L’implantation sauvage de l’éolien industriel : une injustice environnementale ?

Les associations contre l'implantation sauvage de parcs éoliens se multiplient. Une contribution d'Emilie Hache - philosophe - dans la revue Contretemps nous aide à réfléchir aux enjeux de ce mouvement, cible d'un mépris condescendant et victime d'une triple dépossession, inégalité face aux nuisances, accusation d'indifférence environnementale, injonction de soumission face à l’urgence climatique.

Ceux qui sont attentifs à ce qui se passe dans nos campagnes et nos montagnes n’ont pas manqué de remarquer la multiplication des conflits soulevés par l’implantation sauvage et incontrôlée de parcs éoliens.

Les municipalités – souvent en difficulté financière – ou des propriétaires privés – à la recherche de revenus complémentaires – se laissent convaincre par les promoteurs d’éoliennes de concéder une partie de leur territoire pour la construction de parcs éoliens.

Ces décisions sont souvent prises sans concertation véritable des habitants, ou souvent limitée aux seuls habitants de la commune, alors que les nuisances prévisibles ont un impact beaucoup plus large.

Les promoteurs (et les aumônes qu’ils distribuent) sont largement subventionnés par les consommateurs qui à travers la Contribution au Service Public de l'Electricité (CSPE) contribuent au financement de ces projets.

De plus, ils sont encouragés par la dérèglementation à marche forcée menée par les pouvoirs publics qui dépouillent les collectivités locales de leur pouvoir de contrôle au profit du préfet et autorisent beaucoup de dérogations aux lois littoral, lois montagne ou chartes des parcs naturels régionaux.

Les règles qui encadrent par exemple les distances à respecter par rapport aux habitations (500m) sont loin de celles appliquées en Allemagne (10 fois la hauteur des pales, soit entre 1,250 et 1,800 kms).

Face à ce développement anarchique (mais rentable !) de nombreuses associations locales se créent, peut-être un millier au niveau national, près d’une centaine dans la nouvelle région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées dans laquelle tous les parcs naturels régionaux sont peu ou prou menacés. Un exemple, le collectif Toutes Nos Energies (TNE) regroupe près de 25 associations uniquement sur le périmètre du Parc Naturel Régional du Haut Languedoc.

Au-delà de la colère que je peux éprouver comme citoyen menacé par de tels dispositifs – le parc éolien à l’initiative de la commune voisine sera à moins d’un kilomètre de mon habitation – il s’agit de réfléchir aux enjeux d’un tel mouvement d’opposition.

Une conférence de Emilie Hache, publiée dans le revue Contretemps en 2013 sous le titre « Justice environnementale, ici et là bas » (http://www.contretemps.eu/culture/justice-environnementale-ici-là-bas) éclaire les racines de ces mouvements. Ce qu’elle décrit est une triple dépossession de certaines populations ; et même si le refus de l’éolien industriel n’et pas tout à fait comparable à certains des combats dont elle s’inspire, beaucoup de similitudes permettent de lui reconnaître une légitimité certaine.

D’abord « une inégalité entre les populations dans l’accès aux ressources naturelles comme vis-à-vis de l’exposition aux nuisances et aux risques environnementaux ». Ici, il s’agit de nuisances que les urbains ont du mal à comprendre : les bruits dérangeants à toute heure, les nuisances visuelles en particulier ceux dus au balisage nocturne des éoliennes, l’impact sur la valeur des terrains et des habitations, alors que les principaux bénéfices iront grossir les profits des actionnaires des groupes promoteurs privés. Une frange de la population, éparpillée, peu organisée, vulnérable, ayant collectivement peu de ressources se voit ainsi imposer des choix dont elle ne tire aucun bénéfice.

Ensuite – et c’est le cas dans les médias, auprès des élites – l’accusation d’être indifférents aux questions environnementales. Ce mépris latent envers les ruraux, les rurbains, les « ploucs » ou les retraités  qui veulent simplement défendre le cadre de vie qu’ils ont choisi est profondément déplacé, puisque une des motivations essentielles de ces conflits est la volonté de préserver une qualité de vie, sur des territoires en équilibre économique et démographique instable. Le fait que les parcs naturels régionaux soient devenus une cible privilégiée des promoteurs marquent bien ce paradoxe : alors que ces structures ont été créées pour favoriser la vie sous toute ses formes dans ces territoires fragiles, leur faible densité démographique, les espaces vierges deviennent des facteurs qui favorisent l’implantation sauvage des éoliennes. Que dit madame Hache ? « Loin d’être indifférents aux enjeux environnementaux, les acteurs de ce mouvement s’en soucient pleinement, mais s’en soucient non pas comme de quelque chose d’extérieur à eux, avec lequel ils entretiendraient un rapport de loisir, même substantiel, mais comme quelque chose de potentiellement dangereux [..] constituant le milieu même où ils habitent, travaillent et vivent ».

Enfin, la troisième forme de dépossession est constituée par le recours permanent à l’ultimatum de l’urgence environnementale. Au nom de cette urgence, les inégalités sociales et environnementales ne compteraient plus. Nous sommes tous sur le même bateau et vous devez consentir à faire les sacrifices nécessaires !

Cette lecture des inégalités environnementales souligne leur lien inextricable avec les inégalités sociales. Je pense que ces luttes révèlent un certain nombre de traits marquants de l’époque que nous vivons. Un poids excessifs des intérêts privés qui se saisissent de toutes les occasions pour faire du profit – répétons-le avec la garantie d’un financement public ; l’appui des politiques et de l’administration qui depuis une décennie détricotent les dispositions légales qui permettaient aux élus locaux et aux populations d’avoir un regard sur les décisions qui les concernaient ; une réponse inadaptée aux défis écologiques et sociaux qui nous attendent, comme le disait Patrice Goyau à Mazamet, lors d'une conférence-manifestation qui a réuni près de 700 personnes le 22 avril dernier : « seul le vent est renouvelable, tout le reste est fossile, plastique et métal des mats, fondations en béton armé, carters des boites de vitesses et d’alternateurs rempli de 400l d’huile, terres rares (néodyne) pour les aimants permanents des alternateurs, extraites dans des conditions innommables en Mongolie, réseaux électriques enterrés qui le resteront à jamais. » En fait de développement durable les éoliennes ont une durée de vie de 20-25 ans et poseront de redoutables problèmes de recyclage.

Cette politique dite de transition énergétique – largement compatible avec les dérives du néolibéralisme – se mène au détriment de la démocratie locale, d’un débat sur les alternatives énergétiques à long terme, d’une réflexion approfondie sur nos modes de consommation.

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