Penser et agir avec la nature

Catherine Larrère philosophe et Raphaël Larrère ingénieur agronome écrivent à deux mains, Penser et agir avec la nature, Une enquête philosophique solidement documentée, engagée et passionnante (La Découverte, 2015-2018).

Catherine  Larrère philosophe et Raphaël Larrère ingénieur agronome écrivent à deux mains, Penser et agir avec la nature, Une enquête philosophique solidement documentée, engagée et passionnante (La Découverte, 2015-2018).

Le premier constat émerge dans la relecture du débat entre les partisans d’une conservation radicale de la nature et ceux qui l’envisagent dans une interaction avec les actions humaines. Il s’agit de rompre avec le dualisme occidental qui fonde la représentation moderne de la nature, séparée complètement de la société humaine. Mais  « cette nature est une nature dont les hommes font partie et dans laquelle ils sont actifs : la respecter, c’est y agir de telle sorte qu’elle préserve ses capacités d’adaptation et son potentiel évolutif ». La notion de biodiversité est celle qui fait droit à la « pluralité des relations que les hommes (dans leur diversité biologique et culturelle) entretiennent avec la grande diversité des vivants non humains et permet de « qualifier les actions de l’homme dans la nature et de découvrir que certaines sont positives. Elle peut donc servir de norme, sans que celle-ci soitradicalement extérieure à l’action humaine. »  pp.24-25

Autre conséquence de l’accent mis sur la biodiversité – qui n’est évidemment pas limitée à la seule protection de la faune et de la flore – c’est qu’elle encourage à ne pas limiter le souci de la conservation à la seule protection du « remarquable ». La nature ordinaire, que nous côtoyons tous les jours, la mettant en valeur, l’altérant ou la détruisant parfois, doit être prise en compte, sur l’ensemble du territoire «dans les campagnes cultivées, même intensivement, mais aussi dans les zones périurbaines et les agglomérations ». p.121

Deuxième point important que je retire de la lecture de ce livre, le changement complet de vision de la démocratie et de la participation des citoyens. Les auteurs privilégient toutes les démarches qui partent du terrain, qui associent tous les acteurs.  Par exemple, leur critique de l’élaboration des trames vertes et bleues, maillage national des corridors biologiques, est claire : « la France a tenu à faire dériver les trames de connaissances scientifiques prétendument stabilisées » au terme d’une démarche de haut vers le bas (top-down) » qu’ils mettent en regard de la stratégie du bas vers le haut (bottom up) de nos voisins wallons, basée sur des plans communaux de développement de la nature, qui conduit à « prendre soin de la nature ordinaire ».  « D’un côté on a fait confiance à la confrontation entre des savoirs scientifiques et naturalistes et les connaissances empiriques des habitants, comme aux capacités d’apprentissage des uns et des autres ; de l’autre, on n’a fait confiance qu’à ceux qui sont censés savoir (scientifiques, informaticiens, juristes, aménageurs) et/ou savoir gérer. Il a donc fallu s’appuyer sur des méga-outils (bases de données sur les espèces et les habitats) et des expertises croisées ; or les données sont bien plus précises, nombreuses et disponibles sur la nature remarquable que sur la nature ordinaire ». p.161

Lorsqu’ils abordent la question de l’utilisation de la technique dans son rapport au vivant, nos deux auteurs mettent en évidence l’opposition entre deux conceptions : la « fabrication » et le « pilotage ». Le modèle de la fabrication c’est l’industrie, modèle même de l’action technique, de l’efficacité technique, inséparable de l’exploitation du salariat et de la domination de l’homme sur la nature. Le pilotage, c’est l’art du faire-avec,on ne commande pas, on infléchit…on tient compte de l’autre et de la nature, on collabore… « Un exemple en est donné par l’élevage : la domestication ne saurait être appréhendée comme une fabrication, mais comme un processus qui a supposé des échanges de services, d’informations et d’affects avec les animaux dont les hommes ont cherché le concours. Dans tous les arts du faire-avecqui impliquent des animaux, nous faisons société avec eux. Et c’est bien le processus d’industrialisation qui rompt les rapports sociaux que les animaux de ferme entretenaient entre eux et avec nous. » p.226

