Le Président à l’antique...

... ou ce que Sarkozy doit (et ne doit pas) à l’éloquence romaine : retour sur le drame de Toulouse.Nous venons de recevoir une lettre de Cicéron adressée depuis la Rome antique à notre candidat président.

... ou ce que Sarkozy doit (et ne doit pas) à l’éloquence romaine : retour sur le drame de Toulouse.

Nous venons de recevoir une lettre de Cicéron adressée depuis la Rome antique à notre candidat président. En raison de la très grande familiarité qui existe entre les rhéteurs de tous les pays et de toutes les époques, le célèbre orateur romain y discute très judicieusement les dernières allocutions prononcées par son ami Sarkosyx concernant l’attentat terroriste de l’école juive de Toulouse et l’assassinant des trois militaires.

 

Lettre de Cicéron à Sarkosyx

 

De imperio vel de eloquentia consulis consulatum petentis

(Du pouvoir suprême ou de l’éloquence d’un consul en campagne)

 

M. Cicero Sarcozigi salutem  

 

 

La tristesse, la douleur, cher Sarkozyx, éprouvée la semaine dernière en  suivant l’actualité de votre pays a été compensée en moi par la lecture critique de vos allocutions sur le site tribune-de-la-république. com. Je devais tenter d’échapper à l’emballement médiatique sans renier ma propre émotion (car nous avons un cœur, nous, les orateurs, souvenez-vous) et la meilleure façon de le faire a été de comprendre comment cette émotion était utilisée par les tribuns de votre espèce, par vous.

 

Vous avez beaucoup progressé depuis le début de votre Consulat, chez Sarkozyx. Je repère toujours chez vous ce style simple, net, sans grandeur et qui est votre marque de fabrique oratoire (et qui, je vous avoue, n'était pas du tout le mien), cependant vous savez maintenant orner un peu votre sujet en répétant à plusieurs reprises les mots phares République, Nation et France. Cette triade grandit votre prose sinon très simple, ou trop simple. Je comprends que chez vous, aujourd’hui, personne ne regrette la grande prose romaine, … ô tempora, ô mores, … j’ai toujours pensé qu’un pays avait l’éloquence politique qu’il mérite. De même que les Cariens, les Phrygiens, les Mysiens, peuples sans politesse et sans goût, se sont fait un style bouffi et, pour ainsi dire, replet[1], il se trouve que les Français se sont faits en cinq années partagées avec vous un faux style simple prés-de- gens, qui ne se refuse même plus, depuis quelques jours, le vernis de la grande éloquence. Je sais que tout le monde chez vous n’est pas d’accord sur la responsabilité qu’il faut donner au peuple sur la qualité de leurs orateurs : certains pensent en effet que la responsabilité d’une éloquence relève (logiquement) de l’orateur seul… Je ne suis moi-même pas certain de ce que je défends en vous écrivant à l’instant. A vous de voir.

 

Socrate admirait le jeune orateur Isocrate parce qu’il discernait en lui un grand goût pour la vertu. Nous autres, à Rome, qui admirons Platon, nous pensons que l’éloquence est indissociable de l’art de bien penser qui conduit naturellement à la vertu. Or, en vous écoutant à propos du dernier attentat terroriste, j’ai été impressionné par la perfection d’une réponse oratoire qui, jamais, ne semble correspondre à autre chose qu’à une manœuvre de récupération électorale. C’est vraiment dommage car un orateur bon et vertueux ne s’emprisonne jamais dans des circonstances de temps et de personne : on vous a appelé chez vous un président post-moderne parce que vous ne réagissiez que dans l’urgence, soumis en apparence, sans cesse, à un temps présent réduit à l’actualité[2]. Avant de vous qualifier de post-moderne, Aristote vous aurait juste rappelé qu’une véritable pensée doit s’élever du particulier au général afin de bénéficier d’un champ de réflexion ouvert. En d’autres mots, vous avez été efficace comme un avocat est efficace, s’il ne conçoit comme horizon que le cas particulier de son client. Pourtant vous avez essayé ! Mais quand vous tentez d’ « élever le débat » comme vous dites chez vous,  moi, j’entends toujours la même musique à la Malraux  fragmentée en stylèmes trop – beaucoup trop –  reconnaissables. Exemple : La République doit être implacable pour défendre ses valeurs. Elle ne tolèrera ni embrigadement ni conditionnement idéologique sur son propre sol[3]. Cette façon de faire parler la République pour orner vos propos d’avocat  est  presque le seul artifice oratoire que vous employez pour grandir votre parole.

