Juliette Kahane, Revivre la bataille (interview)

- Comment est née l’idée de ce roman ? Le texte lui-même suggère plusieurs pistes, la rencontre de Rose, des photographies, des films…

- Comment est née l’idée de ce roman ? Le texte lui-même suggère plusieurs pistes, la rencontre de Rose, des photographies, des films…

Entre autres de mon goût un peu pervers pour le genre «mélo flamboyant», qui me semble déserté par la fiction écrite française depuis des décennies, alors qu'au cinéma des auteurs comme Kaurismaki, Almodovar ou Wong Kar-wai prennent magnifiquement la relève de Nicholas Ray, Welles et Minelli. Des œuvres fort diverses mais qui ont en commun la subversion des anciens codes, le sens de l'ellipse, souvent le laconisme, la fantaisie, l'humour. Et toujours un mépris complet du psychologisme.

 

- Comment est née l’idée de ce roman ? Le texte lui-même suggère plusieurs pistes, la rencontre de Rose, des photographies, des films…

Entre autres de mon goût un peu pervers pour le genre «mélo flamboyant», qui me semble déserté par la fiction écrite française depuis des décennies, alors qu'au cinéma des auteurs comme Kaurismaki, Almodovar ou Wong Kar-wai prennent magnifiquement la relève de Nicholas Ray, Welles et Minelli. Des œuvres fort diverses mais qui ont en commun la subversion des anciens codes, le sens de l'ellipse, souvent le laconisme, la fantaisie, l'humour. Et toujours un mépris complet du psychologisme.

J'avais donc en tête l'histoire d'une passion amoureuse assez folle et vouée à l'échec, née au milieu des années 70, c'est-à-dire à une époque où l'utopie imprégnait encore suffisamment le réel pour rendre possible cet amour entre Rose, une très jeune ouvrière provinciale, et Vito, cinéaste évoluant dans un milieu parisien politisé et esthète. En plus de me permettre de tenter ma chance dans le mélo flamboyant, ce qui m'intéressait là-dedans, c'était la possibilité, puisque le livre se déroule aujourd'hui, d'établir un parallèle entre cette période où flamboyaient aussi encore, avec les illusions révolutionnaires, une générosité et une certaine «électricité» sociale – et notre présent si désespéré et pourtant si morne et prosaïque.

- Revivre la bataille, du fait de sa structure (un récit attribué à Rose, enchâssé entre deux textes que vous signez plus directement), suggère une authenticité, un rapport très fort au réel, à l’actualité, à l’Histoire (Prague, l’Algérie, les conflits ouvriers en France, les banlieues). Vous attachez une importance fondamentale au réel, au contemporain ?

D'une manière générale, la fiction qui ne s'intéresse pas du tout à ce qui l'entoure m'ennuie rapidement. Mais d'un autre côté tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la littérature «engagée», bien-pensante, moralisatrice (si une chose pareille existe encore aujourd'hui) me semble tout aussi redoutable. C'est d'ailleurs ce qui singularise le projet de Vito Stern quand il va «s'établir» dans cette cité de banlieue: n'avoir aucun a priori, ou s'efforcer de ne pas en avoir. De même, Rose, si elle s'y heurte au cours de son enquête à l'inévitable «bande de jeunes», rencontre aussi un vieil Algérien solitaire, ex-combattant du FLN, une mère malienne au cœur malade, une caissière de supermarché, une prof de maths à la retraite, bref, tout un microcosme loin des stéréotypes. Le projet de Revivre la bataille supposait d'accorder une place particulière aux descriptions quasi documentaires (le supermarché, la cité et ses alentours, le trajet en train, une occupation d'usine et le milieu des apprentis cinéastes dans les années 70...) – mais il y a évidemment d'autres moyens de faire entrer du monde, sinon le monde, dans un roman.

- Pour une part Revivre la bataille est un récit des banlieues, dont vous montrez l’âpreté, la violence, mais aussi la poésie. Vous considérez « le fond des forêts », avec ce nom « si absurde », si ironique, comme le dit Rose, comme une sorte de symbole de la banlieue contemporaine ? Rose parle de son « exemplaire banalité »…

Il est vrai que la toponymie des grands ensembles est souvent d'une cruelle ironie, en particulier pour leurs habitants. Bien que l'on imagine mal les concepteurs de ces méchancetés faites aux hommes appeler leurs créations « Les Escaliers puants », « Les Clapiers » ou « Les Quatre Mille Chômeurs », il serait parfois plus honnête de le faire.

