Qu'ils se taisent! (enfin, pas tous!)

Il y a des avis et conseils qu’on peut entendre sur le vote Macron ou l’abstention, ce sont les avis de tous ceux qui se sont battus depuis toujours contre la monarchie présidentielle et l’oligarchie financière. Mais j’en ai assez de la hargne de ceux qui ont passé les dernières années, voire leurs vies à se coucher devant l’ordre libéral et qui viennent donner des leçons de front républicain.

Il y a des avis et conseils qu’on peut entendre sur le vote Macron ou l’abstention, ce sont les avis de tous ceux qui se sont battus depuis toujours contre la monarchie présidentielle, contre l’oligarchie financière, contre le démantèlement des droits des travailleurs, contre le désastre écologique annoncé. Avec tous ceux là, il faut qu’on discute calmement, qu’on s’écoute et qu’on ne se lance pas des anathèmes, car nous partageons la même vision et nous agissons dans ce sens dans tous nos comportements. Des désaccords tactiques ne peuvent générer de la division. Même Edwy Plenel, à qui on peut reconnaitre avec Médiapart d’avoir toujours pris sa part à tous ces combats, ne devrait pas perdre de temps à réclamer de Mélenchon qu’il joue les césaristes propriétaires de voix alors que précisément Edwy Plenel lui-même lui en faisait le reproche avant ! Il faudrait savoir : moins de culte du chef ou plus de culte du chef ? Quand le chef dit ce qui ne nous plait pas, il est trop chef, mais quand il se tait et ne dit ce qu’on voudrait entendre, il n’est pas assez chef !

Cette fois justement, Mélenchon a agi en responsable et non en leader charismatique. Il a introduit du silence et cela nous a obligé à penser, à débattre, à peser le pour et le contre. Si le but était de mieux mesurer le risque Le Pen, et de mettre la pression, c’est réussi ! Pour une fois aussi il a ralenti la discussion démocratique, il n’a pas agi avec réflexe, avec tous les stéréotypes qu’on attendait (du genre être le premier à dénoncer la menace fascisante). La décision reste personnelle, doit être prise après délibération, doit être lente à murir, voilà où se trouve la pédagogie, Edwy Plenel ! Mélenchon a fait un grand travail de mûrissement qui prend acte de la fin des partis, des consignes et des militants-militaires obéissants. Cet âge des autorités est terminé et c’est tant mieux. C’en est aussi fini des tractations entre partis, à la mode de Dupont Aignan (qui s’est fait aussitôt et à juste titre accusé d’aller à la soupe). Ce monde politique des partis qui finissent tous par engendrer des godillots (de l’opposition ou du prince qui gouverne), c’est fini et cette pédagogie de la fin des mots d’ordre, de la fin des combines d’appareil et de la fin des réactions automatiques, je trouve cela très sain. De plus, Mélenchon est parvenu à déstabiliser tout le monde, et c’est cela la liberté, qui fait obligation de penser, qui relance la vie et non les répétitions car comme le disait Lacan : «Fais en sorte que la maxime de ton action soit que celle-ci ne soit pas programmable » ( Ethique de la Psychanalyse, je cite de mémoire en trahissant sans doute).

C’est pour cela que j’en ai assez de la hargne de ceux qui ont passé les dernières années, voire leurs vies à se coucher devant l’ordre libéral qui s’installait et qui viennent donner des leçons de front républicain. Ah, ceux-là ne prennent pas le temps de penser, d’oser penser, ils ont toujours une réponse automatique et morale toute prête! J’aurais voulu les voir contraints de voter Mélenchon au second tour si c’était lui qui avait été présent, on aurait vu si cela leur aurait fait mal d’accepter le Front Républicain. Les armes automatiques de ces lâches que sont les socialistes et Hollande en particulier se mettent à tirer en rafale pour donner des leçons aux abstentionnistes. C’est tellement facile, un jour tous les 5 ans, de faire le front républicain contre l’extrême droite et tous les autres jours mois et années de faire une politique qui se moque du sort de tous ceux qui vont voter pour elle ! Qu’ils se taisent, qu’ils se terrent, que leur lâcheté les ensevelisse de honte ! Les Dray, Valls, Le Guen, etc. qui se sont couchés devant la puissance de la finance qui a engendré cette misère, ainsi que toute la bande de mes anciens collègues écolo qui viennent encore une fois à la soupe pour certains ou pour d’autres parce qu’ils n’ont qu’une idée fixe, l’Europe, quelle que soit sa politique. Leur coucherie généralisée (au mieux), leur collusion (au pire), a engendré de facto leur rejet et voici qu’ils viennent encore prétendre jouer les instituteurs, les leaders responsables. Oh ce n’est pas en vociférant contre Le Pen qu’on peut seulement résoudre le problème, certes, mais c’est en nommant l’ennemi, la finance, et ensuite en mobilisant l’énergie produite par les frustrations, la misère, les inégalités, le chômage et la relégation, en l’orientant vers les vrais responsables, en la détournant des plus pauvres que soi, les immigrés, les assistés, etc. pour viser les possédants, les dominants et en expliquant comment on peut agir, comment on peut leur confisquer leurs leviers de pouvoir. C’est ce qu’a fait Mélenchon. Il n’a pas seulement dénoncé l’extrême droite avec des phrases creuses, moralisantes et éculées, il a récupéré les énergies de la haine pour les orienter ailleurs, vers une vraie solidarité contre l’ennemi qui cause le malheur des humains et de la planète. Macron le perroquet recopie bêtement les leçons des maitres en enfilant les perles du type « nous ne ce n’est pas eux », « la haine ce n’est pas bien » «  La France c’est la France » mais jamais, et pour cause, il ne pourra capter cette détresse pour lui donner une nouvelle cible. Il leur demande seulement un blanc-seing et ce faisant, une nouvelle fois, de se calmer, de s’écraser devant la consigne morale des puissants, ceux qui savent qu’il n’y a pas d’autre alternative. Et nous avons vu le résultat aux USA : l’occasion était trop belle de dire Merdre à tous ces conseilleurs qui ne sont jamais les payeurs et de voter pour le Père Ubu (ou pour la Mère, d’ailleurs !)