Dans votre Allocution du Président de la République lors de la cérémonie d’hommage rendu au Maréchal des logis-chef Imad IBN ZIATEN, au Caporal Abel CHENNOUF et au Sapeur Parachutiste de 1ère classe Mohamed LEGOUAD, vous sollicitez beaucoup la République: sans doute parce que vous pensez qu’il faut en mettre beaucoup (de la République) proportionnellement à la gravité, à la hauteur de la situation oratoire que vous vivez. Exemple : La République n'a pas cédé. La République n'a pas reculé, La République n'a pas faibli. La République a fait son devoir et sa justice demain fera le sien[4].Mais, cher Sarkozyx,  il ne suffit pas de répéter un mot, toujours le même, aussi chargé d’histoire soit-il, pour être un orateur vertueux, d’autant plus que vous avez eu un réflexe préparé malheureux avant votre triade républicaine : vous avez mis le mot de République dans la bouche de Mohammed Merah. Quelle folie ! Citation : La police, la gendarmerie, la justice, grâce à leur travail et à leur mobilisation, sont parvenues à identifier le tueur présumé, qui à l'heure où je vous parle est encerclé par les forces de l'ordre. Cet homme voulait mettre la République à genoux. En orateur filou, vous avez intégré et déformé des propos de l’assassin dans votre allocution, devant les familles des victimes, pour qu’ils consonnent bien avec votre maladie oratoire de la grandeur républicaine. Vous l’avez fait en totale contradiction avec le decorum requis par la situation. Moi, Cicéron, j’ai une très haute idée du decorum, mot dont la définition ancienne est aujourd'hui oubliée.  Les circonstances d’état, de crédit, d’âge, de lieu, de temps, … exigent des tribunes différentes. Nous devons mettre nos mots en rapport avec le sujet, avec le caractère de ceux qui parlent et de ceux qui écoutent. Vous avez fait preuve d’une grande inconvenance tribunicienne en mentionnant et en les reprenant à votre compte les propos pseudo rapportés et déformés de l’assassin alors même que vous présidiez la cérémonie funèbre donnée en l’honneur de ses victimes. 

Pourquoi une telle erreur ? La réponse à cette question est dans la clôture de votre phrase qui précède, lorsque vous mentionnez les forces de l’ordre qui encerclent l’assassin dans son appartement. A l’heure où je vous parle, dites-vous. En conjuguant la République ronflante avec l’action des forces de la police vous avez en réalité agrégé à la force de votre tribune une puissance militaire, vous avez siphonné à votre profit, au profit de votre tribune, une démonstration de force. Votre République est donc une république artificielle, artificieuse, scandaleusement martiale : puisqu’en faisant sonner une parole d’assassin en lutte, vous deviez lui répondre à sa hauteur, celle du combat, au sein duquel tous les coups sont permis, même lorsqu’ils consistent en l’utilisation démagogique de propos absolument invérifiés.

