Comment Gagarine résonne : habiter la cité

Gagarine, le film, déploie une puissance de résonance remarquable. Il prend à bras le corps la question de l’habiter et du bâti pour penser notre relation à nos enveloppes, à ces abris, à ces logements, dont nous tentons de faire des habitats.

Gagarine, le film, déploie une puissance de résonance remarquable. Plusieurs commentateurs ont été touchés par son esthétique (voir la cité, voir le bâti, voir la technique du bâti, ses câbles, ses tuyaux), par son empathie pour les personnages (on s’intéresse à tous), par sa capacité à conjuguer rêve, poésie, conflit social, création technique, solidarité, oppression sur un mode quasi apaisé. (Attention ce texte comporte de nombreux spoilers ! )

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Habiter ou ne pas habiter

Mais Gagarine prend tellement à bras le corps la question de l’habiter et du bâti qu’il offre des pistes très stimulantes pour penser notre relation à nos enveloppes, à ces abris, à ces logements, dont nous faisons –pas toujours- des habitats.  Youri le héros (car Gagarine est une trinité : un mythe qui a existé, une cité qu’on va détruire et un ado qui s’enracine, qui persiste à habiter) semble parfois bien seul à vouloir habiter et donc à résister, à demeurer, à occuper en réparant (comme il peut), en faisant vivre (lors d’une éclipse collective, qui est passage). Son obstination peut sembler désespérée, puisqu’il a tout perdu, jusqu’à sa mère. Mais elle reste lumineuse, non solitaire mais solidaire et surtout créative, ingénieuse. Youri n’est pas dans l’ambivalence comme la plupart des habitants. Car pour la grande majorité d’entre eux, certes, ils aiment cette cité, son histoire et leurs amis, mais en fait, leurs conditions de vie et l’état du cadre bâti sont indignes et les empêchent d’habiter. Alors la plupart veulent être « relogés », même si rien ne garantit qu’ils pourront « réhabiter ». Ce rejet de la place assignée qui prive de tous moyens de faire enveloppe, de faire sien l’appartement et la cité, de s’approprier, est salutaire et l’on aurait pu avoir un film de plus sur la révolte des collectifs d’habitants, ce que peut laisser entendre le début du film. Mais dans le même temps, cet empêchement produit une vie malheureuse puisqu’on reçoit en permanence en retour une image de soi dégradée, abandonnée, précarisée, et impuissante à aménager, à habiter. Finalement, seul Youri, dernier des mohicans-habitants, sera encore là pour prétendre habiter. Mais pour cela -et c’est toute la force du film qui n’est pas social au sens classique du terme- il y faut une bonne dose de créativité, d’imagination et de savoir-faire.

Youri a bien tenté de pousser le collectif à se réapproprier la cité, pour empêcher sa démolition, mais cela n’a conduit qu’à des conflits avec ses pairs et même avec les ainés (scène du père qui sabote l’immeuble). Pourtant, il avait montré le chemin : réparer, réparer sans cesse et le plus vite possible, l’éclairage si important dans les entrailles d’un tel immeuble, l’ascenseur tout aussi vital pour les douze étages. L’électricité semble le nerf de l’habiter pourrait-on dire car elle permet de circuler à l’intérieur, de rendre l’intérieur collectif vivable, et la décoration vient après, même s’il fait quelques tentatives aussi dans ce sens. Un immeuble a des entrailles et l’énergie doit y circuler, pour les humains puissent l’habiter et non craindre à chaque sortie de leur capsule d’affronter le vide, le noir, les pannes.