Ce qu'a d'exemplaire le Fond des Forêts, c'est peut-être que le niveau de violence y est assez moyen, du petit trafic sans envergure, et si on y fait cramer quelques voitures dans les périodes agitées, c'est plutôt par conformisme que par véritable explosion de colère. La plus grande violence, finalement, c'est l'ennui qui y règne en maître absolu. C'est cet «infra-ordinaire» qui attire Stern, peut-être poussé par un reste de fidélité aux idéaux utopiques de sa jeunesse, par goût du paradoxe, du pari impossible, ou pour se terrer ailleurs un moment –probablement avec un peu toutes ces raisons à la fois.

- Vous avez beaucoup écrit sur les villes (Cauchemar systématisé à Bucarest, Passages à Prague, Marne l'avalée, Bandoung Bandoung). Revivre la bataille est à lire dans cette inspiration, également ?

Je suis irrémédiablement une fille des villes, j'y suis née et j'y mourrai. La «communion avec la nature», je ne sais pas trop ce que cela veut dire. La beauté d'un paysage naturel ne m'échappe pas totalement, mais assez vite le terroir me barbe. Quant à la nature «sauvage», haute mer, désert, forêt primaire, elle m'attire et m'effraie comme tout ce qui est menaçant, engloutissant, promesse de perdition, de retour à la barbarie (voir Kurtz Au cœur des ténèbres).

- Au-delà de cette dimension « réaliste », sociale du roman une autre dimension s’impose : celle du cinéma, de la photographie, de l’image. Diriez-vous que le roman est travaillé par cette tension, entre réel et imaginaire, réel et représentation ? Ou considérez-vous que ce sont deux plans qui ne s’opposent pas ?

Le cinéma tel que le pratique Stern au Fond des Forêts est plutôt une tentative d'épuisement de la résistance du réel à se laisser voir, d'où ces interminables rushes que Rose découvre peu à peu, et cette impression que c'est une machine qui a enregistré tout ça, sans aucune direction humaine. Quand il filme la jeune caissière depuis sa fenêtre pendant des heures, clandestinement, on ne sait pas – Rose ne sait pas – si c'est le désir qu'il a pour cette jeune fille qu'il filme, ou le mystère qu'elle incarne, cette vie répétitive, faite de rien (aux yeux de Stern), ou tout autre chose qu'il n'est pas encore capable de voir. Le montage qu'il effectue ensuite en mixant certains rushes avec d'autres images, bribes de films, de musique lui rend sa place d'auteur, sans doute, ou de voyeur, donc de transformateur de cette réalité. Donc tension, oui, sans doute, mais opposition, je ne crois pas. D'une manière plus générale, le mixage que j'ai pour ma part pratiqué entre des éléments documentaires ou (auto)biographiques et la trame roman noir ou mélo me semble être un des moyens de tension possibles pour faire vivre une fiction.

- Il semble que le propos du roman, comme du cinéma tel que le pratique Vito Stern, ou Rose la photographie, soit tout entier dans l’épigraphe tiré d’Histoire(s) du cinéma de Godard, « Ô doux miracle de pouvoir regarder ce que nos yeux ne voient pas ». Vito Stern, lui, partant pour le « fond des forêts », a pour projet de « regarder jusqu’à ce que quelque chose finisse par être visible ». Et Rose déclare à la narratrice qu’elle a « l’œil américain », manière de dire qu’elle s’attache aux signes, aux traces infimes, presque invisibles. C’est une manière pour vous de définir le roman, et plus largement l’art ?