Cher Sarkozyx, pardonnez ma dureté. Je connais d’excellents orateurs romains qui n’ont pas hésité à employer des moyens autrement plus spectaculaires que les vôtres pour emporter l’auditoire.  Moi-même, je n’ai pas hésité à présenter un jeune enfant entre mes bras, au cours de la péroraison d’un de mes plaidoyers ou encore, dans une autre cause, j’ai tout à coup fait lever l’illustre accusé pour qui je plaidais en prenant dans mes bras son fils en bas âge : je fis alors retentir le forum des pleurs et des cris du gosse : effet immédiat. Il s’agissait alors d’exciter la compassion des juges au cours d’un exercice d’éloquence judiciaire, c’est-à-dire que je défendais un homme accusé devant un auditoire nombreux (et nous étions aussi à Rome, dans l’antiquité, ne l’oublions pas). Aux Etats-Unis, on affiche dans certains débats politiques la mention «  no props » pour que les hommes politiques qui s’affrontent ne sortent pas de leur sac un dossier, un document, un objet, n’importe quoi qui incarne soudainement aux yeux des téléspectateurs leur thèse parce qu’alors le combat oratoire devient inégal. Vous, cher Sarkozyx, vous avez seulement sorti de votre besace une phrase d’assassin et aussi quelques mesures législatives : vous avez été très sobre, sinon, sur la question des enfants morts. Ce n’était pas la peine d’en rajouter, vous avez eu  mille fois raison. Cependant, la question demeure : qu’est-ce que la vertu chez un orateur tribunicien?

Ma raison chancelle. Parce qu’il n’est pas certain selon Cicéron, selon ma doctrine, que vous ne soyez pas, en définitive, tout de même,  un excellent orateur. Pourquoi ? Parce que votre ultra-réactivité pénale dénoncée par tous ne semble pas feinte et qu’elle est parfaitement émotionnelle. Ce que je répète à longueur de traités, c’est qu’un auditoire s’emporte au moyen des émotions. L’orateur, s’il veut gagner la bataille, doit exciter en l’auditoire de fortes émotions, en jetant la passion et le trouble dans leurs âmes plutôt qu'en s'adressant à leur raison; car les hommes, dans leurs décisions, cèdent bien plus souvent à l'influence de la haine ou de l'amour, du désir ou de la colère, de la douleur ou de la joie, de l'espérance ou de la crainte, de l'erreur ou de la passion, qu'à la vérité, à la raison, aux règles du droit, à l'autorité des arrêts, à la voix des lois[5]. En promulguant un arsenal législatif incessant, vous semblez vous adresser à la conscience raisonnable, rationnelle, pragmatique de votre auditoire, vous semblez bien en appeler à la raison qui gouverne et qui fait les lois,  alors qu’en réalité vous attisez la passion du châtiment et de la vengeance. Vous semblez agir en prévention alors que vous agissez en réalité en réaction.Mes chers compatriotes, la France vient de traverser une épreuve, voici donc les conclusions que nous devons en tirer, dites-vous pour finir, après avoir énuméré vos nouvelles mesures législatives anti-terroristes.Vous donnez réellement l’impression d’un raisonnement dont vous avez tiré des conclusions. Comme vous nous faites le coup assez souvent, chez Sarzozyx, je ne peux m’empêcher de douter de votre artifice oratoire. Et si vous étiez sincère ? Et si, véritablement, c’était votre façon de gouverner, ça, cet art de la punition législative, tout comme vous avez défendu le maire qui avait frappé le petit jeune homme et qui avait été ensuite condamné ? Si c’était le cas, vous  seriez tout à fait conforme au modèle du bon orateur que je décris dans mes traités : car vous éprouvez naturellement la passion que vous cherchez à susciter dans votre auditoire, vous aimez punir quand vous défendez la punition, sa nécessité : vous êtes sincère ! (Et quelle sincérité ! Je ne crois pas avoir jamais défendu ce désir du châtiment dans un de mes traités cependant, passons…) Un peu plus et vous iriez pendre vous-même à un croc de boucher (en paroles) ceux qui consultent les sites terroristes. Cette façon de faire d’un drame collectif une affaire personnelle est très cicéronienne finalement. Pourtant, je n’arrive pas à vous félicitercar je n’y vois toujours pas la possibilité d’une vertu.

