Mouvements sociaux 2020 : apologie du chaos connecté

Les mouvements sociaux commencés en 2019 peinent à trouver des « débouchés politiques ». Rien d’étonnant car leur force réside dans leur capacité à générer un chaos connecté qui menace le 1% de chaque pays, de toutes ces oligarchies. Face au chaos climatique, financier et militaire que le 1% entretient, il faut revendiquer les vertus de création et d’exploration du chaos des mouvements sociaux.

En ce début d’année 2020, les mouvements sociaux qui se déploient dans le monde sont dans l’attente d’une nouvelle phase. Que ce soit au Chili, au Liban, en Algérie, à Hong Kong ou en France, pour ne citer que les situations les plus violentes et durables, tout le monde voit bien la difficulté à trouver des « solutions politiques », des « compromis ». Et même lorsque des mouvements de rue sont moins visibles, le nombre de pays dits ingouvernables ne fait qu’augmenter, en Europe même, avec des majorités étriquées, des refus de reconnaissance des votes, des alliances complexes et instables. Pour deux raisons :

  • Les gouvernements ne font plus de politique mais de la police (et la France tient la tête dans cette course), leur potion libérale/autoritaire peut varier de composition et être marquée par une corruption plus ou moins forte, ce sont toujours des oligarchies qui abusent de leur pouvoir pour empêcher toute solution politique qui remettrait en cause leur domination et celle du 1% qu’elles servent.
  • Les forces d’opposition ne peuvent plus que s’opposer, radicalement, car tous les compromis précédents ont abouti à des défaites et à des entourloupes, la crédibilité des gouvernants est nulle et toute négociation vouée à l’échec ou à la manipulation. Mais cette opposition n’a que des réformes radicales à proposer (constitutionnelles souvent) qui ne sont prises en charge ni par la classe politique traditionnelle ni par les procédures représentatives. La perte de crédibilité semble s’étendre aux forces démocratiques et/ou de gauche instituées, qui ont trop longtemps profité des compromis pour prétendre offrir des solutions de sortie de crise.

Il est dès lors normal de s’inquiéter des « débouchés politiques », comme le fait Edgar Morin récemment dans Libération, et des conséquences possibles de leur absence. Pourtant, cela ne fait que signaler notre incompréhension des impasses politiques profondes auxquelles a conduit la phase récente de libéralisme autoritaire étendue à tous les pays depuis 1980, dans une époque de crise écologique qui demande pourtant un changement radical à l’échelle de la planète. La disqualification de la politique, de tout débat au nom du TINA (there is no alternative), ne peut que produire une révolte violente car il n’y a plus en effet d’autre alternative que l’insurrection face à la dictature financière, à la prétention savante des technocraties qui sont en fait devenues elles-mêmes des oligarchies, à coup de chantage à la dette, de mise en crédit de tous, de tableaux de bord et d’algorithmes qui servent à justifier l’injustifiable sans jamais discuter des fins, ni des sources des calculs. Plus encore, les quêtes de « solutions politiques » laissaient toujours supposer l’existence de leaders ou d’avant-gardes éclairés, qui, eux, sauraient vers où il convient d’emmener le peuple. Les gilets jaunes ont révélé à quel point ce modèle était inadapté à ce qui se lève. Il peut y avoir des revendications, des objectifs ponctuels, mais ils peuvent diverger, leur hiérarchie n’est pas certaine, et les méthodes pour y arriver restent floues. La vision finaliste des mouvements sociaux (« que veulent-ils ? ») et de l’histoire (« le progrès c’est par où ? ») ne fonctionne plus. Pas plus que ne fonctionnent les rappels historiques, dont on est friands en France, de la Révolution au Front Populaire, convoqués pour servir de modèles. De même pour la « grève générale » issue des mêmes traditions et qui suppose une coordination et des directions syndicales puissantes et radicales : elle reste coûteuse et se limite dès lors à des formes de blocages systémiques qui minent toutes les autorités, y compris syndicales. L'invention de formes insurrectionnelles locales spécifiques aux métiers est plus importante pour déstabiliser les pouvoirs et tisser des liens durables avec les populations : on peut regretter actuellement cette faiblesse des propositions d’action en direction des usagers des transports par exemple. La contre-réforme des retraites a beau être « universelle », elle ne suffira pas à générer une résistance universelle active sous forme de grève générale.

