Réponses aux réponses: l'âge de la multitude vs l'âge de la prédation

Ce billet sert de réponse aux réponses des auteurs du livre « l’âge de la multitude » qu’ils ont publié sur leurs blogs respectifs ici et ici. Il fait suite à ma tribune-note de lecture publiée sur internet actu vendredi 7 septembre (nécessaire pour ceux qui veulent comprendre quelque chose aux mises au  point qui suivent).

Ce billet sert de réponse aux réponses des auteurs du livre « l’âge de la multitude » qu’ils ont publié sur leurs blogs respectifs ici et ici. Il fait suite à ma tribune-note de lecture publiée sur internet actu vendredi 7 septembre (nécessaire pour ceux qui veulent comprendre quelque chose aux mises au  point qui suivent).

Evidemment, mon objectif était de sortir de l’unanimisme et de l’eau tiède des évidences de la révolution numérique, la critique était donc, comme il est dit dans un commentaire, à charge, même si je reconnaissais l’intérêt de certaines idées (comme la fiscalité qui limite les aides d’état lorsque les développements logiciels demeurent propriétaires). Mais je ne pense pas avoir attaqué ad hominem les auteurs. Leurs réponses le font, elles, puisque Henri Verdier rappelle la LCR, où j’ai milité pendant deux ans quand j’avais dix-huit ans en 1972, c’est dire à des années-lumières de notre monde ;-) pour mieux caricaturer ma critique et éviter de répondre sur le fond. Il rappelle aussi, et c’est encore moins élégant, que Cap Digital a contribué à certaines des entreprises de recherche (c’est comme cela que R. Descoings me désignait) que j’ai créées (Lutin) ou soutenues activement (le médialab), sur un ton qui sonne comme un désagréable« on ne mord pas la main qui vous nourrit ». Ma critique des pôles de compétitivité fait partie d’une réflexion plus large sur les politiques d’innovation que j’ai développée ici (vidéo) et ici (texte) qui n’a jamais porté sur les aspects recherche mentionnés par H. Verdier mais sur les aspects propriétés des résultats et faible effet d’innovation réelle (à cause d’un suivisme des lieux communs de l’innovation qui sont précisément répandus par des livres comme celui que je critiquais). N. Colin va plus loin dans la distinction sociologique : nous ne sommes pas dans le même monde, nous ne nous sommes jamais croisés, ce qui me disqualifierait pour critiquer leur livre sans doute, eux qui sont au four et au moulin de l’innovation en France. L’effet produit constitue un petit bijou sociologique qu’il faut lire : nous ne sommes pas dans les mêmes réseaux, vous n’avez pas fait l’ENA et vous n’êtes pas inspecteur des finances ni ingénieur, vous êtes donc un intrus.

Et en effet, la distance sociale est grande entre nous au moins pour deux raisons périphériques : tout d’abord, nous ne sommes pas de la même génération, et vingt ans d’écart et de travail sur les questions numériques donnent sans doute un éclairage historique qui douche les enthousiasmes , et ensuite, je n’ai participé délibérément à aucune instance mise en place par les gouvernements de droite pendant dix ans et je ne le regrette pas, quitte en effet à perdre en visibilité. Plus important, la remarque de N. Colin signale comment une oligarchie finit par vivre dans son monde et penser toutes les questions à la lumière de sa grille de lecture supposée évidente. Il est vrai que je préfère aller discuter avec les hackers tunisiens pour comprendre comment ils tentent d’inventer un modèle politique issu de leurs pratiques en réseau que de participer à certaines commissions convenues.

Passons sur le fait que les auteurs font l’hypothèse que ce sont les thèses critiques qui dominent l’opinion en France et qu’ils seraient donc des redresseurs de vision, dominés et derniers résistants (mais la lecture de la liste des médias qui ont repris leur livre suffirait à les démentir !!). Le poids des conseils d’administration, des thinks tanks, des comités-odule,  et des tribunes officielles reste pourtant sans commune mesure avec les quelques billets égarés dans des journaux à l’audience réduite. En revanche, les auteurs se trompent de cible, car je fais partie de ceux qui dans le monde académique connaissent bien les entreprises et leur fonctionnement, les ingénieurs et leurs raisonnements : j’ai été créateur et chef d’entreprise pendant 8 ans, dans des domaines liés au numérique (doc technique, ergonomie d’interfaces, études d’usage), j’ai revendu mon entreprise lorsque que je suis devenu prof d’université et à l’époque de sa création, la finance n’avait pas encore généré ces surplus de liquidité qui permettent aux capitaux risqueurs de parier sur tout et n’importe quoi comme ils le firent avant la bulle internet. Depuis, toutes mes activités de recherche liées au numérique ont été réalisées en lien avec des entreprises, de toutes tailles et de tous pays, et les laboratoires des usages que j’ai développés ou soutenus sont tous soucieux de rendre service à ces entrepreneurs pour valider leurs projets et leurs produits avant leur mise sur le marché. J’ai même développé les premières interfaces pour téléphones portables à un moment où le choix d’interaction devait se faire avec un écran de deux lignes de 12 caractères, ce qui donne une idée des contraintes ou avec General Magic et Apple (oui !même Apple) pour des interfaces graphiques plus réalistes. Le numérique, je l’ai pratiqué depuis le Minitel dans toutes ses déclinaisons, grand public et entreprises, et j’ai passé mon temps à promouvoir son développement et surtout son appropriation par les publics, en l’anticipant dès la conception, en étant capable de réviser les choix effectués même après son installation, en veillant à composer toujours des mix low tech/ high tech pour s’adapter aux environnements existants et non forcer l’adoption, etc. Donc en évitant de suivre les modes et les buzz qui ont toujours accompagné la promotion marketing de ces technologies. Non pas pour retarder ou fuir leur arrivée, mais souvent pour tenter de voir plus loin au-delà de l’écume et de la vente sous influence que tous les discours sur le numérique font passer comme allant de soi pour mieux déclasser les ringards.

