Rue Petit, incidence, on y pense, on y pense

La rue Petit, j’habite tout près. La rue Petit n’est pas très jolie. La rue Petit, contrairement à nombre de ses habitants, manque cruellement de signes distinctifs. Autrefois elle s’appelait chemin du Dépotoir, il y a quand même du progrès.

pali_in_buttes_chaumont.jpgLa rue Petit, j’habite tout près. La rue Petit n’est pas très jolie. La rue Petit, contrairement à nombre de ses habitants, manque cruellement de signes distinctifs. Autrefois elle s’appelait chemin du Dépotoir, il y a quand même du progrès.

« La rue Petit, son ennui et ses bandes », titre un article du Monde. N’exagérons pas, on est en plein Paris, à cent mètres des abords huppés du Parc des Buttes Chaumont. Mais dans cette histoire, les mots sont traîtres et les silences redoutables, les clichés têtus.

 

En dépit de son architecture parfois déprimante, j’aime le 19ème.Dans un Paris de plus en plus Botox , qui a du mal à sourire, nous voilà depuis dix ans dans l’un des tous derniers carrés mélangés de la capitale. Pas pour longtemps, sans doute, après, on va tous passer au delà le périph’. Pour l’heure, j’aime. Là, à deux pas de ces Buttes Chaumont où certains matins vous possédez Paris du regard, seule au sommet d’une pelouse en pente raide, odeur de terre, rumeur urbaine sourde et nuage pollué flottant, réflecté par les blanches tours, là bas. Là, vous croisez, le temps de faire les courses, le boulanger qui vend une chorba impeccable pendant ramadan, une équipe de Loubavitch dont tous les mâles baissent les yeux ,un Russe pas nouveau du tout, deux Sri lankaises en route pour le Monoprix..

 

 

 

 

 

Ici, on à tout à portée de main, épices, mafé, tandoori ou pita fraîches de Cash-cash-casher. J’aime. On a MK2et deux bonnes librairies, une piscine sublime, dotée entre autres d’un jacuzzi tellement multi ethnique et multi confessionnel que pour y entrer, il faut surtout aimer le bain de foule.

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On a aussi : une cité sinistrée qui surplombe les ravissantes maisonnettes-jardins où le prix du mètre carré donne le vertige. On a des écoles publiques qu’Education sans frontières fréquente beaucoup, un lycée qui figure en pied de liste sur toutes les demandes d’affectation, des écoles juives confessionnelles avec barrières métalliques et vitres blindées ( alertes à la bombe régulières), et le foyer d’urgence qui ne désemplit jamais.

Et maintenant on a ceci : samedi 21 juin, Rudy H., 17 ans,est roué de coups, poings et pieds, manque être tué. Rudy H. est juif, les premières informations le présentent comme un jeune loubavitch de retour de la synagogue, agressé par un groupe de « jeunes d’origine africaine et maghrébins ». Rassemblement, titres : « battu à mort parce qu’il portait une kippa ».

Puis, de maghrébins, dans cette affaire, point.

Puis cinq mineurs en garde à vue, tous noirs. Ils ont entre 14 et 17 ans.

Gilles Bernheim,grand rabbin de Francetrès frais émoulu, dit que l’agression de ce jeune hommeest antisémite, que « c’est probable, pas certain ». On loue sa prudence ( http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/elisaaa/230608/de-l-esprit-des-lois-0) Las, le lendemain, l’ex- grand rabbin et concurrent Sitruk déboule rue Petit, bondit hors de sa Megane, clame que pas un juif en kippa ne peut se promener alentour, repart, et Gilles Bernheim revoie sa copie. Désormais, l’agression sera « notoirement antisémite ».

Entretemps, la police a distillé une info qui va changer la donne : ce Rudy H., on le connaît. Il a été interpellé quelques mois plus tôt lors d’une bagarre à la sortie d’un rassemblement de soutien aux soldats israéliens détenus par le Hezbollah. Usant de son casque de scooter comme d’une matraque, il a été mis en examen, placé sous contrôle judiciaire. Quoique n’appartenant ni au Betar, ni à la Ligue de défense juive, c’est bien à leurs côtés qu’il était en train d’en découdre.

On apprend aussi que Rudy H. ne rentrait pas de la synagogue loubavitch, qu’il ne fréquente pas.