Dieu est dans le détail, disait Mies Van der Rohe, et c'est toujours vrai même s'ils sont morts l'un et l'autre depuis un certain temps. La description minutieuse, maniaque, du studio de Stern quand Rose y entre pour la première fois, ou des façades de la cité, ou du visage du gardien de prison, peut avoir le même effet qu'un ralenti ou un zoom avant. Elle donne au corps du texte le tempo lent de la curiosité sidérante, du malaise ou de la peur, comme un changement de temps au milieu d'un paragraphe ou une phrase interrompue traduisent une accélération mentale bien plus justement qu'une pesante narration psychologique.

- La mémoire, le passé, l’oubli sont au centre du roman qui reconstitue un itinéraire intérieur, complexe. Revivre la bataille est fait d’analepses, d’ellipses. Le futur se refuse longtemps, Rose ignore ce qu’est devenu Vito, creuse le passé, le sien, celui de Vito, leur culture, leurs itinéraires. Ce serait une autre des définitions de l’art, ce devoir de mémoire ? ou ce travail de mémoire ?

C'est en tout cas une question qui s'est greffée sur le projet initial du livre et qui, je commence à en évaluer l'emprise, travaille en sous-main tout ce que j'ai pu écrire jusqu'ici. A mesure que Rose revit, revoit sa vie avec Stern, découvre ce qu'il a fabriqué tous ces mois au Fond des Forêts, on comprend qu'il y a chez celui-ci un mauvais réglage, un défaut inconnu, un ratage qu'elle ne s'explique pas et qui a fait de lui ce wanderer toujours en fuite.

- Revivre la bataille est aussi un très beau portrait de femme, Rose Cardenal, personnage de l’ « énergie inquiète », de la « fragilité du provisoire ». Vito Stern cite des Rose célèbres, Luxemburg, Sélavy, Parks », « toutes des héroïnes, chacune dans son genre ». Rose les contient toutes ?

J'espère que si elle avait vécu à l'époque de l'insurrection spartakiste ou du mouvement des civil rights en Alabama, Rose Cardenal se serait comportée de manière aussi courageuse que Rosa Luxemburg ou Rosie Parks. Mais comment en avoir la certitude, en cette «basse époque» qui est la nôtre ? Et pour ce qui est de Sélavy, l'«altière égo» de Marcel Duchamp, il n'est pas sûr que même trente ans plus tard Rose ait très envie de contenir cette bêcheuse.

- Rose ironise souvent sur le mélo, le « maniaco-sentimental », les polars de gare ou le « télépolar », un imaginaire « populaire », dont elle est issue, dont elle a cru se détacher. Elle cite Columbo, Voici, le « tarte », fait implicitement référence à Dalida (« je venais d’avoir dix-huit ans »). Cette culture la définit autant que tous les films d’auteur, les livres plus « classiques » qu’elle cite. L’Autre mort, de Borges est d’ailleurs une des clés du livre. Cela vous semble important dans le portrait de Rose, cette double appartenance ?

Certainement. Et de ce point de vue je dois dire que je me sens pas mal d'affinités avec Rose. Quoique née dans un milieu où circulaient activement musique, peinture et littérature, pour diverses raisons j'ai tout absorbé dans le plus grand désordre, et surtout avec un très fort sentiment d'insécurité et d'illégitimité. M'en sont restés une attirance pour les genres dits mineurs (policiers, musique et arts pop) et d'irrémédiables trous (je n'essaie même plus de lire Proust). Ce n'est que plus tard, beaucoup plus tard, que mes lectures erratiques et solitaires me sont revenues avec un droit d'usage, de fréquentation, les plus triviales comme les plus nobles.

- Revivre la bataille mêle les genres, roman policier, roman sentimental, cinéma, littérature populaire, roman social. Le roman encadré commence devant une « table de montage », peu après apparaît un chien décrit comme un « cadavrexquis ». Rose parle de son « cerveau boulimique, hirsute, peuplé de pièces et de morceaux raccordés à la six-quatre-deux », passant de Barbara Cartland à Marguerite Duras. Est-ce une manière, aussi, de définir ce roman inclassable, baroque, foisonnant ?