La conséquence est claire pour  les scientifiques impliqués dans les nouvelles aventures technoscientifiques du vivant [OGM, biologie de synthèse, nano-bio technologie]. L’incertitude et le risque liés aux innovations qu’ils promeuvent leur imposent humilité et responsabilité. Plutôt que se présenter comme des ingénieurs du vivant, dont les produits de fabrication seraient sous contrôle,  ils devraient plutôt se voir comme des restaurateurs de la nature, voire des thérapeutes qui ne se proposent pas de rétablir un état antérieur, mais d’aider le malade à guérir. Dans tous les cas, pas des ingénieurs de fabrication, mais des artisans du pilotage. Pp.264-265

Catherine et Raphaël Larrère ne sont pas technophobes ; ils reconnaissent l’appui que les sciences et les techniques peuvent apporter à l’humanité dans ses efforts de préserver les capacités évolutives de la nature. Leur avertissement est d’autant plus interpellant, les effets de nos actions, non voulues peut-être, mais néfastes, l’emportent sur les effets bénéfique. Ce résultat  n’est pas la suite d’un manque de maîtrise, susceptible d’être corrigé, mais c’est au contraire la conséquence directe de notre succès : « nos techniques sont devenues si puissantes qu’elles débordent nos capacités de prévoir et d’imaginer leurs effets à long terme. Les risques s’amplifient donc en fonction de notre puissance technique et du caractère cumulatif de techniques dont nous sommes devenus dépendants ». p.294

Il en va de même de l’extension mondiale d’une vision économique de l’échange marchand qui réduit toute différence de valeur à une quantité mesurable, et fait primer « la logique marchande de la valorisation économique sur la logique de la conservation des milieux et des espèces in situ au moyen d’aire protégées. La logique marchande est du côté des bénéfices, celle de la conservation du côté des coûts, et la première tend à l’emporter ». p.323

Face à l’ensemble de ces problèmes la réaction des pays occidentaux est pour le moins insuffisante ; leur responsabilité – de fait – est la responsabilité historique de ceux qui ont été la cause et sont encore bénéficiaires du système de domination économique, sociale et politique qui ont conduit l’humanité dans cette situation tragique. Cette question-là n’est pas que théorique puisqu’elle détermine le type de compensations et d’efforts que les uns et les autres ont à faire : « L’annulation de la responsabilité historique marque donc le passage d’une approche en termes de justice corrective, qui implique une vision différenciée et historique de la situation et distingue responsables et victimes, à une approche en termes de justice distributive qui met tout le monde à égalité devant une situation envisagée comme naturelle. » 349 Or, « naturaliser le passé, c’est occulter l’origine sociale des inégalités environnementales présentes, et donc passer à côté de la question centrale de la justice environnementale (celle des conséquences sociales des inégalités environnementales et écologiques) ». p.350

Les passages du livre concernant la justice environnementale sont également très percutants. Les victimes, les opposants qui se retrouvent dans les conflits écologiques le font pour défendre une certaine idée de leur communauté, de leur territoire. Si la terre à défendre est une « communauté de vie », c’est qu’elle est le lieu « où la communauté ne rassemble pas seulement des hommes, mais des humains et des non-humains dans un même espace partagé ». « Comprendre la justice environnementale, c’est donc comprendre l’articulation du social et de l’environnemental au sein d’une unité culturelle «  qui regroupent des gens qui s’identifient comme un groupe culturellement unifié, « situés de façon semblable dans une même expérience historique, géographique et culturelle ». p.359

Cet ouvrage est dense, riche et foisonnant. Il accumule des matériaux indispensables  et des questions que l’on ne peut ignorer. Il se termine sur une citation de Aldo Leopold, forestier, un des pionniers américains de l’éthique environnementale qui écrivait dans l’Almanach d’un comté des sables avant sa mort en 1948,  « J’ai lu de nombreuses définitions de ce qu’est un écologiste, et j’en ai moi-même écrit quelques-unes, mais je soupçonne que la meilleure d’entre elles ne s’écrit pas au stylo, mais à la cognée. La question est : à quoi pense un homme au moment où il coupe un arbre, ou au moment où il décide de ce qu’il doit couper ? Un écologiste est quelqu’un qui a conscience, humblement, qu’à chaque coup de cognée, il inscrit sa signature sur la face de la terre. » p.394

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