Temps de guerre ou temps du soin

Quel autre grand récit que celui de la guerre proposer dans un temps d’incertitude extrême ? Le message politique d’aujourd’hui doit cadrer la vision du problème actuel, faire sens et nous orienter aussi vers un devenir. Et selon la formulation choisie, il se propagera ou conduira dans une impasse. Souhaite-t-on un avenir machiste et autoritaire ? Ou veut-on bâtir une société du soin ?

Le décalage entre la rhétorique guerrière adoptée par le président de la république et les temps que nous vivons a été soulignée à plusieurs reprises (Annie Ernaux, Bruno Latour, Rony Brauman ou Clément Viktorovitch par exemple). Mais quel autre grand récit, quel storytelling proposer dans un temps d’incertitude extrême ? Le message politique d’aujourd’hui doit cadrer la vision du problème actuel qui fasse sens et nous orienter aussi vers un devenir. Et selon la formulation choisie, il se propagera et gagnera les esprits, voire même les mobilisera ou au contraire sera rejeté ou les conduira dans une impasse cognitive ou politique. La métaphore guerrière convoque un avenir à la fois machiste et autoritaire, dans la ligne des institutions de la Veme République. Le registre du soin, lui, permettrait de mettre en valeur une autre façon d’être ensemble et d’en faire le principe même du monde d’après.

Après tout, ce sont bien les soignant-e-s (et là l’écriture inclusive s’impose !) que l’on déclare en première ligne, que l’on valorise comme soldats ou héros, alors qu’il suffirait de les valoriser (réellement et non seulement dans les discours) comme soignants. Dans ce cas, la rhétorique des lignes de défense n’est plus d’une grande utilité car on voit bien que cette vision style ligne Maginot ne résiste même pas à l’étrange blitzkrieg du virus, d’autant moins qu’il ne mène pas ce genre de guerre. Le virus n’attaque personne, il ne vise qu’à se répliquer, selon l’algorithme qui est le sien. Certes, on parle de « défenses » immunitaires mais précisément, les défenses en question sont beaucoup plus subtiles qu’un affrontement et les stratégies thérapeutiques comportent de multiples méthodes pour affaiblir, bloquer, contourner, leurrer ou transformer le virus, etc. Sinon comment expliquer la stratégie paradoxale du vaccin qui n’a rien d’une guerre conventionnelle ?

La métaphore du système immunitaire permet, elle, de faire le lien avec le principe du soin. Car c’est bien un système qui est en péril au niveau individuel comme au niveau social. Si l’on parle de faire corps, ce n’est pas comme un corps d’armée, comme un bloc, mais comme une solidarité organique qu’il faut retrouver, car elle a été perdue, voilà le diagnostic que l’on peut faire. Alors que l’on a sans cesse créé de nouveaux canaux de communication et d’échange, de nouveaux réseaux, terme devenu le mot-clé de toute notre civilisation numérique, nous avons négligé les enveloppes, les membranes, les filtres, tout ce qui permet de prendre soin pendant ces échanges, tout ce qui rend ce monde habitable. Prendre soin peut alors signifier soigner (cure) comme on doit le faire en urgence en ce moment mais aussi être attentifs à (care). Voilà un programme politique qui va bien au-delà de la situation d’urgence mais qui a l’avantage de proposer déjà un cadre pour l’après, d’orienter une vision de l’avenir pour en faire un devenir commun. Car faire la guerre ne donne jamais de clés pour le futur puisqu’il s’agit avant tout de défendre l’existant, ce que beaucoup voudraient déjà engager en ramenant tout le monde au travail le plus tôt possible. Or, prendre soin vaut programme politique comme l’a quelque peu reconnu le président de la République, parlant de la santé comme un bien qui ne peut plus être compté selon les mêmes critères que l’économie marchande.

Dès lors, toutes les initiatives gouvernementales et celles de la société civile peuvent être évaluées à cette aune, pendant la pandémie et après. Se confiner n’a rien à voir avec la guerre mais consiste à prendre soin, des autres et de soi. Tous ceux qui contribuent à l’alimentation de la population ne se voient pas comme des soldats mais ils prennent soin de nous. Et ils peuvent prendre soin de différentes façons. Lorsque la grande distribution déclare vouloir prendre soin des producteurs locaux, on espère qu’elle saura prolonger cet esprit de « care » au-delà de l’urgence, en rémunérant les producteurs correctement, en prenant soin de la qualité des produits, en soutenant les producteurs qui prennent soin de la santé de leurs consommateurs tout en prenant soin de la terre qu’ils « exploitaient », disait-on auparavant. Mais on ne parlera plus alors de « guerre commerciale » pour gagner des marchés mondiaux, au prix d’une « guerre aux parasites » qui justifie toutes les méthodes de destruction des écosystèmes à grands coups de pesticides. On voit bien comment la rhétorique guerrière pour la crise sanitaire prépare la rhétorique guerrière en matière industrielle et commerciale pour l’après pandémie. Elle permettrait trop aisément de justifier à nouveau toutes les prédations et destructions engagées sur la planète. 

