Pourquoi nous devons désigner ces ennemis : racisme, scientisme, financiarisation

World Trade Center (chute des tours et mort de Ben Laden), crise financière (chute des cours et mort politique de DSK), Fukushima (chute des fours mais aucune mort de responsable, ça ne saurait tarder, surtout au Japon !). Quel rapport, me direz vous ? Trois crises majeures du début du XXIe qui désigne clairement les ennemis du nouveau monde qu’il va falloir reconstruire. Car il nous faut désigner les ennemis qui permettront enfin une véritable mobilisation politique.

World Trade Center (chute des tours et mort de Ben Laden), crise financière (chute des cours et mort politique de DSK), Fukushima (chute des fours mais aucune mort de responsable, ça ne saurait tarder, surtout au Japon !). Quel rapport, me direz vous ? Trois crises majeures du début du XXIe qui désigne clairement les ennemis du nouveau monde qu’il va falloir reconstruire. Car il nous faut désigner les ennemis qui permettront enfin une véritable mobilisation politique.

Luc Boltanski disait récemment, dans un séminaire, que la France n’avait réussi à se constituer comme nation qu’en se trouvant des ennemis en permanence, pendant deux siècles. Le dernier sérieux en date avait été le communisme et la chute du mur de Berlin l’avait fait disparaitre du combat. Paul Jorion ajoute dans son livre récent (le capitalisme à l’agonie) que « le capitalisme avait besoin de l’existence d’un ennemi pour se soutenir » (p. 10) et, que, avec la chute du mur de Berlin, « en l’absence de cette alternative, les bénéficiaires du capitalisme n’ont pas hésité à pousser encore plus leur avantage, déséquilibrant le système entier et le menant tout droit à sa perte ». Certes, on a cru pouvoir réinventer l’ennemi avec la guerre des civilisations, mais les révolutions arabes viennent de donner le coup de grâce à cette invention ad hoc : les supposées sociétés « archaïques » musulmanes aspirent aussi à la démocratie, étonnant, non ! Mais le mal profond est fait, le racisme est désormais présent à tous les étages, en Europe notamment, qui cherche à traiter son déclin relatif en trouvant des boucs émissaires, comme toujours, désormais les musulmans. Ben Laden et les salafistes ont bien aidé dans cette affaire mais sa mort rend l’opération de guerre extérieure de plus en plus difficile à justifier alors qu’il avait aussi perdu politiquement comme le montrent les révolutions arabes. Cependant, pour désigner un ennemi bouc émissaire, point n’est besoin de réel danger, puisque l’imagination fait le reste et « l’invasion musulmane » en Europe, aussi fantasmée soit-elle, suffit comme slogan.

Voilà le danger qui nous guette à nouveau en Europe : chercher un ennemi ad hoc, pour nous détourner des véritables ennemis de toute composition collective et politique du monde commun. Car on ne crée pas de « nous », de sentiment collectif sans créer du « eux », et cela hors de toute connotation guerrière. Mais certains de ces « eux » peuvent être considérés comme faisant partie du jeu, car respectant les mêmes règles et désirant au bout du compte la même chose. Or, en ces temps de crépuscule du modernisme ( et j’étends donc depuis 2003 à tout le modernisme la prophétie de Jorion sur l’agonie du capitalisme), il existe désormais clairement des ennemis et non seulement des adversaires, des ennemis car leurs principes d’action empêchent toute reconnaissance d’une commune humanité. Ce n’est pas la définition de Carl Schmitt, plus concentrée sur l’état et sa capacité à faire la guerre. Il osait cependant nommer ainsi l’ennemi comme constituant le politique, ce que l’on feignait de ne plus savoir nommer.

Et nous sommes au point où cette incapacité à nommer les vrais ennemis rend la gauche incapable de prendre le pouvoir car elle ne peut constituer du « nous » (on ne parle plus de classes et de patrons ennemis) et laisse le terrain à ceux qui construisent un autre « nous », les français (« de souche ») contre tous les immigrés et de préférence contre les musulmans. Dans des temps confus et désorientés, celui qui parvient à coder (framing) l’ensemble de la situation selon ses termes a déjà gagné dans les esprits, le vote devient moins difficile dans ces cas-là, mais la guerre non plus. Car en s’inventant de tels ennemis boucs émissaires, on rend impossible toute perspective de construction d’un monde commun et donc toute politique, puisque la seule solution consiste à les rejeter à la mer, comme l’a dit une députée récemment.

