Pour penser « En Marche », souvenons nous de l’opération Génération Ecologie

L’émergence d’une nouvelle force politique hors des partis traditionnels n’est pas un cas nouveau. L’histoire de l’opération Génération Ecologie entre 1992 et 1995 permet de comprendre l’appel d’air ainsi créé pour certaines couches sociales que l’on dira technocratiques et les limites de l’opération. L’ampleur des deux opérations En Marche et GE reste bien différente mais instructive.

La fascination  pour le nouveau, pour le phénomène rapide et singulier qu’est Macron, mériterait d’être tempérée par l’histoire. Mon expérience personnelle me permet de rendre compte de ce qui s’est passé avec Génération Ecologie de 1992 à 1995 et l’on peut y trouver des parentés tout-à-fait saisissantes. L’opération Génération Ecologie a été montée de toutes pièces pour contrer les Verts et leurs succès annoncés aux élections régionales et, comme me l’avait dit personnellement Michel Rocard, elle a bénéficié des fonds secrets de Matignon (mais je n’ai pas plus d’information sur les montants). On commence à voir se dessiner les appuis et les méthodes de l’opération Macron (ouvrages de journalistes que je n’ai pas lus), qui s’est jouée à une toute autre échelle mais qui a nécessairement bénéficié des appuis politiques de la gauche au pouvoir, malgré les divisions mises en scène. Il ‘agit bien d’opérations au sens quasi militaire car aucun mouvement social n’a fait émerger une telle offre politique, on est bien dans la création artificielle d’une demande, opération marketing bien rodée (vous ne saviez que vous en aviez besoin, nous vous l’offrons et c’est la solution à tous vos maux !). Dans l’histoire de GE, l’écologie était cependant un cadre de pensée assumé et encore innovant à cette époque alors que les propositions de Macron sont à l’agenda libéral depuis des années. La fin d’une époque de la gauche semble à chaque fois acté, celle de Mitterrand et de son machiavélisme d’un côté, et celle de Hollande et du compromis compromettant de l’autre. Le PS n’a plus de charpente idéologique depuis déjà longtemps et on peut même s’étonner qu’il ait pu survivre grâce aux manœuvres dilatoires de Hollande, au PS puis au pouvoir. Dans les deux cas, la personnification du mouvement est une ressource clé, même si B. Lalonde peut sembler palot à côté de Macron mais cela reste toujours l’effet de la réécriture de l’histoire en faveur des vainqueurs. Mais la structure de l’organisation est très significative. Dans les deux cas, ce sont des experts très masculins (comme le montre le reportage de TF1 sur les coulisses de la campagne) mêlant vieux politiques et affairistes. Ils forment un cercle étroit autour du leader qui prend toutes les décisions, et le Bureau National de GE où j’ai siégé pendant toute cette période est régulièrement court-circuité. Comme En Marche n’a pas encore de structure organisationnelle, on ne sait quelle forme cela prendra mais ne doutons pas que les modes de gouvernement interne seront compliqués à mettre en place.

Car ce que partagent les deux cercles de direction, c’est une idéologie managériale, décalquée de l’entreprise ou tout au moins de certains modèles d’entreprise, et l’intelligence collective n’est pas leur fort : ni pour l’intelligence, car les intellectuels ne sont pas en cour (ils sont chez Hamon notamment), et les conversations de travail et de stratégie sont indigentes ni pour le collectif puisque l’important, c’est l’efficacité à coups de comm et d’opérations marketing (dont les cartables et crayons GE ou encore les bus de campagne par exemple). Lorsque le fonctionnement patine, on change de manager,  comme le fit Lalonde qui mit à la tête de GE le dirigeant de Skyrock, Pierre Bellanger. Sa brutalité et son arrogance mettront rapidement le bazar dans toute l’organisation et il partira au bout de moins de six mois mais cet épisode est assez significatif car les mêmes recettes prospèrent chez En Marche ! La lenteur des procédures, l’obligation  des débats, la prise en compte des minorités, l’impératif des alliances, tout ce qui fait la politique des partis mais aussi la politique en tant que telle en démocratie représentative ( qui n’est pas mon idéal !) est disqualifié au nom de l’efficacité.

Et cela se retrouve dans le recrutement et c’est le trait de ressemblance qui m’a le plus frappé. Lorsque GE s’est créé, un élan se crée pour tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans la gauche marxiste ou étatiste et qui sont plutôt autogestionnaires , pour tous ceux aussi que rebutent le « fondamentalisme » des verts ou ceux qui regrettent leur refus de choisir entre gauche et droite et enfin pour tous ceux qui prétendent depuis longtemps se passer des politiques traditionnels pour mettre en valeur leurs compétences. Une telle offre assez vague (mais clairement écologiste pour GE) suscite ainsi des élans très contradictoires comme pour EM et cela se révéla vite destructeur dans le cas de GE. Macron fonctionne d’abord comme support de projection, comme psychopompe où chacun met ce qu’il veut mais ensuite comme opportunité pour une carrière politique. Le blocage du processus de recrutement de nouveaux candidats dans les partis est subverti et l’attente ainsi rencontrée et créée est impressionnante.

