Quelque chose s’en est allé...

Finie la petite musique qui voulait que, somme toute, cet état de rétention social soit aussi un temps de rupture dans la routine de nos quotidiens

Finie la petite musique qui voulait que, somme toute, cet état de rétention social soit aussi un temps de rupture dans la routine de nos quotidiens. Qu’être confinés, ma foi, c’était aussi une manière de se soustraire à la main de fer d’une société aliénante, une façon imposée mais astucieuse de contenir cet épuisement de nos corps et de nos esprits. De mars à mai, combien fûmes nous à éprouver ce frisson de l’inédit, cette sensation oubliée de la première fois, habitués que nous étions à ne pas connaître d’entraves dans le temps et dans l’espace? Combien à se dire que cet étrécissement était aussi l’occasion de s’offrir un voyage intérieur à défaut d’autres lieux à parcourir?

Mais là, à quelques heures d’une annonce qu’on nous promet brutale, à la veille d’un nouveau serrage de vis, nos gorges se nouent face à cet horizon qui ne s’était jamais vraiment dégagé mais qui, désormais, s’obscurcit jusqu'à se fondre dans l’obscurité. Bien loin des nuances de gris promise par une bluette érotique, c’est le noir d’un trou du même nom qui nous attend, sans espoir d’en sortir autrement que par le renoncement définitif à tout ce qui nous constitue et nous définit. A savoir des états différents pour chacun mais communs en cela qu’on pouvait en varier indéfiniment, comme bon nous semblait, casanier un jour et de sortie le suivant, solitaire aussi bien que solidaire selon l’humeur ou la circonstance. Cette possibilité du choix, ce libre arbitre qu’on snobait comme trop imparfaits et donc en un sens négligeables, déjà altérés par ces mois de pandémie, nous paraissent désormais invalides, au double sens du terme car incapables de nous mettre en mouvement et par ailleurs sans pertinence.

Nous voici aujourd’hui comme ces voyageurs qui considéraient qu’à chaque entrée de tunnel correspondait une sortie et qui guettent en vain la lueur du dehors qui annoncerait le bout.

Oui, quelque chose s’en est allé et nous nous savons condamnés à rester immobiles alors qu’il nous faudrait courir comme des fous pour la rattraper, cette chose insaissable mais infiniment désirable, faisant de nous de tristes sires d’une triste époque. 

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