 

Car c’est de cela qu’il s’agit : peut-on encore faire de la politique dans notre monde globalisé ? Non, si l’on se laisse prendre par les trois ennemis de toute politique :

  • les racistes, qui ont proliféré, qui ont comme cible favorite les arabes et l’Islam et pour qui il existe bien des natures humaines incompatibles entre elles que sont les « races » (Ben Laden en était le symétrique parfait complice). La xénophobie en est la version généralisée qui prépare le terrain.
  • les scientistes, qui malgré Fukushima, prétendent continuer le nucléaire comme avant car il faut leur faire confiance, toute leur technoscience étant hors de portée des citoyens ordinaires. La technocratie en est la version plus subtile et omniprésente dans tous les rouages de décisions incontestables.
  • les financiers, qui malgré la crise majeure récente, continuent de dicter leur « loi du marché » aux entreprises, aux salariés et maintenant aux états que l’on étrangle sans discussion possible. Les spéculations et les mafias en sont les versions plus ordinaires qui étendent leur sphère d’influence.

 

Ces trois postures provoquent des crises sans cesse car elles poussent à la guerre, à la faute, elles refusent tout contrôle citoyen, qui veut dire débat, délibération et composition entre les positions des uns et des autres. Au contraire, on valorise, dans notre monde qui fonctionne à l’opinion, ceux qui disent brutalement le fonds de leur pensée ( et le fond de leur pensée se situent dans leurs tripes) : il faudrait avoir le courage de dire qu’il y a trop de blacks et trop de mosquées, de dire que toute technique suppose des risques, que les plus faibles (états, entreprises, salariés) doivent mourir selon la loi de sélection naturelle qu’est le marché (financier). Dans les trois cas, les questions posées sont indiscutables, naturalisées, favorisant l’expression de la toute-puissance et du pur rapport de forces : la culture blanche chrétienne a de tout temps dominé l’Europe, la technoscience sait ce qu’elle fait, la finance profite à ceux qui acceptent sa dure loi de compétition à mort, etc. Dans tous les cas, démesure, hubris devant sa propre puissance, jouissance de pouvoir l’exprimer, de pouvoir transgresser la convention sociale qui oblige à contrôler ses pulsions, de pouvoir enfin se passer d’une composition politique avec les autres possibles, et fin du sens des limites.

La toute puissance de la supposée nature (les « races »), de la supposée science, de la supposée loi du marché (financier) clôt toute discussion avant même qu’elle ne commence. Ces trois modes de sortie de la politique sont les vecteurs privilégiés de la suffisance, de l’arrogance, du mépris, de la haine, et au final de la violence et de la guerre (ou des catastrophes, que l’on fait payer aux autres).

J’ai dit en 2003 (in La boussole cosmopolitique) que ces trois cibles constituaient des ennemis et non des adversaires, car ils se prétendent hors du champ de composition politique, disposant selon eux de l’arme fatale qui clôt par avance toute délibération. Ces ennemis ont tous les trois pris le dessus dans ce début de XXI eme siècle et les catastrophes terroristes, nucléaires et financières ne sont qu’un premier exemple de ce dont ils sont capables. Comme aucune solution n’est trouvée sans vraie volonté politique (qu’ils ont méthodiquement sapée), de nouvelles catastrophes sont certaines : les guerres sur fond raciste ou xénophobe, les crises nucléaires tous les vingt ans pendant cent mille ans, les bulles financières et les spéculations contre tel ou tel état ou pour telle ou telle ressource. Les conséquences en sont terribles pour les systèmes politiques : leur impuissance est manifeste face à ces trois ennemis, leur discrédit est ainsi organisé, la sub-politique de Beck domine (c'est-à-dire celle qui se fait ailleurs que dans les enceintes politiques). Car toute solution vraiment politique est toujours complexe, toujours faite de compromis et jamais « pure » (ni race pure, ni science pure, ni marché pur). Dès lors, les appels au rejet du personnel politique sont encouragés et, au-delà, débouchent sur le rejet du mode de construction politique de notre être ensemble au profit de la force et de la toute puissance.

Premier acte nécessaire de sauvegarde de ce mode politique d’être ensemble : oser nommer les ennemis et annoncer clairement comment il est possible de bloquer leur pouvoir de nuisance. Ce sont donc des ennemis de la politique elle-même, de la démocratie (et non de tels ou tels intérêts), au moment même où les citoyens réclament de pouvoir contribuer, participer, pour étendre encore la démocratie qui ne vit qu’en s’étendant. Or les racistes, les scientistes et les financiers vouent au contraire une haine à cette démocratie, pour reprendre le titre de Rancière, démocratie qui étend la prise en compte des collectifs à tous les nouveaux arrivants, démocratie qui reprend la science et la technique comme objets de débats, démocratie qui redistribue les richesses car il n’existe pas de démocratie dans un régime oligarchique toujours plus manifeste. C’est ce que disent les indignés partout : « démocratie réelle maintenant » car elle est sans cesse confisquée malgré les apparentes procédures institutionnelles.