Capsule de vie

La capsule est au cœur du film et pourrait être directement issue de tous les ouvrages de Peter Sloterdijk qui en fait le prototype même de l’habitat moderne, cette capsule spatiale qui permet à la fois d’être à l’intérieur d’une enveloppe tout en se trouvant à l’extérieur de la terre et paradoxalement de prendre enfin conscience qu’il existe une terre. Youri rêvait de capsule, de station spatiale, de Gagarine à Claudie Haigneré, mais il a en lui cette puissance, cette nécessité de la produire au sein de son immeuble même. Non plus l’appartement, dont on perçoit alors la médiocrité comme intérieur. Youri, lui, ajoute toutes les fonctions vitales, notamment cette serre pour produire sa nourriture. Certes, la capsule possède alors une prétention autarcique, contrainte par la situation alors qu’habiter ce n’est jamais vivre en autarcie mais dans le commerce, l’échange. Mais un échange régulé, sur lequel on a prise, que l’on peut reprendre en mains. Cette condition essentielle du filtrage, si souvent oubliée dans le logement industriel, est bien présente ici, jusque dans l’extrême enfermement de l’enveloppe produite clandestinement par Youri. Habiter, c’est bien filtrer les échanges et ne pas être réduit à une connexion à un réseau (quand bien même les téléphones continuent à jouer un rôle important dans le film). Le filtrage de Youri peut sembler radical, ultime acte de résistance à la destruction annoncée, mais il est aussi ambitieux, poétique et mieux connecté à son environnement, à la nature que la plupart de ces cités. Il est aussi fragile, comme on le voit lorsque le froid l’envahit.

Le lestage du mythe pour habiter

L’autre dimension de l’habiter consiste en un lestage, terme maritime plus mobile qu’un ancrage, qui dit aussi l’impératif des repères, des origines, des liens, au-delà du site. Pour habiter, il faut s’originer au-delà du cadre bâti et se projeter au-delà de l’instant. Ce que font très bien les nomades lorsqu’ils plantent leur mât dans les plaines de Mongolie, ce mât qui les connecte à leurs dieux, à leurs ancêtres, au-delà d’eux-mêmes. On voit alors la puissance du mythe produit par le nom attribué à la cité. Gagarine oriente tout le collectif, à la fois vers le communisme, vers l’espace, vers le progrès technique, le moment exaltant de cette croyance puissante du XXeme siècle. On peut dire que cela marchait, que cela donnait le sens des places à chacun : une cité moderne, un héros qui vient en personne l’inaugurer, des relations sociales organisées par le parti, la commune et les associations. Ce qu’on détruit en abattant Gagarine, c’est la longue traine de cet élan qui donnait le sens des places et de l’avenir. La dispersion qui s’ensuit prend des allures de déroute et d’errance individualisée (départ des vans et des camions de déménagement). Même les Roms, voisins de la cité, errent moins et gardent plus de sens collectif pourrait-on dire, jusqu’au moment où la pelleteuse et les gendarmes mobiles détruisent à leur tour méthodiquement ce qui pouvait commencer à faire habitat et ancrage. La violence de la scène prémonitoire dit bien qu’il n’y aura pas d’échappatoire, nul ne peut habiter désormais s’il ne s’avoue soumis à cet ordre qui tourne sur lui-même, sans lestage aucun qui le dépasse, qui lui donne sens, tout consacré qu’il est à sa propre survie sur les cadavres des errants qu’il crée, errants de l’emploi, de l’habitat, de la culture. Youri, lui, a tout compris de ce lestage. Gagarine-le-mythe doit se révéler par son prophète et la cité ainsi se détacher du monde. Les scènes bouleversantes et superbes de la cité qui, après avoir parlé en messages lumineux, décolle littéralement disent plus que de longs discours sur cette puissance de l’habiter. Oui, habiter c’est pouvoir décoller de l’assignation au bâti, au logement parce qu’on est lesté par un mythe, grand ou petit, collectif ou particulier, qui fait de cet espace son monde, au-delà de ses contingences. Le droit d’habiter requiert donc beaucoup plus que le droit au logement, et la mission des architectes, donner les conditions de possibilité de cet habitat, sont une exigence vitale pour notre survie urbaine. Et le compte n’y est pas, il n’y était pas avec les cités d’avant, comme le montre l’effondrement de Gagarine, mais détruire Gagarine ne suffira pas.