Je n’ai jamais été suspecté de chauvinisme ou de défense de la nation, ayant passé ma vie politique à me battre contre le poison nationaliste à droite comme à gauche et je ne me suis jamais gêné pour critiquer l’incapacité des décideurs (politiques, banques et grands groupes) à favoriser l’innovation dans notre pays. Mais attention, non pas pour nous faire suivre les sentiers battus par les autres, mais pour réellement penser d’autres chemins possibles réellement innovants  (j’avais écrit en 1985 un papier contre la tyrannie du retard ici, qui reste malheureusement d’actualité car c’est au fond l’argumentation de base des auteurs de l’âge de la multitude, le retard français sur un modèle présent dans d’autres pays).

Je n’ai jamais non plus passé mon temps à dénigrer les USA car j’aime beaucoup ce pays, j’y ai vécu un an comme chercheur, mais à Berkeley, ce qui en fait une expérience un peu particulière, certes ! Heureusement mes enquêtes de terrain en anthropologie urbaine (ici) m’ont conduit dans les inners cities de San Francisco ( par ex. Mission Street) ou à Los Angeles (par ex. dans Korean town) pour faire l’expérience directe (et physique !) des gangs et des facettes multiples du « rêve américain ». Certes, cela change des voyages organisés à Palo Alto ou à Menlo Park, où je suis allé aussi, et cela donne sans doute un sens de la vraie vie que n’ont pas ceux qui vivent de salons professionnels en salons où l’on cause et qui répètent les mêmes credos dans une multitude qu’ils ont sans doute rarement rencontrée dans son environnement réel. Ce qui leur donne toute latitude pour donner des leçons à tout le monde en montrant le cap de ceux qui ont déjà gagné, qui sont en l’occurrence souvent américains (mais pour ma part cela m’indiffère). Alors qu’ils pourraient donner des exemples de réussites d’autres types de solutions (en France, aux USA ou ailleurs) que celles des grands vainqueurs qui dictent leur loi au monde numérique et par là à des secteurs entiers de l’industrie.

Donc je suis le mauvais client pour reproduire les stéréotypes qu’enfilent les auteurs sur les supposés opposants au numérique, au capitalisme, aux USA, à la technologie, etc. Eh non, le monde est plus complexe que ça, et c’est tout mon travail depuis des années, restituer le pluralisme des politiques numériques (et des politiques en général) pour refaire de la politique, c’est-à-dire pour ouvrir des possibles et des débats entre des solutions. C’est là principalement que l’état d’esprit nous oppose. Finalement les auteurs ne supportent pas que l’on puisse critiquer « le monde numérique tel qu’il est » et leurs réponses sont une succession de plaidoyers pour « faire avec » ce monde.