 Qu’aurais-je fait à votre place ? Je ne serais pas le moins du monde entré sur le terrain de l’éloquence judiciaire. Je serais resté en politique, en éloquence délibérative et si je me serais aussi adressé à la nation, j’aurais fait un véritable éloge funèbre des morts. Cet éloge funèbre aurait été fait avec une grande émotion que j’aurais éprouvée sincèrement et j’aurais beaucoup travaillé pour que cette émotion ne semble pas feinte, pas démagogique, qu’elle ne trouble pas la mémoire des victimes (éprouver ne suffit pas, il faut aussi paraître éprouver ! Redoutable !). J’aurais parlé des jeunes garçons qui ont tenté de sauver leur camarade en lui portant les premiers secours, j’aurais parlé de la solidarité dont a fait preuve toute la communauté éducative et parentale de l’école juive en expliquant en quoi elle devait être un exemple pour nous tous. Enfin, j’aurais donné plus d’existence aux trois militaires issus de l’immigration en expliquant que leur mort ne pourrait jamais se racheter, non, jamais, mais qu’elle devait nous fournir l’occasion à nous laïcs, républicains, d’être exemplaires envers cette partie de la population, et cela d’autant plus qu’elle risquait d’être stigmatisée par l’action d’un fou assassin. Pour faire démentir l’impression déplorable qu’une telle série de crimes peut donner sur le pays, j’aurais  tenté d’en faire l’occasion d’un point de départ, d’un renouveau afin que l’émotion ressentie par tous puisse enrichir une nouvelle politique de la ville, un rapport serein à l’histoire coloniale passée en prenant publiquement la mesure d’une frustration politique terrible due à l’occultation de la guerre d’Algérie dans le débat public – non pour répondre aux aspirations du fou sanguinaire mais pour saisir le moment politique, l’occasion favorable pour engager le pays sur la voie de la discussion ouverte sur les causes possibles d’un ostracisme subi ou volontaire par toute une partie de la jeunesse de notre pays, pardon, de votre pays !Enfin, j’aurais compris que le conflit israélo-palestinien est – aussi étrange que ça puisse paraître – , un front intérieur au pays, si bien que la parole publique devait pouvoir réussir à s’en emparer au-delà des questions diplomatiques et économiques en affichant le désir de tous pour la paix, quelle que soit la communauté d’appartenance et en dépit des erreurs et des guerres passées, afin que la folie sanguinaire ne trouve plus de lieu où se loger pour prospérer en marge, souterrainement au débat public ouvert[6].

Puisse ce canevas oratoire vous inspirer à l’avenir, cher Sarkozyx, car, si la vertu s’enseigne, c’est seulement au moyen de beaucoup d’heures d’études – je l’ai toujours écrit – qu’elle s’épanouit pleinement dans un être. Qui pourrait sinon vous détacher de la passion du châtiment ?  Démosthène, qui était  né bègue au point de ne pouvoir prononcer la première lettre de son art, pouvait mettre des cailloux dans bouche et prononcer d’une haleine et à haute voix une longue tirade en vers en marchant, et en gravissant avec effort des monts escarpés. A ce prix seul, il est devenu un grand orateur et un grand homme d’Etat : en contraignant sa nature et en s’inventant un art indépendamment des vicissitudes de l’actualité publique.

 

 

 

 

 


[1] La première partie de la phrase est de Cicéron. Cicéron, L’Orateur, traduction d'Alphonse Agnant revue par J.P. Charpentier (1898), XXIII. http://www.mediterranees.net/art_antique/rhetorique/ciceron/orator.html

[2] http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/03/12/m-sarkozy-est-le-premier-president-postmoderne-de-la-ve-republique_1656559_3232.html

[3] http://www.elysee.fr/president/les-actualites/declarations/2012/declaration-de-m-le-president-de-la-republique-au.13115.html

[4] http://www.elysee.fr/president/les-actualites/discours/discours.18.html

[5] Phrase de Cicéron lui-même, traduit par Nizard. Cicéron, De Oratore, premier dialogue, XLII. file:///Users/dominiquedupart/Desktop/Cicéron%20:%20de%20oratore%202.webarchive ( changer URL)

[6] Ce dernier paragraphe doit beaucoup aux  réflexions de Pierre Zaoui, un auteur Vacarme. 

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