Un épisode inquiétant

La séquence improbable et navrante que nous venons de vivre ne sera pas sans conséquences

Après le live de Mediapart qui ponctue une semaine troublante, je tiens – pour moi-même – à préciser quelques points pour m’aider à y voir clair. Je les partage avec vous.

  1. Le Parquet a eu tort de laisser les policiers procéder aux perquisitions de Mélenchon et de la France Insoumise dans le cadre d’une enquête préliminaire. En effet, l'enquête préliminaire reste sous la responsabilité du procureur de la Républiquesoumis au ministre de la Justice, alors que l'information judiciaire est conduite par un juge d'instruction, statutairement indépendant.
  2. L’effet massif de la multiplication et de la simultanéité des perquisitions auprès du principal mouvement d’opposition est aussi une faute politique.
  3. Jean-Luc Mélenchon avait donc en main toutes les cartes pour faire de ce moment un réquisitoire accablant de l’ambiance dans lequel se déroule la vie politique en France, les comparaisons avec d’autres affaires touchant le pouvoir étaient faciles à faire.
  4. En invitant quelques journalistes et en se filmant lui-même, il accumulait les chances de faire de ces perquisitions un vrai scandale politique. Il a été victime de sa propre tactique : la violence et la personnalisation grotesque ont été son propre piège.
  5. Les suites étaient prévisibles ; les dirigeants insoumis sont-ils si naïfs de penser que leurs ennemis et leurs faux-amis hésiteraient une seconde à leur faire payer le prix de cette erreur ? Ils sont suffisamment connectés aux différents réseaux sociaux pour ne pas s’attendre à ce retour de bâton.
  6. Ils n’ont pas su – et Mélenchon le premier – garder leur calme : tout homme politique peut déraper, le pire est de s’enferrer.
  7. Première inquiétude : considérer la presse comme un bloc monolithique aux ordres ; vision manichéenne, fausse quand on prend en compte toutes les facettes des médias. Chaque organe de presse, radio, télé a ses priorités, ses positions, les aligner tous derrière Lagardère, Dassault, Draghi, et Macron c’est un peu court.
  8. Deuxième souci : vouloir que Mediapart se transforme en un journal militant, rappelle les vieux (et mauvais) souvenirs de l’Humanité/PCF, de La Nation/RPR, et il y en aurait d’autres. Mediapart n’a pas toujours raison, fait des erreurs, heureusement. Mais son indépendance par rapport aux partis politiques est un choix fondamentalement juste.
  9. Réclamer implicitement une position d’exception est un mauvais calcul ; pas de traitement de faveur surtout envers ceux dont on est les plus proches. Quelle serait la crédibilité d’un journal qui refuserait tout regard critique des élus et partis dont les partisans sont ses principaux lecteurs ?
  10. La liberté de la presse ne s’éprouve que quand elle fait mal ; sinon c’est la douceur et l’onctuosité de la brosse à reluire. En tant qu’électeur, c’est de ceux qui veulent me représenter que j’attends le plus d’honnêteté, de cohérence, de transparence ! Pas de mes adversaires !
  11. Les réactions outrancières des commentateurs, la plupart anonymes) après la soirée Live de Mediapart me choquent et m’attristent profondément ; elles renforcent une impression pénible ressentie en écoutant JLM ; « abrutis », « vil », « dégénéré », « il faut les pourrir ! », et d’autres plus insultantes encore dans le fil des commentaires, sont des qualificatifs de haine et de mépris. Lorsqu’ils sont adressés à des fonctionnaires, des journalistes, des policiers, ça craint vraiment !
  12. Cet épisode est surtout navrant pour la France Insoumise elle-même ; après avoir réussi une campagne présidentielle et être devenue la principale force d’opposition de gauche à Macron, elle trébuche lourdement sur une épreuve qui attend tous les candidats à des élections.
  13. Elle montre surtout un visage peu séduisant : bien sûr, les convaincus, le « cercle dur » se radicalisera face aux attaques de l’extérieur. Mais quelle impression désastreuse concernant la démocratie interne, le culte du chef, le respect des citoyens, l’ouverture aux autres partenaires, l’attachement à la liberté de la presse !

Y voit-on plus clair ? Les effets néfastes de cette séquence vont peser … si le débat entre nous est vital, sans œillère et sans a priori, il y a certains principes incontournables sans lesquels la violence nous submergera ! Nos adversaires sinon, tireront tous les marrons du feu !

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