Tous ceux qui contribuent à l’éducation, de leur côté, sont avant tout des professionnels du soin, de nos enfants, et à travers eux de l’avenir commun. L’ampleur de leur responsabilité et du travail nécessaire apparait soudain plus clairement avec le confinement. Il faudra s’en souvenir et leur demander de continuer à prendre soin de la santé intellectuelle et morale des enfants et non seulement d’exiger d’eux des performances, des scores après empilement de connaissances. Ainsi, la qualité éducative devra remplacer la pression des programmes pour que l’école devienne le lieu de la joie d’apprendre, à son rythme, parce qu’on prendra soin des élèves avant de se battre pour des scores.

Prendre soin les uns des autres, c’est aussi ce que font les artistes mais aussi ceux qui jouent de la musique sur les balcons, ceux qui font les courses pour les plus âgés, ceux qui aident les réfugiés et les SDF, ceux qui reconvertissent leurs ateliers pour produire des masques, etc. Toutes initiatives qui n’ont pas besoin de l’Etat mais qui lui demanderont une reconnaissance, car toutes ces activités existent en temps ordinaire mais sont toujours considérées comme une forme de voiture-balai de la misère du monde, dont on rogne les crédits dès que l’on peut, comme avec les emplois aidés. La culture du soin est toujours présente fortement dans nos sociétés mais elle est disqualifiée parce qu’elle est toujours asymétrique : ceux qui peuvent, ceux qui savent, ceux qui ont réussi consentent une aide, un soutien, une forme de solidarité qu’il faut bien mesurer en veillant surtout à ne pas renforcer l’assistanat. Or, que demande le chômeur si ce n’est, lui aussi, de contribuer, de rendre service, de prendre soin, à sa place ? Dès lors que notre économie serait évaluée au critère du soin, tant d’activités deviendraient visibles et mériteraient rémunération qu’il serait alors possible de résoudre la question du chômage très vite. Attention, va-t-on me dire ! Ne laissons pas croire qu’il existerait de l’argent magique ! Et pourtant si, on l’a vu avec tout ce que la BCE a pu dégager comme financements : quand nous voudrons construire une société du soin, nous trouverons l’argent. On pourrait même profiter de l’occasion pour requalifier certaines activités comme délibérément parasites : celles qui ne prennent soin de personne, car elles sont purement spéculatives voire frauduleuses, comme une bonne partie de l’activité financière. Toutes ces ressources sont là, changer l’affectation des richesses produites collectivement vers le soin n’exige en rien de l’endettement, puisque c’est précisément de ce crédit généralisé que ce sont enrichis ces financiers.

Prendre soin c’est aussi prendre soin de notre enveloppe la plus importante et la plus menacée, la Terre. Toute la réduction forcée des déplacements et de l’activité industrielle montre les effets immédiats sur les pollutions, même à brève échéance. La leçon doit porter : prendre soin de notre air, de notre eau, de la faune et de la flore, de nos paysages, …. et de notre santé, cela peut devenir la priorité, contre une supposée croissance totalement fictive (le PIB !) qui organise le dépérissement de nos civilisations et de l’éco-système à la fois. Oui, prendre soin c’est ralentir les flux, ralentir la production et retrouver un accord, une bonne entente, avec notre enveloppe que nous avons maltraitée en croyant qu’on en était les maitres et qu’on se trouvait à l’extérieur, capables de tout réguler. Prendre soin c’est devenir écologiste au sens où nous sommes à l’intérieur de cet écosystème, où nous sommes pris dans la relation à tout être vivant, et non au sens où nous pouvons tout guérir avec encore plus de technique, ce qui est le programme de verdissement de beaucoup d’investisseurs.

Finalement, prendre soin c’est veiller les uns sur les autres, dans le sens du souci constant des autres, des plus faibles d’abord, sur lesquels doivent se régler toutes nos stratégies comme c’est le cas pour les capacités de réanimation. Prendre soin doit devenir la mission prioritaire des politiques. Non pas pour qu’ils nous prennent en charge, car on imagine très bien la transformation du chef de guerre présidentiel en thaumaturge, en guérisseur universel. Prendre soin, c’est avant tout écouter et organiser le soin collectif et réciproque, c’est faciliter l’imagination et l’intelligence collective et non déléguer aux super experts et à la haute administration, qui ne peuvent prendre soin car ils sont, de façon systémique, éloignés des personnes concernées. Le retour politique des personnes concernées est l’exigence de tous les mouvements sociaux de l’année 2019 partout dans le monde, à l’hôpital comme ailleurs, contre la confiscation du pouvoir par quelques-uns. Organiser cette reprise en main du soin par les personnes concernées, c’est le seul rôle des dirigeants actuels, c’est tout ce qu’on leur demande et pour cela avoir le courage d’affronter ceux qui confisquent à leur profit les décisions et les ressources. Prendre le parti de « ceux qui ne sont  rien » contre « ceux qui ont tout », c’est aussi prendre soin politiquement de notre démocratie à condition de leur restituer leur pouvoir d’agir.

Grand programme politique ou grand discours d’un instant ? il faut en effet une vraie volonté politique pour ne pas se laisser happer par les effets de manche d’un discours suprême, fut-il habillé comme un programme de soin. Quels seront les leaders politiques qui dans le monde sauront adopter ce souci du soin ? Pour une fois, on pourrait même espérer une compétition vertueuse dans ce sens !

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