Wikileaks et Cantona : même combat

Wikileaks et Cantona : même combat

Wikileaks se trompe de cible en visant les états qui sont déjà dépossédés de leurs principaux pouvoirs au profit de la finance.

 

Julian Assange a toujours présenté Wikileaks comme une mission politique qui vise à réduire le pouvoir de nuisance des états qui doivent se cacher pour l’exercer. Peu de critiques portent sur ce terrain proprement politique et le discutent de l’intérieur même de son projet. Car après tout, pour l’instant, Wikileaks a surtout fait prospérer sa réputation sur les fuites fournies par un seul homme et visant un seul Etat, l’Etat américain. Tout cela semble très précaire et surtout très opportuniste pour un projet politique. Wikileaks annonce en revanche pour janvier des révélations sur les malversations d’une grande banque américaine. Si les fuites sont fournies par un insider et qu’elles ne sont pas que des ragots, même diplomatiques, comme c’est le cas des dernières fuites, nous pourrions assister à une offre intéressante pour tous ceux qui voudraient enfin régler leurs comptes avec leurs dirigeants dans les institutions financières. On l’a bien vu avec Kerviel, lorsqu’on commence à montrer la logique interne des desks des traders, ce n’est pas seulement celui qui est pris la main dans le sac qui en pâtit mais toute son institution. Et c’est cela qui nous manque actuellement pour attaquer le pouvoir financier qui dicte sa loi aux états. Lorsque Denis Robert a enquêté sur Clearstream et bénéficié lui aussi de fuites plus ou moins trafiquées, la majeure partie des médias s’est focalisée sur ces erreurs et non sur sa cible, les banques luxembourgeoises et leur savoir-faire dans le blanchiment.

Or, le pouvoir de destruction détenu par le système financier est tel qu’il devrait devenir la cible de toutes les enquêtes, de toutes les fuites et aussi de toutes les actions. Comme les réseaux informatiques sont l’eau dans laquelle la finance baigne, toutes les données sont disponibles mais évidemment bien difficiles à récupérer sans la complicité d’un professionnel à l’intérieur du système. Mais ces banques et ces fonds divers et variés n’aiment pas opérer à la lumière, puisque le succès des montages de titrisation les plus fumeux ne fonctionne que grâce à sa complexité et à l’effet boite noire de ses algorithmes de risque, bâtis pourtant sur sable. Comme le fait Wikileaks avec les grands journaux, il faudrait donc coupler dans ce cas un spécialiste informatique, un spécialiste des finances et un complice interne pour permettre d’interpréter les données.

La finance devrait devenir la principale de toute la presse et de la gauche car c’est elle qui a pris le pouvoir et les Etats sont contraints de courir derrière elle, après chacun de ses méfaits, en lui fournissant d’ailleurs les ressources pour continuer à perpétrer sa prédation sur la richesse collective. Wikileaks a raison de montrer la puissance des réseaux de données pour argumenter les débats publics. Mais rien ne sert d’affaiblir à la marge des états qui ne gouvernent déjà plus en ce qui concerne les grands équilibres des économies. La politique est devenue cette « sub-politique » que décrivait Ulrich Beck et c’est pour cette raison que les citoyens s’en désintéressent car ils savent bien que c’est ailleurs que se prennent les décisions.

Et c’est aussi pour cette raison qu’ils s’intéressent à l’initiative de Cantona car enfin il leur est suggéré d’agir autrement qu’en manifestant rituellement et sans effet et surtout en visant la bonne cible, le système financier. J’avais depuis longtemps suggéré, dans ma boussole cosmopolitique, de lancer des campagnes pour faire quitter la bourse et tous les placements financiers au citoyen ordinaire, de le faire se reporter sur des institutions éthiques et solidaires, et notamment de pousser tous les salariés devenus actionnaires de leurs entreprises à abandonner leurs actions. Car le poison du capitalisme financier s’insinue ainsi dans les têtes et dans les raisonnements de chacun. Mais les bons esprits de la gauche, de l’extrême gauche aussi, préféraient et préfèrent en rester à ces actions « vraiment politiques », la manifestation et le vote, voire la grève générale. Mais leur politique et cette façon de faire de la politique est devenue marginale, impuissante, de pure forme car elles ne visent sans cesse qu’à capter à leur profit toutes les démarches critiques, en se prétendant les uniques porte-paroles et les seuls dépositaires du savoir-faire politique, ce qui consiste à faire survivre l’illusion même d’un pouvoir politique puissant, ignorant tout de la sub-politique. Wikileaks (s’il s’attaque à la finance) ou Cantona sont plus proches de la cible du pouvoir dominant et ils redonnent du poids aux actions des individus qui peuvent finir par peser. Il faut donc les aider à bien adapter leurs méthodes et à les faire réussir plutôt que de les dénigrer a priori. L’imagination pour inventer de nouvelles formes d’action devrait être la principale activité de ces formations de gauche qui n’ont plus prise sur l’expérience intime « des gens » ni sur les lieux où se prennent vraiment les décisions. Ces partis sont ainsi comme le papillon qui s’affole autour de la lampe des institutions politiques quand celui qui appuie sur le bouton grâce à sa puissance financière reste dans l’ombre.

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