Nucléaire et/ou renouvelables ?

Deux livres Carbon Democracy Le pouvoir politique à l’ère du pétrole de Timothy Mitchel, et L’anthropocène contre l’histoire Le réchauffement climatique à l’ère du capital, d’Andreas Malm, nous donnent des repères pour comprendre quelques enjeux de la transition entre un modèle basé sur l’énergie nucléaire et celui fondé sur le développement des énergies renouvelables.

Deux livres Carbon Democracy Le pouvoir politique à l’ère du pétrole de Timothy Mitchel, La Découverte (2011, trad. 2013) et L’anthropocène contre l’histoire Le réchauffement climatique à l’ère du capital, La Fabrique 2017, d’Andreas Malm, nous donnent quelques repères pour comprendre les enjeux de la transition entre un modèle basé sur l’énergie nucléaire et celui fondé sur le développement des énergies renouvelables.

Les formes de la démocratie, les modalités des mobilisations ouvrières, les structures sociales, sont largement déterminées par les sources d’énergies disponibles et exploitées.

Andreas Malm décrit le passage des manufactures de coton qui utilisaient des moulins hydrauliques aux usines fonctionnant avec la vapeur fournie par la combustion du charbon ; Timothy Mitchell centre ses recherches sur le remplacement du charbon par le pétrole au XX° siècle.
Dans les deux cas, les auteurs montre comment le passage de l’eau (lieux de production disséminés en fonction des ressources naturelles, travailleurs dispersés) à la vapeur (concentration de la production et de la force de travail autour des métropoles), ou du charbon (nombre de sites limités, production et réseaux de distribution d’un produit lourd facilement contrôlables, poids des mineurs et travailleurs associés, importance de la grève générale) au pétrole (un produit liquide facilement transportable, au main de monopoles impérialistes, éloignement des lieux de production et des lieux de consommation) est largement sous l’influence de décision économiques et fonction de la crainte des luttes revendicatives que les travailleurs peuvent mener, sur la base des positions de force acquises dans le contrôle des sources et des réseaux d’approvisionnement.
Le recours massif au charbon – au détriment de l’énergie hydraulique – se fait au XIX° siècle sous l’influence des capitalistes anglais qui structurent la domination coloniale autour de la prospection et de l’exploitation des mines de charbon.

Le pétrole est la marque du passage du colonialisme classique (français, britannique, allemand) à la domination par les grands groupes industriels et financiers impérialiste des pays producteurs, n s'appuyant sur les élites locales. Les principaux évènements du XX° siècle, les révolutions dans les pays du Moyen Orient, au Mexique, les deux guerres mondiales ne peuvent s’expliquer sans référence aux rivalités impérialistes sur le contrôle de la production du pétrole, la construction de réseaux d’oléoducs et les prétentions des pays émergents à profiter des ressources de leur sous-sol.

Ces deux ouvrages m’amènent à réfléchir aux raisons qui motivent mon engagement passé contre l’implantation des centrales nucléaires, (Malville en 1977 !) et mon engagement actuel contre le développement des parcs d’éoliennes industrielles. Ce qui se jouait (et ce sur quoi nous avons échoué) dans notre opposition au nucléaire, depuis la fin des années 1970, outre la dimension « dangereuse » de ce mode de production d’énergie pour nous et les générations futures, était la constitution d’un type de société que le recours à cette source d’énergie impliquait : une société hypercentralisée, une société du secret, du contrôle, monopolisée par l’état et EDF au prétexte de questions de sûreté technologique. Tchernobyl ou Fukushima – entre autres – en ont montré les limites auxquelles les puissances politiques et financières ne peuvent rester insensibles.

Les modes de production de l’énergie changent, le capitalisme s’adapte. Ce qui se dessine autour du développement de l’éolien industriel, du solaire industriel est une nouvelle adaptation des puissances financières pour investir un champ de développement prometteur, maximiser son profit, transformer en marchandises rentables l’eau, le vent, le soleil. Une forme moderne de l’enclosure, qui permet d’accaparer à son profit les ressources communes. Comme les propriétaires privés se sont appropriés des espaces agricoles auparavant dédiés à l’usage agricole et pastoral collectif, les communs, en les entourant de haies et de clôtures, de même les promoteurs de ces nouvelles formes d’énergie s’approprient les terrains agricoles par le biais de baux emphytéotiques qui musèlent les propriétaires et par des subventions aux collectivités locales en difficulté budgétaire.

Ce qui est nouveau c’est l’éparpillement des lieux de production et leur éloignement des lieux de consommation, la nécessité de synchroniser une consommation variable et une production intermittente, le besoin de contrôler et d’ajuster les flux d’énergie et les niveaux de consommation.

Les luttes menées autour des compteurs Linky par exemple mettent en évidence l’installation de ces « smart grid », réseaux intelligents qui permettent tout à la fois de centraliser la production, de rentabiliser les flux, de contrôler les modalités de consommation, sans avoir recours ni à une augmentation massive du nombre de travailleurs, ni au renforcement d’un appareil bureaucratique.

Une manière nouvelle de revitaliser les profits ! D’écarter les citoyens de tout contrôle ! De réduire à rien l’importance des intermédiaires politiques, administratifs, syndicaux ou associatifs !

Le point commun de ces deux modèles de développement énergétique – nucléaire ou renouvelable – est qu’ils privilégient la maximisation des profits privés au détriment de l’intérêt des citoyens et des populations. Le fil rouge de mon engagement est donc celui qui conduit d’une opposition menée sur un arrière fond productiviste et pré-environnementaliste, à une vision qui prend en compte les nouveaux enjeux : il ne s’agit plus de partager les profits d’un progrès économique dont on n’interroge ni les finalités ni les limites, mais de mettre en place les dispositifs permettant une décroissance active et démocratique qui ne se fera pas sans effort, sans arbitrage.

Les discours convenus autour de la transition énergétique entretiennent la confusion : au lieu de prôner une sobriété énergétique menée avec l’accord et sous le contrôle des citoyens, ils masquent les projets très lucratifs d’entreprises dont le principal souci est la course aux profits sans que leurs préoccupations environnementales réelles soient très évidentes !

 

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