Ayant largement contribué à structurer GE en Bretagne, je me souviens très bien des personnalités très contrastées et très affirmées qui nous rejoignaient et qui avaient la ferme conviction qu’ils allaient renouveler la vie politique à eux seuls. Leur expertise dans un domaine précis leur suffisait pour donner des leçons sur tout sujet et prétendre savoir y faire. Cette ambition, voire cette prétention, est toujours nécessaire pour qui veut devenir candidat mais les partis font en sorte de calmer les ardeurs et de faire subir toutes les étapes,  parfois très longues, pour seulement être candidats, ce qui assure un formatage assez standard des futurs élus et un esprit de discipline qui fait la force des partis. Or, dans ces mouvements émergents, les égos n’ont aucune force de rappel, si ce n’est l’autorité arbitraire d’instances dirigeantes elles-mêmes auto proclamées compétentes. Le résultat fut catastrophique pour GE et l’on peut s’attendre au pire pour EM, dont l’éventuelle majorité ne devrait pas durer très longtemps. Car le seul ciment de la préservation de son poste et donc la dette vis-à-vis de Macron ne fonctionnera pas très longtemps. Le profil technocrate manager existait déjà chez GE, plus varié et de niveau social moins élevé. Mais ces profils sont persuadés de savoir comment s’y prendre et n’ont aucun esprit de discipline, terme issu d’un vieux monde désormais disparu.

A l’époque de GE, un certain nombre d’entre nous restaient marqués par la gauche dans sa version autogestionnaire. C’est ce qui a contribué à produire ce que Boltanski et Chiappello ont appelé le nouvel esprit du capitalisme, revendiquant la fin de la discipline au travail pour privilégier le projet et l’investissement personnel créatif (programme adopté en définitive par le capitalisme financier numérique !). Il semble ainsi qu’il existe comme un décalage (déjà connu) entre les formations sociales, l’idéologie qui les meut et leur traduction politique. L’autogestion des années 70 et 80 s’est en fait transformée en autoentreprenariat. Les consultants, les dirigeants, les indépendants qui forment une bonne part des candidats nouveaux d’EM portent ces discours du projet, de la disruption, de l’innovation, de la mobilisation individuelle et tout cela est totalement contradictoire avec un esprit de discipline partidaire ou parlementaire. A GE, tous ces gens ne pouvaient jamais débattre, ils avaient l’habitude de décider seuls et refusaient les contraintes de l’argumentation.  D’autant plus chez les écologistes qui sont toujours de niveau d’instruction supérieure et souvent scientifique et qui ont tendance à produire des arguments d’autorité pour clouer le bec aux non experts. Dans le cas de EM , ce sont les écoles de commerce qui font le bagage intellectuel de ces troupes et on ne peut pas dire que ce soient des écoles du débat contradictoire. Le formatage au management libéral et à la mobilisation générale (comme le dit Supiot reprenant Junger) leur autorise tous les accès d’autorité et les prises de décisions solitaires. Les finesses tactiques des choix parlementaires risquent d’en rebuter plus d’un, d’autant plus dans un système politique, la Veme République, qui encourage la transformation des députés en godillots. L’absence de projet de réforme constitutionnelle est en fait la garantie que nombre de ces nouveaux arrivants vont se retrouver totalement isolés, humiliés, impuissants. Cette expérience sera bien plus sévère à l’assemblée, particulièrement inutile en France, que dans des élections locales où les municipalités ont encore l’impression de pouvoir agir.

