Rwanda, une horreur qui nous concerne toujours

Le livre de Stéphane Audoin-Rouzeau, Une Initiation, Rwanda (1994-2016) est une plongée au cœur d’un pays bouleversé par le génocide contre les Tutsis rwandais en 1994. Il nous oblige – nous français en particulier – à penser ce qui a été un des évènements les plus tragiques de notre temps.

Je viens de terminer la lecture du livre de Stéphane Audoin-Rouzeau, Une Initiation, Rwanda (1994-2016), Editions du Seuil, janvier 2017 ;une lecture passionnante et bouleversante.

L’auteur est historien, spécialisé dans l’histoire des guerres, en particulier de la guerre de 14-18, un historien du combat dit-il; il se décrit comme conservateur et « militariste », attaché aux « valeurs d’honneur et de courage maintenues par ceux qui font du port d’armes leur métier ». Ce qui rend son argumentation précieuse. Il n’hésitera pas à témoigner à plusieurs procès de génocidaires.

L’occasion d’une invitation à un colloque au Rwanda est le début d’un long travail d’initiation dont il nous livre les étapes. Il se plonge alors dans la lecture du rapport Mucyo, nom du président de la commission d’enquête rwandaise sur le rôle de la France au Rwanda pendant les massacres en 1994 ; il aura quelques réticences à aborder ce rapport le trouvant excessivement à charge contre la France ; mais lorsqu’il le lit, il le fait en mobilisant toutes ses compétences d’historien. Il commence alors, un long parcours qui le mène à travers le Rwanda ; ce sont autant de lieux qu’il visite, accompagné de survivants, marqués par les massacres, les tentatives de résistance, les lâchetés des contingents internationaux, belges ou français, Butare, Bisesero, Murambi, Ntarama, la colline de Muyira…

Cette plongée au cœur d’un pays bouleversé par ce génocide contre les Tutsis rwandais, va l’amener à revoir ses méthodes de travail, principalement la nécessité du contact avec les acteurs et les victimes du drame, un travail de terrain complément indispensable à l’exploration des archives et des rapports ; mais aussi la mobilisation de théories psychologiques et psychanalytiques pour faire place aux poids des affects et des émotions dans l’explication des causes d’événements aussi bouleversants : pourquoi « au meurtre des voisins, les voisins ont-ils pris plaisir » ?.

Ce qu’il souligne c’est d’abord l’abandon par la communauté internationale de la population Tutsi victime des massacres ; le retrait des forces d’interposition, la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda), symbolisé par le retrait d’un bataillon belge,  livrant plus de deux mille personnes à leurs bourreaux Hutus.

C’est aussi -  et ce point devrait nous interpeller particulièrement -  l’aveuglement, le silence, la complicité avec les meurtriers, des dirigeants politiques et de certains chefs militaires français. Eléments connus, mais qu’il argumente avec force, remettant en cause l’ « opération Turquoise ».

Une autre idée forte, atroce, c’est l’ampleur des massacres, et surtout l’importance du nombre de rwandais qui ont participé à ces massacres puisque près de 800 000 personnes ont été condamnées pour participation aux massacres. La notion de meurtres entre voisins, commis par des hommes et des femmes proches depuis des générations des victimes qu’ils abattent, qu’ils violent, renvoie à ce qui s’est passé en Arménie en 1917 lors du génocide, en Europe de l’Est lors des pogroms qui ont précédé et accompagné la seconde guerre mondiale, en ex-Yougoslavie, etc. Ces « grands déploiements de la violence extrême » sont difficiles à imaginer, difficiles à expliquer, mais restent pour l’auteur, toujours menaçants, parce que ses travaux sur la violence guerrière, ses recherches sur le Rwanda lui montrent que « dans une configuration donnée, le passage à la violence est aisé et facile, et non l’inverse », il le devient « pour les sociétés, pour les acteurs sociaux – pour une partie d’entre eux au moins »..

L’auteur évoque aussi le retentissement dans le temps de cette horreur, où chaque commémoration est l’occasion pour certains survivants de « craquer » et de hurler leurs terreurs enfouies, une forme de crise traumatique qui peut trouver dans un cadre collectif une forme d’apaisement. « Je les porte encore en deuil, je n’ai pas balayé les cendres » chante Émilienne, une survivante qui a perdu toute sa famille et dont la mère a été brûlée vive ;  elle anime aujourd’hui des groupes de thérapie partagée de femmes violées.

Question aussi importante, la dimension religieuse est pour Audoin-Rouzeau d’une évidence capitale. Avec cet élément, moins connu car moins divulgué, le fait que ces massacres n’aient pas opposé des populations de religions différentes, mais se soient déroulés au sein d’une même communauté religieuse, un massacre intra catholicisme. Des églises ont été la scène de massacres très importants, les « épicentres de la violence meurtrière », comme à Kibeho, où il y a eu plus de 10 000 victimes abattues, mutilées ; des prêtres ont participé directement aux assassinats, ou ont soutenu les meurtriers.

Je n’ai pas les compétences pour juger l’ensemble de cet ouvrage et il y doit y avoir un débat important entre historiens (et citoyens) ; Audoin-Rouzeau estime que « sur un des événements les plus tragiques de notre temps – un des plus importants des vingt-cinq dernières années – un immense rattrapage reste à effectuer » ; mais la responsabilité politique particulière de la France est clairement engagée, toute tentative de négationnisme est malhonnête ; ce débat n’est pas d’actualité bien sûr !!! Mais il reste une question incontournable, pour écarter le déni de ceux qui pensent toujours que l’intervention de la France au Rwanda aurait été en tous points « irréprochable ».

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