Mais l’examen de conscience vaut pour tout le monde et pour moi aussi : qu’ai-je fait personnellement pour réduire la montée du Front National ? Qu’ai-je fait pour proposer un débouché à la détresse de pans entiers de la société ? Et chacun doit faire son bilan et se demander comment il fera plus, au quotidien, la prochaine fois et dès lundi, et pas seulement pour sauver sa conscience ou son poste !

Car nous avons cédé du terrain à chaque fois que nous avons laissé passer une réforme libérale (exemple les retraites de Fillon, j’ai fait 6 manifs sur 7 à Paris avec le résultat que l’on sait car les syndicats nous ont demandé de rentrer à la maison et parce qu’il n’existait aucune force politique à gauche de l’ampleur de France insoumise pour donner des perspectives),

Nous avons cédé du terrain à chaque fois que nous avons consenti tacitement ou explicitement au refus de l’accueil des réfugiés (et là je n’ai pas fait grand-chose, c’est sûr) et aux arguments de discrimination raciale, sexiste, xénophobe.

Nous avons cédé du terrain à chaque fois que nous avons soutenu l’économie des barbares soit disant innovants comme Uber qui annonce aux jeunes de banlieues qu’ils doivent devenir leurs propres exploiteurs car c’est le seul avenir économique promis (et là j’ai dénoncé dès le début l’imposture Uber et celle des plates-formes numériques, en soutenant non pas les taxis en général mais les autres formes possibles comme la coopérative Alpha Taxis car il existe toujours plusieurs possibles).

Nous avons cédé du terrain à chaque fois que nous continuons à faire vivre des banques qui ont des paradis fiscaux, qui aident à l’optimisation fiscale ( = la fraude) ( je n’ai pas ri à la proposition de Cantona de quitter nos banques habituelles et j’ai changé de banque pour une banque solidaire, le Crédit coopératif).

Nous avons cédé du terrain à chaque fois que nous avons accepté les délocalisations comme une fatalité, voire une nécessité du libre échange, et accepté les traités (et j’ai manifesté contre ces traités aussi)

Nous avons cédé du terrain quand nous avons laissé se répandre l’idée partout que la flexibilité devait être la règle, que tous les problèmes venaient de la dette, que les dépenses publiques affaiblissaient le pays ( et là, car c’est mon domaine, j’ai toujours formé tous mes étudiants à la compréhension du capitalisme financier numérique et non au consensus mou et criminel pour la flexibilité et le management sans foi ni loi).

Nous avons cédé du terrain en laissant faire le démantèlement de l’écotaxe devant la fronde des bonnets rouges qui est exactement de la même veine que les thématiques actuelles de Le Pen ( là je n’ai pu que dénoncer, je n’étais pas sur place mais la lâcheté du gouvernement et sa capacité à admettre le discours anti impôts et anti écologie au nom du business, comme le fait Macron, le degré zéro de l’écologie, ont fait un mal terrible). Etc. etc.

Oui, qu’ils se taisent, tous ceux qui se sont complus dans ce modèle libéral et qui ont soutenu le gouvernement Hollande (je ne parle même pas de ceux qui auraient encore voulu durcir ce régime libéral), qu’ils ne viennent pas se pavaner comme les porte-parole d’un Front Républicain qu’ils ont systématiquement nié et oublié pendant 5 ans (que dis-je, depuis 1983). Je ne sais pas encore comment je vais voter, j’ai expliqué que ce serait en fonction des sondages pour être sûr de battre Le Pen et ce n’est pas par souci de se laver les mains en laissant faire le sale boulot aux autres qui vont voter Macron, car je le ferai sans hésitation si le risque existe. Mais je refuse cette police de la pensée qui tue la politique, cette discipline issue des partis qui sont morts, je revendique cette liberté et cette responsabilité, et j’accepte d’en discuter mais seulement quand mes contradicteurs me diront ce qu’ils ont fait, eux, concrètement contre la dictature de la finance, et la montée de la xénophobie.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.