Plutôt qu’une vision finaliste de l’histoire, il serait sans doute plus utile d’en adopter une version évolutionniste. A l’échelle nationale comme à l’échelle mondiale (car les deux sont désormais indissociables, d’où la complexité des solutions), les mouvements sociaux (et électoraux) ne sont pas orientés dans un sens, ni ne sont pris dans des cycles ou dans des contradictions qu’on pourrait repérer. En fait, nous sommes politiquement entrés dans une ère de chaos généralisé, qui a les propriétés dramatiques du chaos assimilé à l’effondrement ( et l’effondrement écologique en fait partie et génère une grande partie des incertitudes actuelles) mais qui possède aussi les propriétés créatives de l’effervescence et des possibles. Les mouvements sociaux ne sont pas orientés dans la même direction, aucun socle idéologique commun ne les unifie mais leur mise en réseaux et leurs capacités d’emprunt réciproque à l’échelle planétaire sont inédits. Les deux exemples les plus récents sont tous les deux issus des mouvements féministes, ce qui n’est sans doute pas un hasard : la chorégraphie chilienne «  un violador en tu camino » contre la culture du viol et les affichages contre les féminicides ont été empruntés, repris, traduits à une vitesse extraordinaire pour des effets d’opinion importants. La puissance de propagation et de réplication, comme je les appelle, de ces slogans, de ces cibles, de ces mèmes est sans doute le trait majeur de la décennie 2010, comme on l’a vu avec le printemps arabe (dégage !), avec les mouvements des places (occupy !) ou #metoo. Il faudrait y ajouter le mouvement des ZAD, sous des formes diverses dans le monde.

Cette nouvelle phase qui a marqué l’année 2019 est profonde et durable dans ses deux dimensions : manifestations de rue et propagation de réseaux. Elle ne semble « déboucher » sur « rien ». En fait, ces mouvements d’emprunt constitue une phase d’expérimentation, de variations au sens évolutionniste du terme, d’essais-erreurs, à partir duquel, parfois, un apprentissage collectif se fait, une sélection, qui n’est pas orientée a priori, qui profite seulement d’un milieu et d’un moment favorables. Les finalités sont en train d’être découvertes en même temps que le mouvement se déroule. Toute tentative de mise en forme ou de mise en perspective trop hâtive les condamnerait. Les forums sociaux qui se sont développés dans les années 90 et 2000 à partir de Porto Alegre ont été aussi proliférants au début puis se sont copiés et répétés au point de s’enkyster après avoir joué leur rôle de connexion entre acteurs si divers. L’important est au contraire désormais de tester toutes les combinaisons, de multiplier les variations, dans les buts et dans les moyens. Certains pourront en payer un lourd tribut comme ce fut le cas pour plusieurs printemps arabes.

Mais au nom de ces craintes, ou des rappels historiques des risques de ces tentatives non cadrées politiquement, on pourrait discréditer ces mouvements, comme ce fut le cas avec les gilets jaunes, on pourrait vouloir redonner la main aux anciennes recettes politiques instituées. Or, il faudra des erreurs, des dérives et des impasses pour trouver les combinaisons gagnantes car la dérivation est la clé, et non la répétition simple. Les mouvements actuels s’affaiblissent, dit-on, en raison de leur incapacité à se structurer, à dégager des leaders, à prendre des décisions, etc. Or, cet horizontalisme ou cette réduction des échelles (comme avec le municipalisme) sont la condition de l’expérimentation appropriée, celle qui cultive ses attachements. Ce n’est pas en tant que tel un attachement au local mais un rattachement aux échelles pertinentes, d’où cet extraordinaire connectivité de ces « entrepreneurs de chaos » que sont tous les mouvements actuels, ce qui ne semble pas aussi noble que les « entrepreneurs de cause » de la science politique mais qui dit bien la radicale nouveauté de ces temps où la propagation a pris le dessus sur la coordination et la stratégie. Ce qui est perdu en termes de coordination instituée est regagné à travers la connectivité contagieuse, par la vitesse d’apprentissage. Attention cependant, il ne faudrait pas confondre ces modalités d’exploration des formes d’action possibles avec les solutions instituées qui émergeront un jour (ce qu’on a fait en instituant les soviets de la conquête du pouvoir par un parti d’avant-garde comme base de toute l’organisation sociale socialiste avec les effets que l’on connait). La question de ce que j’appelle « les enveloppes », de ce qui permet de contenir et de stabiliser des collectifs, de produire du « nous » durable et de l’intérieur, est essentielle mais elle n’est pas à l’ordre du jour actuellement, car il est désormais prioritaire de générer un chaos systématique pour inventer des possibles, pour trouver les meilleures méthodes pour faire capituler les oligarchies. Ce n’est donc pas non plus une version instituée des réseaux, qui seraient censés tout coordonner en vue d’une prise du pouvoir, qui pose de sérieuses questions et qu’il faut anticiper comme le préconise Lordon. Mais le temps n’est pas encore venu. Ce qui est à l’ordre du jour, c’est l’exploitation des réseaux pour générer le chaos par propagation et réplication.