Fabriquer son désir

Il reste une dimension essentielle de l’habiter que l’on trouve bien mise en scène dans le film : l’ambiance ou la résonance pour parler comme H. Rosa, c’est-à-dire ici de l’arbitrage entre les contraintes du bâti qu’on hérite souvent, même quand il est neuf, et le projet de décollage qui est celui de chaque habitant. L’ingéniosité de Youri est extraordinaire sur ce plan. Et le film nous fait pénétrer dans cette matière qu’est le logement, dans ses matériaux (cloisons, portes), dans son système technique (câbles électriques, boitiers, ascenseurs, chaufferie) et dans ses formes intérieures (cages d’escaliers infinies, couloirs infinis) ou extérieures (symétrie absolue des distributions de fenêtres, rythme des poutres et des planchers, matière rouge de la brique). Et cette matière se travaille sans cesse par les habitants eux-mêmes et surtout par l’ultime habitant, Youri. Les matériaux changent (polystyrène simulant la capsule, grands drapés des plastiques) mais aussi les formes (percements des passages, spécialisation des pièces), ce qui demande une créativité de bricoleur très informé puisque toute pièce récupérée ailleurs peut être réinventée à d’autres fins (comme les antennes satellites pour la récupération de l’eau de pluie). Alors, émerge ce sentiment d’appropriation, alors se démontre l’existence de cette capacité de façonnage de l’enveloppe technique, qui est toujours là, parfois encouragée par le marché comme on le voit avec les grandes enseignes de bricolage. Faire sien suppose de transformer techniquement mais aussi de porter une ambiance, un style, sa marque personnelle faite de son histoire et de ses rêves. Youri va jusqu’au bout de cette transformation puisque de toutes façons, la destruction est promise et le film excelle à faire éprouver cette ambiance de capsule spatiale (voire de station spatiale) créée par Youri et l’on jubile avec lui de ce bon tour de rêve joué aux aménageurs-démolisseurs.

L’immeuble est vivant

Et l’on ressent aussi avec Youri tout l’arrachement et la dépossession que représente cette démolition. Détruire des logements, ce n’est finalement pas grand-chose, un acte technique de plus, mais détruire un habitat, cela mérite d’y réfléchir à deux fois et au moins d’être sûr que l’on peut proposer non pas un autre logement mais une autre chance d’habiter vraiment. Sans se faire l’avocat d’une révolte ou d’une résistance pour une cause bien vague, le film permet d’insister sur la prudence qui devrait être la nôtre quand on engage ces opérations, quand on construit comme quand on détruit. Un peu comme les peuples amérindiens pratiquaient avec les arbres, qu’ils pouvaient certes couper parfois mais à grand renfort de cérémonies et d’excuses pour ne pas déchirer les liens de famille qui organisent les relations entre les vivants. Ici, l’immeuble est devenu vivant, et son cœur continue à battre jusqu’au bout grâce à Youri, quand bien même ses habitants ont accepté de déshabiter, pour certains parce qu’ils n’avaient jamais vraiment réussi à habiter. L’attachement à la pierre qu’on vante parfois dans le patrimoine avec des sanglots dans la voix, est tout aussi présent dans ces logements « modernes », qui ont fait enveloppe pour tant de personnes, pour tant de vies.

Bref, un film fondamental pour éduquer des générations d’architectes, d’urbanistes, de sociologues mais aussi de citoyens qui pourraient enfin « ne plus céder sur leur désir », comme le disait Lacan, pour enfin habiter, partout où l’on prétend les parquer ou les loger.

Sur ce sujet, j’ai publié récemment un article dans la revue internationale d’urbanisme n°9 : « Quand la pandémie révèle la médiocrité de nos enveloppes : habit, habitat, habitacle, habitèle ».

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