Le détournement de genre, surtout des genres rattachés à la littérature et à l'art populaires, n'est pas une invention nouvelle, mais il est vrai qu'il reste un moyen fécond de mise à distance, qu'il favorise l'ironie et le sentiment d'incertitude, l'inquiétude qui me semble être un miroir tendu aux lecteurs d'aujourd'hui. Et cet effet de déstabilisation est d'autant plus fort que l'on mêle plusieurs de ces genres dans le même texte. Ainsi Rose et Vito, en se rejouant la scène des retrouvailles de Johnny Guitar, dont ils redoublent la dérision par leur propre jeu de poker menteur, peuvent se (et nous) communiquer l'émotion qui les saisit et qu'ils ne pourraient pas exprimer autrement.

- Quelles sont vos influences ? en littérature ? dans le cinéma ?

L'Ulysse de Joyce est le socle fondateur à partir de quoi toute cette désorganisation tient quand même ensemble. D'une première lecture, prématurée et fragmentaire, mais inoubliable, m'est restée l'idée que pour un génie ce type avait une irrévérence, un irrespect magnifiques. Et qu'il était de plus doué d'un humour très juvénile, un peu comme Mozart, ce qui, pour le coup, m'était accessible sur-le-champ.

Ensuite, dans le désordre ci-dessus évoqué: Flaubert, Faulkner. Nabokov a été très important à une époque. Thackeray, Vanity Fair. T. S. Eliot. Certaines nouvelles de Borges. Jean Rhys. Tout Perec, même le plus ennuyeux. Pavese, Le Bel Été. Ossip Mandelstam. Nadejda Mandelstam. Varlam Chalamov.

Pour le cinéma, outre ceux que j'ai déjà cités : Bresson. Tout Bergman, tout Antonioni, même les plus ennuyeux. Presque tout ce que j'ai vu de Godard. Certains Fellini. Deux diamants noirs: La Nuit du chasseur de Charles Laughton et Bouge pas, meurs, ressuscite de Vitali Kanevski. John Cassavetes. La plupart des Kubrick. La Jetée, Immemory de Chris Marker. Deer Hunter et Heaven's Gate de Cimino.

- Revivre la bataille est en quelque sorte le « roman d’une intense et toxique curiosité », celle de Rose envers Stern, disparu, celle de la narratrice envers Rose. Cela vous semble une manière juste de définir votre roman ? Vous explorez toutes les nuances de la curiosité, du simple intérêt au voyeurisme, en passant par une forme d’empathie pour l’autre…

Il n'y a pas que le voyeurisme. Écouter, palper, renifler, tout cela fait à mon sens partie du métier d'écrivain. Honnêtement, je pense qu'un écrivain est un voleur en perpétuel affût. Et malgré lui: il s'agit probablement d'une pathologie de type kleptomaniaque polymorphe, le plus souvent insoupçonnable donc très difficile à combattre. Une démarche, une façon de parler à votre voisin peut lui suffire pour en savoir long sur vous.

- Vous citez Hitchcock « apprenant à Truffaut que l’espèce humaine se divise en deux : les acteurs et les voyeurs ». Vous vous situez de quel côté ?

Des deux, comment faire autrement? Il y a la phase d'accumulation, de récolte, on entasse toutes ces infimes récoltes dans une réserve aux dimensions élastiques, des archives mentales où le classement se fait par associations d'idées, contamination phréatique, on rêvasse, on se laisse envahir, on note parfois paresseusement parfois frénétiquement. Le passage à l'acte d'écrire, il faut bien s'y résoudre, est en général beaucoup moins drôle. Flaubert en parle mieux que je ne saurais le faire : « J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. Quelquefois, quand je me trouve vide, quand l’expression se refuse, quand, après avoir griffonné de longues pages, je découvre n’avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j’y reste hébété dans un marais intérieur d’ennui. Je me hais et je m’accuse de cette démence d’orgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart d’heure après, tout est changé ; le cœur me bat de joie. »

- Vous travaillez à un prochain roman ? Quels sont vos projets ?

Oui. Plutôt que du rapport entre passé proche et présent, il s'agit dans ce nouveau texte d'une sorte de projection anamorphique du présent dans un futur proche, en même temps que d'une contraction géographique – d'une réalité nettement plus imaginaire, donc, que dans Revivre la bataille.

Propos recueillis le 4 mai 2009

 

Prolonger : critique du roman Revivre la bataille dans le Bookclub

 

Photographies (c) Ulf Andersen

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