Faire converger l'appel contre la dictature financière et la journée syndicale du 11 octobre

L’intersyndicale appelle à une journée d’action le 11 Octobre : à la lumière de l’appel contre la dictature financière, peut-on espérer autre chose qu’un défilé symbolique et un retour chez soi résigné comme après les nombreuses manifestations contre la réforme des retraites en 2010?

L’intersyndicale appelle à une journée d’action le 11 Octobre : à la lumière de l’appel contre la dictature financière, peut-on espérer autre chose qu’un défilé symbolique et un retour chez soi résigné comme après les nombreuses manifestations contre la réforme des retraites en 2010?

Les revendications de l’intersyndicale comportent des éléments de défense contre les mesures du gouvernement Fillon (comme « abandonner la taxation des complémentaires santé »), des revendications classiques pour toute action syndicale (« soutenir le pouvoir d’achat notamment des plus bas revenus et réouvrir les négociations salariales dans les entreprises et la Fonction publique »), des vœux très généraux et somme toute aussi classiques (« faire de l’emploi, en particulier celui des jeunes, une priorité. Stopper les suppressions d’emplois dans la Fonction publique »). Sur cette base, on ne voit guère ce qui pourrait motiver de façon exceptionnelle les salariés et la population en général. Pourtant, apparait une demande qui semble désormais partagée (« mettre en œuvre la taxe sur les transactions financières »), tellement partagée même que le G20 l’a mise à l’ordre du jour (ce qui ne veut pas dire passer à l’acte évidemment !), tellement partagée que cette unanimité apparaitra sans doute de façade, lorsqu’il faudra discuter du taux, voire même passer de façon plus radicale à l’interdiction pure et simple de toute activité spéculative des banques et établissements financiers ( soit près de 90% des transactions actuelles !), comme le préconise Jorion.

Dans les attendus de la proposition des syndicats, se glissent aussi des prétentions plus vastes, comme une réforme globale de la fiscalité, ce qui fait au bout du compte deux points communs avec les termes de l’appel contre la dictature financière (avec la TTF). Je suis toujours partisan de mettre en valeur, ces convergences plutôt que les divergences, car, dès lors que l’on veut atteindre un objectif les alliances les plus larges sont nécessaires. Cependant, on ne peut pas dire que les mots d’ordre proposés par l’intersyndicale soit clairs ni résolus : aucun ultimatum ( et certes, nous avons vu que pour la réforme des retraites, cela n’a eu aucun effet) ni aucune analyse réelle des causes de cette situation qui permettrait de viser clairement certaines cibles.

Malgré l’accord que l’on peut ressentir avec cette initiative, un signataire de l’appel contre la dictature financière ne peut que se demander si une nouvelle dépense d’énergie revendicative aussi peu ciblée ne risque pas de démobiliser un peu plus, puisque les slogans, les analyses et les formes d’action vont se répétant sans succès.

Les signataires de l’appel peuvent cependant jouer un rôle dans cette journée qui peut constituer un premier maillon des rassemblements qui sont annoncés dans le texte à la fois:

· 1/ pour pousser à l’analyse claire de la responsabilité dans la situation présente, c'est-à-dire pour que les organisations syndicales désignent explicitement la dictature financière,

· 2/pour cibler des objectifs atteignables sans multiplier les revendications catégorielles ou les réponses ad hoc au gouvernement,

· 3/ pour obtenir des organisations syndicales une nouvelle volonté politique qui permette de ne plus reculer en inventant les formes d’action nécessaires.

 

Sur chacun de ces points, plusieurs remarques :

1/ Il serait essentiel que toute la gauche, mais en particulier les syndicats, changent leur vocabulaire, non pas pour « faire de la comm », mais pour donner une cible précise et correcte sur le plan de l’analyse à la frustration massive qui monte. C’est cela l’avancée essentielle de cet appel, initié par le texte de Edwy Plenel : donner un nom à la misère qui est la nôtre, à la fatalité qui semble imprégner tous les discours. Nommer la dictature financière, c’est refuser radicalement tous les arrangements que toute la gauche a appris elle aussi à diffuser sous forme de compétitivité, de flexibilité, de modernisation, de rénovation des politiques publiques et au bout du compte d’abandon de tout pouvoir politique à de supposées lois économiques. Lorsqu’on ne parvient pas à désigner cet ennemi là, on laisse toutes les frustrations errer et se fixer sur des ennemis de substitution, qu’ils soient les politiques en général, Sarkozy en particulier, les fonctionnaires (qui creusent la dette de l’état), les immigrés, les pays du sud, l’Europe, l’euro, ou tout autre cible bouc-émissaire. C’est cela qui paralyse l’énergie de la révolte potentielle : cette énergie n’est pas canalisée vers une cible simple et explicative.

