E Macron a considéré les électeurs français comme acquis....

...maintenant il risque la défaite (article de The Guardian par Olivier Tonneau)

Traduction provisoire et éphémère pour répondre à une demande sur Twitter.

L'original est là sur The Guardian

J'ai déjeuné récemment dans un café parisien avec un journaliste qui avait passé la campagne présidentielle à calomnier le candidat de gauche JL Mélenchon, et à trompetter les mérites du candidat centriste E Macron dans les colonnes d'un hebdo respecté (même si déclinant).
Je lui ai demandé s'il y avait eu un effort délibéré de la part des intellectuels et des politiciens dominants pour manigancer un second tour entre Macron et l'extrême-droite de MLP.
"Quelle question, bien sûr, s'esclaffa-t-il, ça fait un an qu'on s'y emploie."
Compte tenu de l'évidence de cette stratégie, je ne peux pas me vanter d'avoir révélé le moindre secret. mais quand même, c'était chouette de savoir que je n'avais pas été parano.

Nous terminions notre déjeuner, le journaliste commentant chaque passante avec le sexisme démodé des Français de la classe dominante, et je réfléchissais à l'irresponsabilité stupéfiante de la stratégie. Ça aurait pu sembler une bonne idée: opposer Macron à la championne du FN comme le moyen le plus sûr d'assurer la victoire au premier. Seulement la tactique pourrait avoir un contrecoup, aux conséquences terrifiantes.

L'ascension de Macron est caractéristique de l'âge des "spin doctors": ça illustre à la fois leur pouvoir et leurs limites.
C'est vraiment stupéfiant que l'homme qui a inspiré (comme secrétaire personnel) et appliqué (comme ministre des finances) les politiques du président Hollande puisse être labellisé comme une chose radicalement nouvelle.

Pour atteindre cette prouesse, les spin doctors ont eu recours à la fabrication de célébrité d'une façon sans précédent dans la vie politique française.
Macron était nouveau parce qu'il était jeune et beau (1) et parce qu'il n'avait jamais été élu auparavant. Il apparut de façon récurrente sur les couverture de Paris-Match avec son épouse, dont le nom était scandé par ses supporters lors des meetings.
Dans les dernières semaines de la campagne, Macron prenait tellement garde à ne pas exposer la véritable nature de son programme  (qui équivalaient à un peu plus que l' impopulaire libéral-et-austéritaire réalisé par Hollande) que ses discours dégénéraient en insignifiants exercices de clichés et tautologies.

La stratégie fonctionna jusqu'à un certain point: il fut qualifié pour le 2nd tour.
Cependant ses limites sont tout de même claires.

Le printemps dernier, la France a été partout agitée de manifestations contre les lois travail que Macron avait largement conçues. L'opposition ne conernait pas seulement leur contenu, mais aussi la manière dont elles avait été adoptées: le gouvernement avait contourné le vote du parlement.
Au cours de ces manifestations, la police avait employé de haut niveaux de violence et alors Macron n'avait pas  émis le moindre mot pour calmer le jeu.  Il a déjà annoncé qu'il aura recours au gouvernement par décrets si besoin, et il est facile de prévoir des tensions sociales accrues à l'automne. A ceux qui s'opposeraient à lui, Macron répondra qu'il applique le programme pour lequel il a été élu.

Théoriquement, Macron devrait vaincre Le Pen haut-la-main. Le problème est que le sens d'un tel résultat serait obscur: combien auraient voté pour lui, et combien contre elle? Comme il est impossible de répondre à cette question, il serait impossible à Macron de choisir une ligne dure devant des manifestations sociales sur la base d'une validation de son programme par l'élection.

Des 4 prétendants du 1er tour, Macron est celui qui a obtenu le plus petit nombre de votes de conviction.
Selon une enquête, moins de la moitié de ceux qui ont voté pour lui l'ont fait par conviction qu'il améliorerait la vie. C'est pourquoi il a besoin d'obtenir sa validation au 2nd tour et donc ne peut pas faire comme J Chirac  quand il fit face à JMLP en 2002: il affirma immédiatement qu'il n'interpréterait pas les votes pour lui comme un soutien.

Macron a fait le contraire: il a hardiment déclaré qu'il ne voulait que des votes d'authentique adhésion. Ce faisant, il court un risque majeur: il a défié ses opposants (qui sont nombreux), légitimant leur abstention. Une étonnante proportion d'électeurs semble prêts à suivre son bluff. La situation est si alarmante qu'une victoire de Le Pen devient de moins en moins improbable chaque jour.

Les journalistes se précipitent maintenant à la rescousse, en admonestant désespérément les Français: ils doivent empêcher MLP de pavenir au pouvoir. Mais il se pourrait que les appels tombent dans des oreilles de sourds. Ce n'est pas difficile de comprendre pourquoi. Quelques semaines avant l'élection, il s'est passé quelque chose qui est resté largement ignoré: une enquête d'opinion a montré que la préoccupation principale des gens n'était pas le chômage ni l'immigration, mais les réformes des institutions de l'état (les questions institutionnelles sont rarement traitées dans les enquêtes). Il y a un profond ressentiment envers l'état, perçu comme oppresseur, corrompu et violent.

Mélenchon a réalisé son impressionnant résultat du 1er tour parce qu'il a fait campagne sur une réforme radicale de l'état. il était donc capable de ramener à la politique des gens qui s'étaient abstenus depuis des années, ainsi que de récupérer les électeurs de MLP (il a réduit son écart avec elle, de 7 points en 2012 à moins de 2 cette année).  Ces électeurs ne sont pas concernés par les mérites comparatifs de gouvernements MLP ou Macron; leur colère est dirigée vers "l'état profond" (police justice administration). Ils sont d'autant moins enclins à voter Macron qu'ils savent  -tout le monde le sait- que le 2 ème tour a été délibérément mis en scène. Il se sentent piégé et s'abstenir leur paraît une attitude digne.

Macron n'a que quelques jours pour prendre acte de leur colère et adopter la seule stratégie qui puisse assurer la victoire contre MLP: se montrer humble, et réduire la sévérité de son programme. Le seul problème c'est qu'il est peut-être inconscient de la gravité de la situation.
Il y a dans le microcosme des journalistes, intellectuels et politiciens, un goût pour des liaisons dangereuses, celui d'influer (ou dont ils pensent qu'il influence) le destin de la France.
Selon mon compagnon de déjeuner, Macron a une confiance en son charisme, et est béatement inconscient de la menace.

Pourquoi, alors, prendre le risque de permettre à une personne telle que Le Pen d'accéder au pouvoir, demandai-je. Je ne reçus pas de réponse -une autre femme avait capté son attention-.
Aucun doute, la France  est entre de bonnes mains.
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*1 -> NDLT: Heu... vraiment???

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