), le ridicule en plus.

Djordje Kuzmanovic
Analyste géopolitique, ancien officier de l'armée français, animateur du livret Défense et Géostratégie de la France Insoumise et soutien de Jean-Luc Mélenchon, Secrétaire national du Parti de Gauche en charge des questions Internationales et de défense
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Fabius a reçu cette nomination pour son rôle de président de la COP21. Passons sur le fait que l’accord issu de cette conférence n’est en rien contraignant, et qu’en 2007 déjà, Al Gore et le GIEC avaient reçu le prix Nobel pour leur action en faveur de la protection du climat, sans beaucoup de résultats d’ailleurs sur la détérioration de celui-ci sous l’effet de l’activité humaine. Mais Fabius c’est tout un pedigree, un style en soi, un certain regard sur la corruption et l’abandon des intérêts de la France, sinon un certain rapport au mercenariat de haut vol au profit des monarchies théocratiques du Golfe que sont l’Arabie Saoudite et le Qatar.

Cet homme a été ministre des affaires étrangères sous les deux gouvernements du quinquennat Hollande, et l’ensemble de ses actions à ce poste le disqualifient pour ne serait-ce que songer à lui en tant que prix Nobel de la paix tout en le qualifiant comme prétendant au mémorial des ministres les plus nuls de l’histoire du quai d’Orsay. Récapitulons.

En 2013, il a ordonné le détournement et l’arrêt de l’avion présidentiel d’Evo Morales sur exigence expesse des États-Unis, dans le but de trouver éventuellement à bord le lanceur d’alerte Edward Snowden : cas d’école de déshonneur et d’abaissement du rang de la France.

Il a passé plus de trois années à la tête de la diplomatie française sans dire un mort sur les droits de l’homme en Arabie Saoudite ou au Qatar – discrétion qui a récemment valu à Hollande de recevoir un joli sabre.

Il a également réussi l’exploit de vendre le palais de Clam-Gallas de Vienne, fleuron de la francophonie, au… Qatar, et sans aucun appel d’offre contradictoire. Au même moment, sous son impulsion, le quai d’Orsay abandonnait le lycée français Charles de Gaulle de Damas (lequel ne survit plus que par le dévouement des francophones locaux qui le font fonctionner vaille que vaille).

Dans le cadre des négociations internationales sur le nucléaire iranien, il a joué le rôle de cerbère pour le compte des États-Unis et de l’Arabie Saoudite, au point de presque faire capoter un accord signé avec grande difficulté.

Il n’a rien dit à propos des écoutes des servicesderenseignement allemands contre la France et encore moins sur les écoute massives et le détournement de plus de 70 millions d’écoutes téléphoniques par les États-Unis entre 2012 et 2013.

Il a également réussi à ne rien avoir à dire sur la guerre au Yemen où ses alliés d’Arabie Saoudite et du Qatar mènent une guerre dans la plus grande quiétude. Guerre qui a entraîné au bas mot la mort de 30 000 civils. Guerre que l’Arabie Saoudite mène avec le concours d’Al-Qaïda au Yemen, l’organisation dont les frères Kouachi se sont revendiqués après l’attaque meurtrière contre Charlie Hebdo.

En revanche, il a fait en sorte que le Hezbollah soit considéré par l’UE comme une organisation dangereuse, ce qui est cocasse compte tenu de la suite.

Fabius a finalisé la mort de la grande diplomatie française au Proche-Orient, disqualifiant la France dans cette région du monde où son influence a longtemps été importante, laissant le champ libre à de nouveaux acteurs comme la Russie et même la Chine.

Mais Fabius s’est surtout surpassé en Syrie. Alors que la conférence de l’opposition démocratique syrienne se déroulait à Genève, le 30 janvier 2013, Fabius a organisé, le même jour, une contre-conférence de « l’opposition syrienne » à Paris, réunissant des intervenants adoubés par le Qatar et l’Arabie Saoudite. Il a ainsi fortement contribué à saborder les accords de Genève 2 quand Assad était encore faible, que Daech n’était pas pleinement constitué et que la Russie n’était pas intervenue en Syrie.

Comme le rapportait France Info le 14 mars 2013, Fabius a été l’un des acteurs principaux, en France, de la levée de l’embargosurla livraison d’armes aux djihadistes, sous couvert d’armement de « l’opposition démocratique », tout en sachant parfaitement où ces armes atterrissaient concrètement. Son rôle dans l’assistance par la France de groupes djihadistes serait à déterminer, mais mérite en soi une enquête parlementaire.

Fabius a été, au gouvernement français et dans le camp atlantiste, un des principaux boutefeux exigeant une intervention militaire contre Damas après l’attaque chimique contre le quartier de la Ghouta, faisant preuve d’une inconséquence extrême. On se souviendra que la France s’est ridiculisée dans cette affaire après qu’Obama s’est rétracté – fort heureusement d’ailleurs, car cela aurait sans doute permis à Daech de prendre la capitale syrienne, plongeant alors le Proche-Orient dans une situation géopolitique inédite et particulièrement explosive. Il est apparu récemment que cette attaque avait été réalisée à partir d’un stock de gaz… libyen, ce qui illustre au passage le danger des politiques internationales qu’affectionne Fabius.

Fabius a également été en première ligne, en France, pour donner aux groupes terroristes djihadistes des appellations aux connotations positives telles que « résistants », « rebelles », « rebelles modérés », etc.