Certes, les politiques n’ont rien fait contre la dictature financière, certes, l’Europe et ses représentants élus l’ont encouragée, certes, le dogme d’un supposé libre échange a faussé toutes les compétitions économiques, etc. Mais désormais la finance finit par écraser même tous ceux qui lui ont ouvert la voie, elle veut même la peau des états… qui l’ont sauvée du gouffre en 2008. Et c’est bien ce changement de nature de l’économie vers la financiarisation qui a organisé la pression sur les salaires, le stress des relations sociales, la dérive du crédit pour compenser la perte de pouvoir d’achat, la baisse des impôts comme dogme, l’affaiblissement de toutes les régulations, et l’accroissement délirant des inégalités. Centrer ses attaques et ses explications sur la cible de la dictature financière est une condition de la victoire de la gauche et de son attractivité. De ce point de vue, l’objectif de la « démondialisation » est lui-même une erreur, car il entraine une dispersion des énergies et il favorise derrière ce terme la remontée des nationalismes et des xénophobies car elle est présentée comme une cause alors qu’elle n’est qu’une conséquence des exigences de fluidité et de rentabilité des capitaux dans la dictature financière.

Que les syndicats fassent l’effort de cette mise à jour de leurs analyses et de leurs slogans, et ils verront comment l’énergie sera décuplée, car elle unifiera les forces, et elle fera éprouver l’insupportable de la perte de liberté radicale que constitue la dictature financière.

2/ Les objectifs à atteindre sont alors déclinables de façon plus précise et plus ambitieuse à la fois. Toutes les demandes de défense contre les mesures du gouvernement sont légitimes, mais à les prendre une par une, on perd le sens de ce qui se joue et on prétend être encore au temps des négociations salariales des années 60 et 70 où le rapport de forces pouvait encore jouer un rôle dans les mesures mises en œuvre. Ces temps sont finis, tous les ajustements à la marge échouent systématiquement, depuis le CPE, dernière bataille gagnée, en partie par un concours de circonstances assez particulier (le lamentable Villepin ayant beaucoup aidé à la chose comme il l’avait fait pour la dernière victoire de la gauche aux élections en 1997 !!). Sarkozy, lui, ne cède pas, même si ses projets coups de menton tombent à l’eau ou sont enterrés discrètement. Et la raison suprême de la crise lui permet de faire régner la peur et de provoquer la paralysie de ses adversaires qui se veulent tous plus « responsables ». Il faut donc globalement refuser toutes les politiques d’austérité et tout l’argument de la dette qui l’accompagne. La campagne pour un audit de la dette, que préconise l’appel contre la dictature financière, est en route avec une fédération d’associations, et c’est une bonne chose. Il devra être suivi d’actions ciblées pour bloquer les mesures d’austérité qui prétendent « rassurer les marchés » en prétextant de la dette qu’ils ont en grande partie contribué à créer (par leurs exigences de baisses d’impôts d’abord, et par le renflouement exigé des banques ensuite). Les objectifs de l’appel contre la dictature financière sont au nombre de 5 : l’audit en fait partie mais relève plutôt des arguments de fond pour justifier la revendication plus immédiate de l’arrêt des plans d’austérité, ce que les syndicats peuvent mettre en avant dès le 11 Octobre ainsi que la taxe sur les transactions financières. Les réformes fiscales sont nécessairement plus longues à mettre en place mais des mesures symboles dans ce domaine peuvent déjà être prises pour redonner confiance dans la force de la mobilisation collective. Pour l’instant, la réforme fiscale parait sans doute trop technique ou trop vaste, il faut la concrétiser sous la forme par exemple de l’exigence de remboursement intégral par les bénéficiaires de ce qu’a coûté le bouclier fiscal. Mais toute autre idée cible sera la bienvenue à la condition qu’elle soit d’assez court terme et de compréhension simple. Car nous avons besoin d’objectifs gagnables rapidement (et plus seulement des objectifs de défense, de retrait de telle mesure, etc.) : il faut donner des objectifs aisément réalisables avec l’intention affichée et convaincue de ne pas céder. Et cela sur chacune des mesures de l’appel. Ainsi lorsqu’on préconise la TTF, (la taxe sur les transactions financières), il faut pouvoir se mobiliser autour du G20 puis enchainer sur la pression sur le gouvernement français car chaque gouvernement peut déjà faire le premier pas, en arrêtant de prétendre que cela ferait fuir les capitaux qui, de toutes façons, fuient et reviennent sans cesse puisqu’ils sont spéculatifs.