Dès lors, on évitera de se lamenter sur les black blocks (que la police pourrait contrôler très aisément), sur les blocages, sur les fautes de communication des uns ou des autres, etc. et l’on veillera à sélectionner les actions réussies selon deux critères principalement :

  • Le premier critère est la réputation, c’est-à-dire la guerre de l’opinion, qui s’est désormais étendue à toute l’économie car la finance spéculative comme les marques dépendent de façon vitale de ces effets de réputation et les plates-formes numériques ont donné à chaque individu la griserie de l’expérience réputationnelle, à coups de like et de retweets. Il faut profiter de cette dynamique virale pour déstabiliser toute la crédibilité des institutions complices, des gouvernants, mais aussi des firmes, des marques et des puissances financières (d’où l’intérêt de la cible Black Rock, car la lumière est ce qui leur fait le plus peur). Notons que Macron est lui-même totalement gouverné par sa quête de réputation auprès des investisseurs, qui l’ont fait élire. La plupart de ses réactions si arrogantes doivent être interprétées non pas à destination du peuple mais de ses commanditaires et en fonction de la réputation qu’il quête auprès d’eux. C’est pourquoi la guerre des slogans, des images, des vidéos, des publications, des révélations grâce aux enquêtes journalistiques aussi, est un terrain privilégié. Le travail soigné de leur mise en forme est essentiel. Et quand les artistes y participent pendant les manifestations comme le théâtre du Soleil, l’orchestre de l’opéra de Paris ou les chants de Quilapayun, tout cela envoie un signal fort de puissance créatrice et joyeuse du collectif en lutte. La bataille pour l’hégémonie gramscienne se joue désormais à haute fréquence (même si les résultats semblent moins durables ou systématiques, le décrochage idéologique de l'emprise libérale est profond).
  • Le deuxième critère est la peur. La soumission, le consentement et l’autorité ne sont intériorisés durablement qu’à travers le véhicule de la peur. Depuis que la propagande du TINA et de la dette/ crédit généralisés ont rendu chacun enchainé à un destin supposé volontaire, il devient difficile de penser que d’autres voies sont possibles. Il faut donc que les actions chaotiques redonnent confiance et réjouissent le peuple, comme c’est souvent le cas dans les effervescences collectives. Mais dans le même temps, il faut que la peur change de camp, que les 1% craignent pour leurs biens, leurs statuts et que ce soient bien eux seuls qui soient ciblés. Les objectifs des manifestations, des communications en ligne doivent être sélectionnés en fonction de cela. L’objectif est que le « bloc bourgeois » comme on l’appelle parfois se fissure et que les uns exigent des autres qu’ils arrêtent les frais pour protéger l’essentiel et que le chaos soit porté en leur sein ( ce qui est loin d’être le cas en France notamment). L’un des moyens d’actions, largement sous-estimé actuellement, est entre les mains des hackers. Le bien nommé Chaos Computer Club se réunissait fin décembre à Leipzig et avait décidé de se coordonner avec les activistes du climat comme Extinction Rebellion. Voilà un type de « convergence » plus efficace que les incantations habituelles. Et c’est une des façons de générer la peur chez les 1%, celle qui touche à leur contrôle sur leurs informations (dont les consortia de journalistes ont montré la richesse subversive) ou plus simplement au fonctionnement ordinaire de leurs systèmes. La spéculation financière qui alimente en flux continu la richesse de tous ces investisseurs dépend et a été amplifiée par les réseaux numériques à une échelle extrême. Or, dans leur culte de la vitesse à tout prix, ces architectes des plates-formes de transaction ont sous-estimé délibérément les investissements dans la sécurité des réseaux et la multiplication des data breaches de plus en plus fréquents et puissants montre que les failles existent. Autant il est très pertinent de couper les flux du monde industriel et marchand, à travers l’occupation des ronds-points, les grèves des transports, les blocages de plates-formes logistiques ou les coupures sélective du courant électrique, autant il serait vraiment dommage de ne pas toucher au cœur du système du capitalisme financier numérique, ses centres de calculs, ses plates-formes et ses réseaux.

Tous ces éléments n’ont pas besoin de plan ou de coordination mais avant tout d’expériences, d’audace, de soutien et de visibilité. L’ère politique actuelle ne dépend plus des partis, des élections, des formalismes représentatifs (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne reviendront pas à un moment, totalement réinventés). L’ère politique actuelle est celle du chaos connecté, qui permet d’apprendre, de trouver les failles, de casser les réputations et d’engendrer la peur chez les oligarques. L’absence de finalité n’est pas un défaut, c’est une condition, un milieu d’expérimentation porteur d’élans et d’incertitudes, de victoires et de défaites. La lutte contre le réchauffement climatique n’est pas plus une finalité en tant que telle car plusieurs versions s’affrontent sur les façons d’y parvenir, plus ou moins capitaliste, plus ou moins technique, plus ou moins urbaine, plus ou moins sobre, etc. Là aussi, le chaos n’est pas à venir, ni comme horizon d’attente ni comme crainte, il est déjà là dans les incertitudes et dans les modes d’action. L’expérimentation est nécessaire pour générer le plus de variations possibles, sans prétendre trancher politiquement (sélectionner) lesquelles seront les futurs vainqueurs.

