La rentrée littéraire a-t-elle été kidnappée par le livre de Camille Kouchner ?

Retour sur Le Consentement de Vanessa Springora et La Familia Grande de Camille Kouchner.

Que les choses soient claires : sans ambiguïté, tout le monde salue le courage de deux femmes qui ont dynamité un mur de silence dressé par deux puissants establishments différents, celui de Saint-Germain-des-Prés et celui du pouvoir politique autour de Sciences-Po Paris. Cependant, ici et là, de manière ténue, quelques bémols sont audibles. Par exemple,  la réception, unanime, n’aborde jamais les deux textes en tant qu’objet littéraire. Surtout,  jamais les deux textes n’ont été lus comme une œuvre en mesure de créer une forme-sens remarquable, susceptible surtout d’exister au-delà de la circonstance médiatique qui les accompagne.  Pourquoi ? La rentrée littéraire a-t-elle  été injustement kidnappée deux fois par deux textes qui ne méritaient pas d’y figurer ?  

La question est de savoir, si, oui ou non, au-delà du « coup médiatique », les conditions sont réunies pour une lecture littéraire du texte de Camille Kouchner et, avant lui, du texte de Vanessa Springora. Par exemple, serait-il juste, légitime, justifié, de juger la valeur du texte de Camille Kouchner seulement depuis la construction stylistique de ses phrases ? Plus largement, ce texte répond-il aux critères de jugements poétiques généralement choisis par les journalistes pour écrire une critique littéraire aujourd’hui ?

Autant l’écrire tout de suite, la réponse est, à maints égards, non. Pour autant, cela signifie-t-il que la valeur littéraire des deux textes soit nulle ? Ce n’est pas certain. Les textes de Camille Kouchner et de Vanessa Springora s’inscrivent dans une tradition littéraire qui remonte au moins à l’invention de la presse critique au XIXe siècle, au moment, notamment, de la publication des Mystères de Paris d’Eugène Sue. Cette tradition place depuis longtemps la question de l’écriture et de la forme au dernier plan du jugement critique. Baudelaire l’affirmait déjà : l’intérêt du roman-feuilleton des Mystères de Paris, ce n’est pas sa valeur poétique mais son succès, ce que Sainte-Beuve appelait, lui, de son côté, « la vogue ». Qui lit aujourd’hui les romans d’Emmanuel Carrère et de Michel Houellebecq pour la beauté de l’écriture, ou encore pour sa démesure en termes de nouveauté et d’originalité ? Peu de monde.  Et même lorsqu’il s’agit des romans de Christine Angot, de Camille Laurens, ou de Chloé Delaume, si l’écriture y est bien plus frémissante que dans les textes de leurs collègues masculins, qui les lit en se passionnant pour l’élaboration poétique de cette première personne si étrange, si sophistiquée, qu’est celle de l’autofiction ?  Peu de monde aussi. Ce qui ne signifie pas que l’élaboration poétique ne soit pas là, bien au contraire, mais, depuis quelques temps déjà, l’enjeu contemporain littéraire n’est plus celui de la critique lettrée mais celui d’une réception médiatique. Cette dernière sera toujours plus avide de « coups » qu’autre chose et elle n’a majoritairement que faire de la Littérature. Car elle privilégie les récits de vie à la première personne ancrés dans le temps présent et qui intéressent tout le monde – et pas seulement les intellos, les rats de bibliothèques ou les esthètes.

Plutôt que de le déplorer, mieux vaut constater qu’en dépit du discours médiatique qui se contre-fiche de la beauté, de l’invention et de l’originalité littéraires, c’est toujours, envers et contre tout, au rayon Littérature que se fabriquent les événements qui ébranlent les structures de domination – que l’écriture soit inventive ou médiocre, fastueuse ou plate. Au temps d’Eugène Sue, la montée d’un pouvoir démocratique populaire était une source d’inquiétude pour les élites en place. Or, les « Barbares », les « Mohicans », ou les « Sauvages », comme on appelait en ce temps-là les pauvres qui étaient en puissance de nuire au pouvoir, se sont justement dotés d’une légitimité en s’incarnant dans les personnages d’un roman qui tirait à la ligne : Les Mystères de Paris.

Aujourd’hui, des femmes ont inventé une clef pour déverrouiller la porte de la citadelle médiatique en usant de la bannière Littérature pour rompre le sceau des représentations dominantes qui exonèrent les puissants de leurs actes, dans le monde littéraire, dans le monde politique et dans le monde familial. Pour les femmes et les enfants, des femmes ont réussi à créer un espace d’expression inédit, tout comme les Barbares et les Mohicans d’alors. Ce sont elles, les vraies Sauvages littéraires d’aujourd’hui. Cette puissance d’affranchissement construit la valeur littéraire à égalité avec l’évaluation d’une forme-sens remarquable en raison de ses qualités poétiques internes. Oui, il existe des textes qui sont littéraires en raison du timbre de révolte qu’ils font vibrer, un timbre dont la multitude peut s’emparer en puissance de démocratie : pour briser à son tour le silence et la honte. En définitive, le discours médiatique travaille donc surtout à amplifier le « coup » littéraire qui est joué, chaque fois, par toutes ces nouvelles Mohicans. Gageons que cette histoire littéraire-là a toujours de beaux jours devant elle. Et faut-il s’en plaindre au nom de la Littérature ? La réponse est : non.

 

Dominique Dupart, Maîtresse de conférences en Littérature du XIXe siècle à l’université de Lille, autrice de La Vie légale, Actes Sud, 2021.

Cette tribune a été préalablement publiée par le journal Libération.fr. 

https://www.liberation.fr/debats/2021/01/19/la-rentree-litteraire-a-t-elle-ete-kidnappee-par-le-livre-de-camille-kouchner_1817943/

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