Il faut donc pointer dès maintenant la contradiction entre la prise de pouvoir bonapartiste de Macron  et la base sociale technocratique indépendante novice qui va être transportée à l’assemblée. Ce cocktail explosif sera révélé (comme on le voit déjà) par la découverte des turpitudes de certains, car quand l’efficacité (c’est-à-dire le profit) prime on ne regarde pas toujours à la manière. A GE, plusieurs dirigeants ont ainsi eu des problèmes avec la loi, mais la visibilité du mouvement a tellement diminué après l’accord avec Chirac en 1995 que cela n’a pas eu un impact médiatique important. Je note en passant que cette conversion à droite d’un parti né à gauche nous a conduit avec Noël Mamère à créer Convergences Ecologie Solidarité en 1994, qui fut un grand moment de pratique politique collective et conviviale, où les deux piliers d’une vision politique étaient réunies, l’écologie et l’égalité. B. Lalonde m’avait personnellement justifié ce tournant par sa prévision d’une bataille contre Le Pen au second tour : il s’était trompé d’un septennat seulement mais même dans ce cas, rien ne justifiait ce ralliement avec la droite la plus corrompue  et libérale qui soit. On peut donc s’attendre à des ruptures au sein des députés et du mouvement EM dès lors que Macron donnera encore plus de gages à la droite et aux firmes qui nous gouvernent de fait. Le seul ciment qui peut rassembler tout ce monde est en fait l’idéologie libérale (dont fait partie par exemple le mantra  « pour réduire le chômage, libérons les contraintes du droit du travail » !). Un certain nombre de ces principes peuvent en effet servir de garde-fous pour les autonomes qui seront élus, mais dès lors que les mouvements sociaux, inévitables, vont se développer, et que, face à cela, l’autoritarisme d’un régime bonapartiste, inévitable lui aussi, sera de plus en plus manifeste, il est hautement probable que ce ciment ne résistera pas.

Il existe en effet sur ce plan une contradiction difficile à gérer. Les technocrates entrepreneurs du libéralisme qui forment la population des candidats EM veulent la liberté d’entreprendre mais veulent aussi l’efficacité des décisions, et donc des « réformes ». La liberté politique et l’obligation de débattre leur sont insupportables. L’idéal serait en fait une approche à la chinoise qui rappellerait le slogan de Deng XiaoPing : « peu importe que le chat soit noir ou blanc du moment qu’il attrape des souris ». Ce qui a donné cette dictature libérale assez étonnante, où les affairistes sont au pouvoir à la condition d’en passer par les règles du parti communiste. Comme EM ne peut pas décemment devenir un parti communiste ( !!), la combinaison qui sera trouvée entre libéralisme économique et autoritarisme politique sera intéressante à observer et à haut risque  (et Valls pourra donner des conseils !). La prétention actuelle de faire passer l’état d’urgence dans le droit commun participe de cela et constitue un indice de plus du caractère bonapartiste de ce nouveau régime. Il se doit de répondre aux exigences du capitalisme financier : détruire l’état dans sa dimension juridique,  administrative et de service public mais aussi dans sa dimension  politique démocratique. Le tout au nom de l’efficacité économique (attraper des souris).

On voit bien que l’opération Macron peut constituer une expérimentation intéressante pour l’oligarchie pour  trouver la forme de gouvernement adapté au capitalisme financier numérique qui prend en compte ce nouvel esprit du capitalisme, mais aussi la toute-puissance des firmes financières, le souci de déréguler pour leur laisser le champ libre à condition de générer une paix sociale qui réduise l’incertitude pour les investisseurs. L’absence d’idéologie autre que ce projet libéral a déjà été notée (le creux des discours), au point d’étonner les observateurs : pas de programme, un projet, c’est bien le terme adapté et une personne incarnant la seule alternative possible (TINA est de retour en force et finirait par gagner avec une majorité Macron). C’est pourquoi même la transition énergétique peut devenir simplement une feuille de route stable pour orienter l’action de ces firmes et des élites sans remettre quoi que ce soit en cause de leur domination ( et Trump apparait du coup comme créateur d’incertitude lorsqu’il rejette l’accord sur le climat). On est loin d’un projet porteur d’une vision, d’une prise en compte de l’anthropocène. La crise climatique est désormais une variable d’ajustement qui doit présider à un renouvellement industriel valorisable sur les places financières.

On notera en passant qu’il est très étonnant que les médias évitent d’appliquer le qualificatif de populiste à Macron alors qu’il en présente une grande partie des traits, dont la personnalisation , le rejet des élites politiques, et la fin de la politique elle-même au profit d’une relation directe avec le peuple, en l’occurrence une partie du peuple, les technocrates managers et tous les entrepreneurs que l’on veut éveiller comme le faisait Tapie avant l’époque GE. Car le populisme est un ensemble de traits qui sont plus ou moins mobilisés dans toute démocratie représentative, comme l’a montré X. Mellet dans sa thèse récente (la composition médiatique des populismes).

La fin de la politique, démocratique, voilà un objectif recherché par les firmes financiarisées depuis longtemps, voilà ce que vise aussi un régime bonapartiste à la Macron, qui se passe de programme, qui se passe du parlement et gouverne par ordonnances et qui ne vise que l’efficacité manageriale. Tout cela est d’une toute autre ampleur que le petit chantier expérimental de Lalonde et de GE mais la matrice est en fait quasiment la même cependant.

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