L’âge de la subversion permanente s’installe et c’est le seul recours contre les plans rationnels, globaux, calculés à coups de ratios, qui engendrent le dépérissement des désirs, le renoncement de nos vifs comme diraient Deleuze et Damasio, tout cela pour le plus grand bénéfice du 1% entièrement pris dans son orgie de profits qui atteint l’ubris, la démesure ( et la France est championne de distribution de dividendes toutes ces années, tandis que le service public et les salariés doivent se serrer la ceinture au nom d'une "rigueur responsable"). Cependant, l’enjeu clé de toutes les expérimentations chaotiques reste leur capacité à faire émerger un sens à partir du conflit, à travers toutes ces figures de subversion. Cibler plus clairement l’ennemi est certainement ce qui permettra, par approximations successives, de repérer les lignes de faille et de réunifier toutes les autres parties prenantes. Le slogan des 1% est de ce point de vue le plus clair, quand on précise qu’il ne s’agit pas de statistique seulement mais d’une forme oligarchique prise par les réseaux de pouvoir entre les membres de ce 1% (dont leurs alliés parmi les politiques et les médias notamment). L’unification proposée par le slogan « fin du monde, fin du mois » permet de cibler les ennemis mieux qu’une proposition générale qui pointerait par exemple « la responsabilité des gouvernements » dont il faut arrêter de laisser croire qu’ils feront la moindre action qui pourrait seulement indisposer le 1%. La montée en généralité trop rapide des ennemis désignés ne donne pas de leviers d’action. Que ce soit « la globalisation », « le libéralisme » ou « le réchauffement climatique », les leviers d’action ne sont pas fournis avec ces termes et leur énormité les rend encore plus insaisissables. En revanche, le « 1% » permet en premier lieu de viser une cible dont on révèle la petite taille, comme l’indiquait déjà La Boétie (les 5 qui entourent le tyran), ce qui la rend déjà accessible. De plus, elle permet de traduire tout cela en noms, en lieux, en personnes physiques et morales précises. On peut lister les responsables et dès lors, toute action locale, sectorielle, ponctuelle qui met en danger des entités de ces listes fait avancer le chaos et teste des modes d’action qui pourront être empruntés par d’autres dans des circonstances très différentes.

La génération du chaos connecté est ici envisagée du point de la transformation sociale nécessaire pour se réapproprier la richesse confisquée par le 1%, indispensable pour traiter la question sociale et la question écologique en même temps ( car cette richesse est là et les liquidités abondent sur les marchés financiers). Mais n’oublions pas que ce 1% et ses serviteurs sont prêts à engendrer leur propre chaos. C’est le négationnisme climatique qui est prêt à laisser la planète s’effondrer en organisant la fuite des oligarques. C’est la spéculation financière qui profite de chaque crise systémique pour mettre encore les états en coupe réglée et étendre son appropriation des mondes sociaux. C’est la rivalité militaro-industrielle des nations du pétrole (USA, Russie, Arabie Saoudite, Iran) qui continuent à préparer de nouvelles formes de guerre permanente les unes contre les autres, plus ou moins déléguées, en y ajoutant la Chine désormais. Notons d’ailleurs que la perspective d’une guerre USA-Iran est devenue tout récemment nettement plus probable, sans vainqueur possible, avec chaos social et humain garanti mais « en même temps » commerce militaire à tous les étages. Bref, le chaos est aussi une arme de domination et de maintien de l’ordre dominant au profit de certains segments ou régions du 1% contre d’autres. Il est donc indispensable de ne s’associer à aucune de ces batailles de substitution qu’excellent à promouvoir les nationalismes et cléricalismes de toutes sortes pour ne se focaliser que sur les luttes qui affaiblissent tous les segments du 1% à la fois. Bref, contre leur chaos destructeur, revendiquons notre chaos créateur et explorateur.  

 

Note de méthode. Ces analyses s’appuient sur un travail de recherche engagé depuis de nombreuses années, à travers une revue d’écologie politique, Cosmopolitiques, des terrains de recherche inspirés par Tarde, qui ont donné lieu à des ouvrages, des articles et un blog (SS3G) sur les événements urbains, sur la propagation sur les réseaux sociaux , dans une inspiration mémétique révisée par l’évolutionnisme culturel de Dennett, appuyés par un suivi régulier des manifestations des gilets jaunes et contre les retraites, et par un cours donné à Sciences Po sur propagations et réplications.

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