Les autres victimes du Bataclan

Trois ans après, l’onde des attentats du 13 novembre 2015 n’en finit pas de se propager. Démunies, des familles voient le temps faire son œuvre à l’envers, avivant les blessures et laissant des gouffres béants. Sans que leur appel à l’aide soit entendu. Exemple.

Il est des vœux qui ne devraient pas en être. Des promesses non tenues qui deviennent, peu à peu, des chimères. Des sollicitudes de façade qui maquillent des abandons peu glorieux.

Parmi les victimes du Bataclan figurait Nicolas Classeau. Universitaire brillant, personnalité tranchée et attachante, appréciée de beaucoup. Un homme de son temps, un père aussi de 3 enfants Nino, Marius et Lazare….

 Il se trouve que l’une des mamans de ces garçons m’est proche. Elle s’appelle Delphine, une mère courage qui, à sa manière, a décidé de ne pas laisser le dernier mot aux terroristes. C’est à dire de permettre à ses deux garçons de faire face, de mettre des mots sur l’indicible, de se reconstruire. Elle ne parle pas de sacrifice mais de fait c’est en un, quand il s’est agi de quitter une maison à peine finie d’aménager, de recréer un environnement familial, scolaire, amical pour bien signifier qu’avancer était la seule solution pour ne pas sombrer. Elle l’a fait, comme elle a accepté de laisser derrière elle un travail passionnant, tout en tentant de préserver sa nouvelle vie avec son mari Karim, et ses deux garçons à lui.

 A posteriori, elle se dit qu’elle a été naïve de croire qu’ils ne seraient pas seuls pour faire cela. Après l’attentat, la Nation n’a pas lésiné pour signifier son souci des victimes, en particulier des familles. Hommages solennels, fond d’indemnisation, statut de pupille pour les enfants, etc…

 Et, comme trop souvent, le temps a commencé à se distordre et les routines  administratives à s’installer. On aurait pu croire qu’à situation exceptionnelle, décisions exceptionnelles, mais non.

Des dédommagements financiers oui, mais au prix de combien justificatifs et de contrôle ? Un accompagnement psychologique, pourquoi pas, mais dans les cadres existants de prise en charge.

 Toutes choses dont on s’accommode avec résignation, sur le mode  «  c’est mieux que rien » et tant que le quotidien ne bascule pas vers une situation plus grave. Le benjamin de Delphine s’appelle Marius, il avait 11 ans lorsque son père a été assassiné. Comme son aîné Nino, il a tenté de faire bonne figure, accepté de changer de quartier et de collège, avec des hauts et des bas, beaucoup de bas à vrai dire. Jusqu’en septembre de l’année dernière, où l'accumulation de questions sans réponse et de douleurs insupportables l’ont submergé, presqu’anéanti. Le soutien affectueux de toute la famille n’a plus suffi, il a fallu d’urgence l’hospitaliser, pour non l’apaiser mais lui permettre de reprendre pied moyennant des mesures drastiques et des traitements lourds. Et l’état de la psychiatrie en France étant ce qu’il est, au bout des deux mois d’hospitalisation, son état étant « stabilisé », il est sorti en novembre dernier. Depuis, il reste à la maison, faute d’autres solutions.

 Dès avant cette inquiétante issue, Delphine avait rappelé les autorités à leurs promesses de ne pas laisser tomber les proches des victimes, de les aider  à surmonter les inévitables épreuves à venir. On parle là du Président de la République, François Hollande et de la secrétaire d’état à l’aide aux victimes, Juliette Médael, et leurs successeurs en 2017. De la sollicitude oui, du concret très peu  lorsqu’il s’est agi non pas de dédommager mais de prendre en charge. De trouver des solutions concrètes à des urgences réelles.

 Pour Marius, les solutions existent, elles s’appellent par exemple intégrer un établissement scolaire en soins-études ou/et être pris en charge par la Maison de Solène. Des institutions comme le CMP ou  l’ONAC sont censés favoriser des solutions rapides mais la réalité des places disponibles, ou leur indisponibilité en l’occurrence, prévaut sur tout. Janvier a passé sans résultat concret, peut-être en février.

Il y aurait de quoi désespérer de tant de faux-espoirs. Tel n’est pas le tempérament de Delphine qui, avec Karim à ses côtés, se battra jusqu’au bout, même si les dernières semaines ont été particulièrement décourageantes. Et ce billet est là pour lui dire combien elle a raison de ne pas se résigner et de continuer à protester contre tant d’inconséquences. Puisse-t-elle enfin être entendue.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.