Le 21, escarmouches à répétition dans et autour les Buttes Chaumont entre de jeunes noirs et de jeunes juifs. Surchauffe d’adolescents, mais tout de même : un coup de machette est donné, on fonce en commando pour récupérer une étoile de David perdue dans la bataille, vague histoire de scooter, on se cherche et on se trouve. Rudy H. se retrouve isolé d’ungroupe venu poursuivre la bataille avec les jeunes noirs du square de la rue Petit, ceint de hauts grillages, qui évoque assez bien les terrains de sports urbains américains.

Heureusement, une femme africaine a hurlé. Heureusement un gardien d’immeuble a éparpillé le groupe, si bien éparpillé, d’ailleurs, qu’on ne les a pas retrouvés.

Et soudain, le ton change, dans la presse. On abandonne le champ lexical de la déploration pour en retrouver un autre, bien balisé, celui de la cité. Soudain, Rudy H. n’est plus une victime satisfaisante.

Le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, annonce l’ouverture d’une information judiciaire pour tentative de meurtre . « Antisémitisme par incidence », précise-t’il. Incidence ? Accessoire ?Une sorte d’antisémitisme par la bande ?

La bande, justement, il ne va plus être question que de cela.

L’un des plus sûrs symptômes du dérapage qui guette, c’est la phrase ampoulée, la périphrase entortillée. Ainsi les cinqjeunes – désormais témoins assistés -sont « d’origine africaine », sauf un « d’origine antillaise », ai-je lu. Qu’est-ce qu’un jeune d’origine antillaise ? Un jeune qui a pris l’avion ?

Rudy encore : « Il a le profil des jeunes qui appartiennent aux bandes » ( France Info). « Rue Petit, son imposante école juive » (c’est une école de filles loubavitch), on relève que les « élèves juifs du 19 ème ont déserté l’école publique » ( commentaire de France 2). C’est totalement faux.Comment aider France 2 à repérer les juifs sans kippa ni papillotes qui vont à l’école, au collège, au lycée publics ? Un insigne au revers, peut-être ?

Tout redevient décryptable. Il s’agit de « bandes, lutte pour les territoires » ( SOS racisme, et d’autres) . Le Point publie une photo : femme voilée et floutée, longeant une voiture carbonisée, qui donne à penser que rue Petit, on slalome entre islamistes et racailles.

« Sur fond de trafic de drogue ». Entendez par là que le shit s’écoule, comme partout dans Paris. Et le shit, c’est comme le jacuzzi, très réunificateur.

Mais il y a bien eu lutte de territoires, rue Petit, et au long cours. Les deux squats, l’un relevant de la ville de Paris, avec saturnisme à tous les étages, l’autre à l’angle de la rue Hautpoul, avec pas mal d’irréguliers d’ « origine africaine ». Un jour, il faudra faire un effort : il y a quand même des pays, en Afrique.

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La mairie de Paris versus Delanoea assuré le relogement de tous, mais les bagarres, les descentes de police ont laissé des souvenirs. Pendant ce temps, les Loubavitch louaient les appartements disponibles pour se rapprocher de l’école. Des magasins casher ont ouvert et le bout de la rue Petit a été surnommé « Jérusalem est » par les esprits critiques, aussi nombreux que multi ethniques et multi confessionnels.

D’ordinaire, on se côtoie, on s’ignore pas mal, on râle. Les bibliothécaires parce que les mères africaines confondent la salle de lecture avec une halte garderie, d’autres parce qu’on n’a pas idée de construire des cabanes sur un balcon ( pendant la fête juive du même nom) , d’autres encore parce que des filles voilées, « il n’y a plus que ça ». On râle, de temps en temps on s’invective, plus souvent on marmonne.

Pourtant, l’agression de Rudy H. ne m’a pas surprise. Depuis 2000 , il y a eu, dans la rue, au collège, au lycée, tout un tas de petites répétitions générales.

Les écoles privées affichent complet, toutes construisent des annexes.

La demande de dérogation, en primaire, au collège, atteint des taux record.

Néanmoins, dans l’arrondissement le plus peuplé de paris, les classes sont bien pleines.

Elève maghrébin qui crie Heil Hitler chaque fois qu’il entre dans la classe d’une enseignante juive, élèves musulmans qui quittent massivement le cours d’histoire parce qu’on va y aborder la Shoah, collégiennes juives qu’on fait agenouiller en répétant « je m’excuse d’être juive », agression ici, coups là, embarras des autorités partout, de temps en temps une escarmouche derrière les bosquets du parc.