Le choix politique se simplifie alors : qui ose clairement s’attaquer au racisme, au scientisme et au capitalisme financier, au moins dans les mots pour l’instant ? Tous ceux qui ne le font pas sont disqualifiés et préparent leur propre disparition, tous ceux qui ne le font pas sont en réalité complices, esclaves ou aveugles et profitent à court terme d’une tendance qui les conduira en fait à leur perte en tant que représentants élus. Dans certains pays, on voit émerger des tentatives pour avancer dans ce sens. L’Islande tente de liquider sa dépendance au capitalisme financier et réinvente sa constitution pour cela (et c’est bien à ce niveau qu’il faut désormais traiter le problème car ce sont les états qui sont menacés). L’Allemagne arrête enfin sa dépendance au nucléaire et peut dire clairement que des choix techniques passés ont été des erreurs, de fausses solutions (ce qui a un effet mental considérable pour se détacher du scientisme). En revanche, je ne vois guère de pays exemplaires en matière de lutte contre le racisme et la xénophobie car toute l’Europe est prise par la même vague anti musulmane. Cependant les pays en crise profonde comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal sont aussi ceux qui manifestent le plus durablement sous la forme des « indignés », sans doute parce que l’attaque de la finance contre leurs états étant tellement violente, les ennemis se retrouvent clairement désignés et ne peuvent plus être remplacés par des boucs émissaires comme les étrangers ou les autres religions.

 

Et que fait la gauche française ?

La gauche française n’a aucune chance de gagner les élections si elle n’est pas capable de changer le codage général qui va dominer les débats : anti immigrés et anti islam. La course à la question sécuritaire est une fausse piste. Reconnaitre l’insécurité, oui, mais à condition d’être capable de lui attribuer des responsables, ceux qui pratiquent la haine de la démocratie et empêchent des pans entiers de la société de participer au développement collectif. La gauche socialiste a toujours fait comme s’il ne fallait plus afficher d’ennemis, même si sa seule victoire, celle de Mitterrand, était appuyée sur une exploitation des mythes du mouvement ouvrier, dans cette logique d’opposition de classe, certes bien édulcorée mais à une époque où le parti communiste était encore fort et servait à coder les débats en termes de classe. La chute du mur de Berlin a rendu caduque toute tentative de présentation positive du communisme et on ne le regrettera pas. Mais la gauche n’a rien mis à la place, elle a voulu au contraire sans cesse donner des preuves de son intégration au discours unanimiste massivement libéral, dit réformiste par opposition au révolutionnaire qui, lui, nommerait les ennemis. Cette année, seul Montebourg annonce clairement la couleur contre le capitalisme financier et en fait son cheval de bataille. C’est seulement si tout le discours de la gauche se recompose dans ces termes qu’une victoire est possible. Car ces victoires ne se jouent pas au moment des élections mais bien avant, dans les esprits. Or, se déroule sous nos yeux un tour de passe-passe très grave, puisque le Front National est en train de récupérer toute la rhétorique anticapitaliste à son profit, alors que son projet est adossé à une vision xénophobe et raciste qui recycle tout et qui aboutit en réalité à paralyser toute action véritable contre les ennemis du capitalisme financier. Il est urgent de reconquérir l’hégémonie du codage des événements (pour détourner une terminologie gramscienne) en termes de lutte contre les 3 ennemis, contre ce codage raciste qui deviendrait capable de récupérer un anticapitalisme. N’oublions pas que cette tentative a déjà réussi pendant les fascismes du XXe siècle et qu’il n’existe donc pas d’antagonisme logique entre racisme et anticapitalisme.

Le codage écologiste pouvait prétendre prendre le dessus et la crise de Fukuyama lui donnait toutes ses chances. Les Verts en ont bénéficié en Allemagne sur la question nucléaire mais aussi parce qu’ils ont su reprendre à leur compte la tradition de régulation abandonnée par la social-démocratie.

