Leftovers en Deux-Sèvres: une réponse à Jean-Pierre Le Dantec

Tant pis, léger décalage horaire. Vous n’avez rien perdu pour attendre, camarade « ancien révolutionnaire ». Mais j’attendais les résultats, vu que le 24 avril je me suis réveillée dans mon village, avec Marine Le Pen en tête des votes. Tandis qu’une bonne partie de la population, ici, se retrouvait soudain à jouer dans Leftovers, côté disparus.

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Ces élections m’ont passionnée, moi aussi. J’aurai bien passé par profits et pertes votre violente admonestation à François Ruffin, si celle-ci n’avait  été publiée en Une du Monde, deux jours avant le second tour, renvoyant dos à dos les « extrêmes ». Souvenez-vous : ne pas se tromper d’ennemi, c’est increvable comme ligne de conduite sinon de pensée.

Pour tout vous dire, je ne l’ai pas aimé, ce texte de Ruffin que vous incriminez, ce Macron haï du peuple. Question de tonalité. Ici, Deux Sèvres, où il y a un peuple aussi, ce n’est pas Amiens. Hier, on y a voté bien plus qu’ailleurs :  à presque 80%, et en apparence, plebiscité Macron, à plus de 71%.  Mais on va y regarder de plus près.

 A Melle, par exemple, que la presse nationale adore choisir comme bourgade symptôme depuis la lointaine époque du chabichou Segolène ( au premier tour, Melle a voté à 25,82% Melenchon,  juste derrière Macron à 27,78% ) le maire a annoncé les exemplaires résultats  du second tour devant un maigre public de trente personnes. Il n’y a pas eu un seul applaudissement. C’est des silences que je veux vous parler, Jean-Pierre Le Dantec, après votre tonitruant Point de vue.

Vous vous présentez, donc, comme « ancien révolutionnaire ». Mais plus de quatre décennies ont effacé ces bombages sur les murs des facs – « Libérez Le Bris et Le Dantec ». Vous étiez alors directeur de publication de La cause du peuple, un journal super pondéré de la Gauche prolétarienne, pas du genre à écrire que le peuple hait quiconque ( mais vous étiez jeunes, écrivez-vous, pas comme Ruffin ou Mélenchon . Ce tendron de Jean-Paul Sartre a  néanmoins pris votre succession,  et Truffaut vendait la Cause). Depuis ces lointaines années 70, Michel Le Bris a vécu sa vie, est devenu le directeur du Festival Etonnants voyageurs de Saint-Malo. Vous avez vécu la vôtre, avez enseigné l’architecture, écrit. Pas plus mal de le préciser, non pour invalider votre propos, mais le compléter. Pour ces jeunes, vous savez, qui ont pas mal opté Melenchon, et dont on déplore si souvent l'indifférence politique chez les anciens révolutionnaires.

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Je vais voter à vélo. Ca incite à la micro-politique. Les Deux Sèvres, voyez-vous, ce n’est pas comme le Limousin proche, avec une forte tradition militante à laquelle vous avez rendu hommage à travers Guingouin ( livre chroniqué ici), ni la Vendée, avec autre forte tradition politique : c’est entre les deux,  c’est tempéré.

Depuis le 24 janvier, date à laquelle François Fillon en Thénardier de la politique me fut révélé, j’avais renoncé aux séries télévisées, trop ternes. Ah, Pénélope qui  booste le feuillet de critique littéraire à 40 000 euros ( ça c’est de la revalorisation). En écrivant pour la Revue des deux Mondes un article sur John Gray, poète amant d’Oscar Wilde. Subtilement pervers comme un roman anglais. Ah, Emmanuel Macron, qui dans Révolution, provincial en route pour Paris, se vit en Fabrice Del Dongo, c’est si mignon : mieux valait faire penser à Stendhal qu’à Balzac, en effet, avec tous ces banquiers et ces Rastignac.

Mais le 25 avril, dur retour aux séries : c’était Leftovers en live. Vous savez, cette série où, du jour au lendemain, une bonne partie de l’humanité se volatilise, et ce qui s’ensuit, pour les laissés pour compte, traduction littérale du titre. Le département 79, bien rural je vous assure, avait placé en tête Macron, et en second, Mélenchon. Mais un tiers des votants, si l’on inclut Benoit Hamon,  s’était  soudain volatilisé. Tandis que le Monde titrait sur la fracture ( villes macronisées, campagnes lepenisées), dans La Nouvelle République on causait Le Pen ( pourtant en quatrième position localement), Macron, et il fallait aller loin en pages intérieures pour relever en fin d’article que si Marine Le Pen avait augmenté son score de 21% ( et pas forcément dans les endroits les plus disgrâciés économiquement), Melenchon avait augmenté le sien de 83% ( avec environnement très présent, ce qui ne vous garantit pas un tabac en milieu rural, je peux vous le dire). Et je peux vous dire aussi, Jean-Pierre Le Dantec, que bon nombre de ces votants disparus des radars n’étaient pas pour autant des admirateurs de Poutine, le kgbiste voyou, ou Assad.

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Mais il n’y avait plus rien. J’ai intégré les règles du jeu démocratique, bien sûr,  mais je ne savais pas que c’était comme la téléréalité, les « perdants » comme dit Emmanuel le barrage, cessant illico d’exister. Pas tout à fait, néanmoins, très vite,  gauche et droite étant « dépassées », il y a eu cette expression dont vous usez, dont use le président tout neuf : les extrêmes. Et hop, lapin dans le chapeau. François Ruffin vous fais honte, moi, ce genre d’amalgame me fait honte.

Mais tout va bien désormais ! Mon village « lepeniste » il y a quinze jours a voté à 59,90 % Macron. Je ne me promène pas en aube blanche, même si je fume trop. La campagne est finie, la vraie campagne continue sa vie, avec ses services publics  qui se désagrègent et ses pivoines en fleurs,  ses chômeurs qui seraient ravis de se voir proposer deux emplois, et même un seul, ses trains qui se raréfient, sa député sortante  (Delphine Batho) qui explose les records de pesticides dans les urines,  mais aussi ses associations et ses maires qui accueillent des réfugiés, pour ne citer qu’un exemple. Depuis le 25 avril, il s’est remis à pleuvoir. Pour les mariages, il paraît que c’est bon signe, pour les mariages forcés, sais pas.

 

Ps : parce qu’il ne faut jamais louper une occasion de recommander un beau livre. Quelqu’un qui vous est proche, Jean-Pierre le Dantec, et surtout un écrivain dont j’aime le travail, Juliette Kahane, vient de publier Jours d’exil, récit d’un mois passé au lycée Jean Quarré de la place des Fêtes à Paris, où furent hébergés des centaines de réfugiés l’an dernier. La narratrice pourrait sans doute se dire « ancienne révolutionnaire », elle se borne à évoquer des engagements d’autrefois, sa défiance envers le militant psychorigide : l'essentiel est un récit cruel et empathique, riche, où tous, réfugiés et volontaires  prennent corps et vie. Les soudanais et les afghans prêts à en découdre, la bande des « tunes »,  la cheftaine autoritaire des petits déjeûners. La narratrice, d’abord réticente riveraine, s’implique, se tait pas mal, observe énormément.  C’est humain, c’est écrit, et c’est très politique finalement.

On trouvera ici un entretien avec Juliette Kahane publié sur Mediapart, et, ici, le lien avec l’article que Le Monde a consacré à Jours d’exil.

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Jours d’exil, Juliette Kahane, Editions de l’Olivier, 185 pages, 18 €.

 

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