Il n’a jamais eu rien à redire à la Turquie quand celle-ci achetait le pétrole et d’autres matières premières à Daech – pourtant organisatrice du plus grave attentant sur le sol national de l’histoire de la France, le 13 novembre 2015 –, laissait transiter combattants (dans les deux sens, et avec les conséquences tragiques que l’on sait pour la France) et armements, et servait de havre de repos pour les pires organisations djihadistes.

L’impossibilité de parvenir à un accord pacifique – certes, très difficile – en Syrie entre les différents belligérants est le fait d’une politique atlantiste folle où le départ de Bachar el-Assad était présenté comme le préalable à toute négociation. Fabius a été un des plus fanatiquesinstigateursde cette politique désastreuse pour la paix dans le monde, mettant de l’huile sur le feu d’une guerre qui n’en avait pas besoin. Fabius est même allé encore plus loin (comme sur le dossier nucléaire iranien, il a joué les extrémistes) en appelant à la mort de Bachar el-Assad. Attitude remarquable d’incompétence pour un ministre des affaires étrangères : en effet, avec qui négocier une paix éventuelle si ce n’est avec un ennemi ?

Par contre, Fabius avait (a ?) les yeux de Chimène pour… Al-Qaïda. Ce seul point devrait le conduire devant la Cour de justice de la République pour trahison. Fabius déclarait en effet, en décembre 2012, à Marrakech : "Le front Al-Nosra fait du bon boulot en Syrie, il est difficile de les désavouer". Pour rappel, Al-Nosra est la branche syrienne d’Al-Qaïda. Récemment, sous la pression de la Turquie et du Qatar, cette organisation s’est rebaptisée « Jabhat Fatal al-Cham », afin d’apparaître plus acceptable aux yeux des médias occidentaux, en particulier dans ce que certains qualifient de « défense d’Alep », soit la prise en otage de plusieurs dizaines de milliers d’habitants dans un peu plus d’un tiers de la ville d’Alep.

Enfin, Fabius s’est distingué dans la crise ukrainienne. Par sa position de ministre des affaires étrangères, il a dévoyé la valeur de la signature de la France en négociant un accord de cessez-le-feu avec l’ex-président ukrainien Viktor Ianoukovitch, rendu caduc,dès le lendemain, par ses propres alliés.

Il ne s’est pas privé de recevoir les putschistes au moment où ses alliés – Victoria Nuland,ministre américaine des affaires étrangères pour l’Europe ; John McCain ; Guido Westerwelle, John Baird et Carl Bildt, respectivement ministres des affaires étrangères d’Allemagne, du Canada et de Suède ; Catherine Ashton, vice-présidente de la Commission européenne – se montraient sur le Maïdan.

De facto, Fabius, en violation de la charte des Nations unies, a contribué à l’organisation d’un coup d’État dans un pays souverain, conduisant aux tragédies et à la guerre qui s’en sont suivies.

Fabius a reçu et rencontré officiellement Oleg Tyagnybok, leader du parti néo-nazi Svoboda, qui a l’insigne honneur de figurer au rang n° 5 des organisations les plus antisémites au monde selon le classement du centre Simon Wiesenthal.

Par ailleurs, en bon agent atlantiste, Fabius est un des principaux instigateurs de la non-livraison des navires Mistral à la Russie et de la mise en place de sanctions économiques contre la Russie – décisions qui ont relevé l’insécurité et les tensions en Europe.

Alors Fabius, prix Nobel de la paix ? Manque-t-on, dans le monde et en France, de personnes œuvrant pour la paix et faisant preuve de courage pour devoir se rabattre sur un homme à l’action aussi douteuse ? S’il fallait choisir un candidat parmi les ministres français des affaires étrangères, n’est-ce pas à Dominique de Villepin qu’il aurait fallu songer, lui qui, par son discours prononcé en 2003 devant l’ONU, avait tenté d’empêcher l’invasion américaine de l’Irak, et réussi à garder la France en dehors de cette aventure meurtrière ? S’il fallait choisir un candidat parmi les personnalités luttant avec le plus de constance pour la paix, n’est-ce pas un Marwan Barghouti qu’il aurait fallu préférer, ce Mandela palestinien emprisonné par Israël depuis 2004 pour des crimes qu’il n’a pas commis ?

La publication par Le Monde des câbles diplomatiques divulgués par Wikileaks en 2010 nous apprend qu’au lendemain du discours de Villepin à l’ONU, Laurent Fabius et Pierre Moscovici ont accouru à l’ambassade américaine à Paris pour assurer l’ambassadeur que, eux au pouvoir, un tel affront n’aurait pas été infligé au grand pays de la liberté – une attitude de laquais qui a révulsé jusqu’à l’ambassadeur lui-même. Quand on compare Fabius à certaines personnalités ayant reçu le Nobel de la paix par le passé – songeons à Malala Yousufzai, lauréate du prix en 2014, courageuse militantepakistanaise des droits des femmes, âgée de 19 ans, victime d’une tentative d’assassinat où elle fut grièvement blessée –, cette nomination semble absurde, sinon inquiétante.

Peut-être qu’au lieu de lui discerner un prix, pourrions-nous réfléchir à une sanction ? A défaut et si cet honorable prix Nobel lui était accordé ce vendredi, il nous faudra méditer sur la maxime d’Orwell, « La guerre, c’est la paix ».

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