3/ La définition claire d’objectifs gagnables va donc de pair avec une terminologie précise sur les racines de la crise (la dictature financière). Mais son succès et sa crédibilité dépendent aussi de la capacité à inventer des formes d’action nouvelles et convaincantes pour donner un débouché à la frustration politique massive de toute une population. Les manifestations de masse sous forme de défilés ont été récemment remplacées par des rassemblements permanents sur des places centrales, par mimétisme avec les révolutions arabes sans doute, mais aussi comme expression d’une exigence plus forte : on ne bouge plus, semblent dire ces foules, tant que des résultats n’ont pas été obtenus. L’occupation durable de l’espace public crée des lieux et des moments de discussion inédits. Mais c’est le refus de bouger, l’attente d’un événement, d’un moment qui changera les choses, qui deviennent remarquables. Cependant ces actions de résistance et de reprise de parole, comme cela se passe pour tous les indignés, s’essoufflent malgré tout lorsque des objectifs précis ne sont pas fixés. Les manifestations régulières israéliennes sont sans doute plus efficaces de ce point de vue. L’appel contre la dictature financière propose des rassemblements non permanents mais répétés semaine après semaine. A condition que des objectifs clairs soient annoncés, comme c’est le cas avec l’appel.

Mais d’autres formes d’action doivent être proposées à chacun, à son échelle, en tant que salarié, consommateur, client, voyageur, patient, parent d’élève, habitant, etc. Tous nos rôles sociaux peuvent donner lieu à des reprises de pouvoir et surtout à des actions pour contrer la dictature financière. Les banques sont une cible de premier choix, certes, mais il ne faut pas oublier comment les entreprises, toutes les entreprises, sont désormais prises dans une course à la performance financière qui leur fait saboter leurs propres qualités industrielles ou de service. Dans chaque secteur, professionnels et clients/ consommateurs/ usagers devraient pouvoir inventer des formes d’action qui ne pénalisent ni les uns ni les autres mais seulement la rentabilité financière de ces entreprises. Les mesures de boycott comme elles avaient été lancées lors des conflits chez Danone en font partie. Les ONG écologistes ou autres ont une bonne expérience de cela et devraient pouvoir aider. Un atelier spécifique devrait être créé pour produire des idées d’action, rompre avec les routines des organisations syndicales et leur montrer toute la créativité qui existe chez leurs syndiqués comme chez les usagers. Ce serait enfin l’occasion de rompre avec ce face à face stupide des salariés en grève qui pénalisent les usagers alors qu’ils défendent pourtant des intérêts communs. La faible imagination des organisations syndicales sur ce plan (à part des blocages de péage d’autoroutes toujours très populaires) est à déplorer. Pourtant des initiatives parfois individuelles existent comme ces agents EDF qui rétablissent le courant pour les plus démunis. C’est dans ce style d’opération de désobéissance civile active qu’il nous faut nous orienter, pour les professionnels comme pour les usagers.

Nous pouvons constater à quel point dans une situation de crise comme celle que nous vivons et qui met la tête sous l’eau à une grande partie de la population, les réactions sont marquées par la préservation du peu que l’on a et la crainte des représailles de toutes sortes. Là est la force de cette dictature, dès lors qu’elle a pénétré les esprits du slogan de Thatcher TINA (there is no alternative). Mais c’est avant tout parce que les organisations syndicales, associatives et de gauche en général ont renoncé à ces objectifs de prises de pouvoir partiels à travers des actions collectives qui pourraient les déborder, que la résignation s’installe, tout l’espoir étant reporté sur les élections à venir avec les résultats que l’on sait depuis 15 ans. L’empowerment est certes une opération partielle, mais il est rampant, contagieux et il permet de montrer que l’action paye. Dans la lignée de l’appel contre la dictature financière, nous devrons donc faire ce travail de proposition d’actions individuelles contagieuses, qui peut déstabiliser les pouvoirs et en particulier les pouvoirs financiers (comme celle des retraits des dépôts proposée dans les commentaires de l’appel sur médiapart).

 

Conclusion et conséquences

Clarté de l’analyse et des mots qui désignent notre mal, objectifs atteignables et limités en nombre mais ambitieux, actions innovantes contagieuses et de masse pour reprendre du pouvoir : ces trois dimensions sont en germe dans l’appel. Elles devraient être reprises en compte dans la journée du 11 Octobre pour en changer la nature profonde et sortir de la routine des protestations rituelles. La résignation n’est qu’une façade et un réflexe de bon sens lorsque tout ne semble pas encore perdu (en raison des élections et parce que la crise financière n’a pas encore frappé la France aussi fortement que la Grèce). Mais les ferments de la rébellion sont bien là et il s’agit de leur préparer des cibles et des méthodes qui leur donnent une chance d’aboutir, sinon ce sont toutes les dérives classiques de la xénophobie et du nationalisme qui tireront les marrons du feu.

Dans tous les cas, et très pratiquement, cela veut dire que les signataires de l'appel contre la dictature financière devront se préparer à apparaitre publiquement lors de ces mobilisations et à faire des propositions de poursuite des mouvements.

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