En France, on feint d’ignorer que la liste de Dany Cohn Bendit aux européennes a obtenu un tel succès grâce à la présence de Joly et de Bové qui symbolisaient clairement une extension des préoccupations écologistes aux batailles anti capitalisme financier. Dès lors que cet axe est désormais entièrement sous estimé (aucune exigence vis-à-vis du PS à ce sujet !), que l’environnementalisme est considéré comme axe central pour gagner des voix, le terrain est laissé libre à la gauche de la gauche. Le scientisme est sans doute mieux représenté en France qu’ailleurs sous la forme de sa technocratie et son état savant : même si l’anti scientisme a gagné du terrain dans les luttes locales et dans l’opinion qui exige des explications et une participation, la tendance à se laisser porter par les discours des experts et à écouter avec délectation les attaques anti écologistes des scientistes furieux comme Allègre reste forte. Le clivage ne fait que s’accentuer dans ces temps de pression pour une action environnementale radicale : aucun « nous » ne parvient à se constituer de façon hégémonique et notamment sur le nucléaire. Réinventer le codage de ce débat devrait d’ailleurs constituer la tâche essentielle si l’on veut espérer que l’écologie franchisse un seuil dans l’opinion. La proposition de Gaby Cohn Bendit qui consiste à demander le non renouvellement des centrales existantes constituerait une avancée dans ce sens, puisque cela donnerait du temps pour trouver les compensations tout en faisant admettre que le nucléaire n’est pas une solution d’avenir.

Une bonne partie de la gauche de la gauche n’a jamais été sensible à l’écologie, reste profondément scientiste voire aussi xénophobe, ce qui la rend peu crédible pour s’unifier elle-même et pour proposer une alternative. Son anticapitalisme aurait pu déboucher sur des mesures radicales si l’on avait suivi Attac qui avait exactement désigné la cible financière et proposé une des mesures importantes capables de faire l’unité la plus large (la taxe Tobin, reprise par les Robins des bois actuels). Mais l’antimondialisation est un slogan qui a fini par noyer le poisson pour laisser pénétrer le poison nationaliste. Car une erreur de désignation de l’ennemi peut provoquer une impuissance politique durable. Car qui pourrait agir contre la mondialisation, phénomène trop vague, et même désirable sur beaucoup de points : seuls ceux qui adoptent en même temps un modèle d’intervention de l’état-nation contre toutes les coopérations internationales et du coup aussi contre l’immigration peuvent assumer ce discours. De ce fait, l’antimondialisation prépare en réalité le terrain pour les nationalistes qui sont toujours mieux représentés par « l’original », le FN, que par les copies. De ce point de vue, le dernier livre de Montebourg sur la démondialisation est une erreur grave qui rend impossible le recodage général du débat contre le capitalisme financier. Certes, lutter contre la finance suppose de redonner du pouvoir à des états pour la faire rentrer radicalement dans le rang, mais l’ennemi financier doit être clairement désigné pour éviter toute confusion avec un quelconque nationalisme et un quelconque racisme (car au bout du compte, les deux finissent par se rejoindre).

Tant que ces partis de gauche ne peuvent s’unir autour d’une cible commune prioritaire pour contrer le codage xénophobe et raciste, cela signifie que toute une population et ses élites sont entrainées vers une logique de bouc émissaire, d’ennemi fantoche, qui évite de désigner ceux qui empêchent toute composition d’un monde commun. C’est cela qu’il faut reprocher aux racistes, aux scientistes et aux financiers : non pas leurs opinions mais le fait que ces opinions rendent impossibles toute composition politique puisqu’ils ont des arguments d’exclusion du débat de larges quantités de membres. Avec toutes ces exclusions, ils ne peuvent que conduire à la guerre et à la catastrophe. Les désigner comme ennemis, c’est leur annoncer que leurs positions sont exclues, ne peuvent plus prétendre coder toutes nos interprétations et c’est prendre des mesures exigeantes pour les contraindre à revenir dans le débat sous peine d’être dépossédés de leurs leviers de pouvoir, dans les assemblées élues, dans les académies ou dans les conseils d’administration.

Dans la mesure où ce sont les racistes qui prennent le dessus en ce moment, il devient prioritaire, non pas d’imposer un débat sur le même terrain en prenant l’antiracisme en étendard, mais de désigner clairement un responsable réel de la misère et des frustrations vécues par les populations, le capitalisme financier. Autour de cet objectif, les catalogues de mesures des uns et des autres existent, l’action est techniquement possible y compris à un niveau national, l’important réside dans la focalisation de tous les discours contre cet ennemi de façon à reconstituer un « nous » large et qui reprenne confiance dans ses capacités d’action (et pas seulement électorales).

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