Discrètes mises à pied, ou renvois, peu de plaintes déposées, une FCPE qui demande à une mère venue parler de son fils juif agressé : « a-t’il des signes distinctifs ? », avant de conclure promptement, « il ne faut pas réactiver l’intifada ». On dit que l’école devrait, les parents devraient, la mairie devrait, la police devrait.

En vérité, personne ne sait par quel bout prendre ce communautarisme qui mêle religion, ethnie, couleur de la peau, clichés racistes et identités en souffrance.

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Les juifs ne seront plus jamais des victimes consentantes – erreur historique, au demeurant – ils se préfèrent offensifs à l’israélienne, même si les israéliens, eux, ne sont pas unanimes sur le sujet. La communauté – c'est-à-dire les institutions, prompte à stigmatiser tous ces juifs qui ne pratiquent pas, et ne pensent pas droit – se crispe dans l’attente d’un retour de manivelle, qui arrive, pas de doute.

Les noirs « d’origine africaine », se débattent avec la colonisation, l’absence d’image autre que celle liée à la couleur de leur peau.

Les maghrébins héritent eux aussi de la colonisation, du bled dont on les menace s’ils deviennent intenables, déchirés.

L’histoire de chacun et de tous, parcellisée, internetisée, réduite à des fragments mis au service d’une peur de la différence.

Est-il meilleur ennemi que le voisin immédiat ?

Les dialogues qui s’échangent, sur les trottoirs, sont riches de surprises.

Sortant de chez Picard, congelés en bout de bras, je tombe sur une vive conversation entre quatre jeunes noirs.

« Les juifs, on les expulse jamais », dit l’un.

« Tu parles, le président il est juif », corrige l’autre.

Si j’interviens, adieu congelés. Avec tout le mal que Sarkozy s’est donné pour rafler le vote lepeniste en n’évoquant que la Hongrie paternelle. Dans le 19 ème, on entend ce qu’on entend. Et faire entendre ce qu’est une politique de droite prend du temps, si on inclut la diaspora.

Mardi dernier, lors de la dernière réunion de quartier, le directeur de l’école Loubavitch de la rue Petit est venu. Il vient toujours. « Il est le seul », souffle un membre de l’association .

Le rabbin Samama, Loubavitch, synagogue de la rue Petit, dit que ces histoires de territoires, il n’y croit pas. Qu’il serait temps que les gens se parlent. Il a raison, et du boulot en perspective : les Loubavitch ne sont pas les gens les plus liants de la terre, vu à hauteur de quartier.

Arrivant à Paris, je file donc rue Petit pour tomber sur le vide-grenier qui bat son plein. La rue est pleine, sympathique, groupe de musique, familles africaines, vieilles cassettes , fringues et artisanats d’origine incertaine pour le coup, recouvrent les trottoirs, le square, l’emplacement où Rudy H a été battu presque à mort, une semaine plus tôt. Au Bon coin, le patron raconte encore ce qu’il a vu, comme aux télés, il n’a jamais eu tant de monde.

Deux ou trois juifs religieux déambulent sans hâte, c’est une traversée quasi diplomatique.

« Vous voyez, ils ne viennent pas », me dit un responsable de l’association J2P qui s’est constituée en 1997 autour des squats africains. C’est vrai. Il est vrai aussi qu’une fête un samedi, pour ces juifs très pratiquants qui vivent à cent mètres, c’est ballot. Ils n’ont ni le droit de porter d’argent, ni d’acheter.

Et ce n’est pas la seule raison, bien sûr.

Et ainsi, le 19 ème que j’aime quand même poursuit, dans le côtoiement, l’ignorance de l’autre, le regard dévié et le vocabulaire châtié, pour exploser parfois. Pour exploser sûrement, car ne pas arriver à nommer est le plus sûr chemin pour parvenir à haïr.

 

 

La video du Parisien sur le vide grenier :

http://videos.leparisien.fr/video/iLyROoafYjuS.html

 

PS: et devinez quoi ? Qui ai-je rencontré hier, en train de boucler son enquête , ses rencontres, ses interviews, pile rue Petit ? Jordan Pouille! Les joies du participatif!

 

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