 « La prédation a toujours existé », dit ainsi N. Colin. Certes et même avant le capitalisme, c’est même un des modes de relation entre les êtres et les choses qu’identifie Descola  dans son livre « par delà nature et culture » et c’est cela qui m’a fait réfléchir à cette question comme on le verra dans d’autres billets de ce blog. Car toute la question est celle du poids voire de la domination ou non de la prédation par rapport aux autres modes possibles de relations. Or, je considère et je ne suis pas seul, que l’économie financière a fait basculer le compromis fordiste, qui permettait précisément une rémunération du travail qui encourageait la consommation, vers une prédation généralisée, sur les salariés, sur les précaires, sur les immigrants, sur les innovations des créatifs,  sur les petits porteurs d’action même, sur les actifs matériels industriels, etc. où l’équilibre des rétributions a été rompu. Et les grands succès des entreprises du numérique sont à comprendre dans ce contexte. Pour les auteurs, la financiarisation de l’économie semble être un détail car contrairement à ce qu’ils disent dans leurs réponses, ils n’en parlent quasiment pas. Or c’est l’analyse de cette révolution qui devrait permettre de comprendre pourquoi l’opinion a pris une telle place dans toute la création de valeur, à condition de faire le détour par de vrais travaux théoriques, comme ceux d’Orléan, pour comprendre comment l’économie d’opinion est le paradigme qui permet de rassembler toutes les briques de notre situation actuelle si critique. Et de comprendre pourquoi les technologies d’information sont devenues clés dans cette opération. Oui les innovations comme les algorithmes de Google sont géniales, oui le tactile de l’iphone était génial, mais n’oublions pas que leur succès et leur durabilité reposent sur autre chose : sur la clôture propriétaire des algos et du design pour freiner le partage de l’innovation au profit de leurs investisseurs ( et évidemment quand ils ne distribuent pas de dividendes, ils permettent quand même de faire des reventes de titre survalorisées, ce qui explique encore la course aux indices boursiers pour attirer les capitaux, notamment pour les dirigeants eux-mêmes puisque c’est une des opérations clés du capitalisme financier que d’avoir fait des dirigeants des actionnaires). Ce ne sont donc pas les innovations en tant que telles qui sont génératrices de positions dominantes mais la capacité à inventer un modèle d’affaire que documentent très bien les auteurs et qui vise à créer des captivités diverses et variées. J’ai été un des premiers utilisateurs de Mac en 1985 et j’ai fréquenté les clubs de développeurs le soir à cette époque, mais j’ai abandonné Mac quand il a fallu que j’équipe toute mon équipe de chercheurs avec des machines beaucoup trop coûteuses pour nos budgets publics. J’ai été un des premiers utilisateurs enthousiastes d’iPhone, qui a rempli tant d’attentes d’ergonomes, mais je l’ai abandonné quand, avec la même qualité avec un système Android, j’ai pu m’affranchir du corset iTunes devenu insupportable. Car c’est là que se crée la valeur et non dans les qualités de design et d’ergonomie indiscutables : par ces opérations d’enclosures, de captures de données, d’activité, par la limitation des circulations de biens et d’informations pour une valorisation strictement centrée sur Apple.

Si les auteurs décrivaient cela avec toutes ces nuances, ce serait parfait. Mais ils le font en mettant ce modèle en avant comme étant le seul, qui doit faire changer toutes nos façons de faire, qui dicte sa loi. Pas d’autres politiques possibles. Arrêtons de « poser des digues inutiles » disent-ils.  « IBM finira tôt ou tard par dominer les services aux villes », ajoutent-ils dans leurs réponses. Pour des innovateurs, on ne peut pas dire que cela ouvre beaucoup de perspectives ! C’est ce défaitisme de la pensée, de l’innovation et ce défaitisme politique que je refuse. Car il existe d’autres solutions, il existe toujours d’autres solutions et c’est parce  que leur livre n’est pas capable de mettre en avant ce pluralisme des solutions que je me suis résolu à écrire cette critique.  L’effet qu’il produit revient à une dépolitisation générale (si IBM va dicter sa loi, à quoi sert de faire des projets de gestion urbaine, attendons leurs solutions et ne passons pas notre temps à débattre des façons de composer la ville et de l’équiper), et en même temps un découragement pour tous les entrepreneurs (car que faire contre IBM ou Apple si tout est déjà écrit ?) . Or, il existe des milliers d’innovations qui vivent et se propagent à leur façon en dehors de tout esprit de captation de la créativité de la multitude mais bien sûr en se couplant étroitement avec l’activité la plus ordinaire des utilisateurs. Pourquoi ne pas raconter l’histoire de Wordpress (décrite par Forbes récemment ici) ou celle de covoiturage.fr qui a mis 8 ans avant de devenir ce service désormais plébiscité ? Certes, ces deux exemples pourraient aussi rentrer dans le modèle des plates-formes que vantent les auteurs, puisque tout y rentre. Mais à ce degré de généralité, ce sont les différences qu’il faut mettre en avant, le pluralisme des modèles appliqués dans ces « plates-formes » et le refus, dans les exemples cités, non pas de la monétisation, mais de la captation rapide et systématique des contributions collectives au seul profit de l’entreprise. Le fondateur de Wordpress explique bien comment il a dû refuser et freiner les solutions capitalistiques qui auraient détruit l’esprit de la communauté. Ce sont ces différences-là qu’il faudrait mettre en valeur. Non pas pour opposer marchand et non marchand, ce sont les économistes mainstream qui ont inventé cette distinction pour faire exister quelque chose comme l’économie, entité séparée, supposée calculable selon ses propres règles, alors que, oui, tout a toujours été mêlé. Mais cela ne veut pas dire identique car il n’y a jamais que DES marchés, comme le dit M. Callon ! Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de différences de valeurs, de projets, et de formes de composition du collectif. C’est d’autant plus décevant de ne pas les mettre en évidence qu’elles sautent aux yeux actuellement, en raison de la crise financière d’une part et de la bataille farouche pour le maintien du copyright et des brevets de l’autre. Tous les jours, des attaques sont conduites contre la circulation des idées que permet le numérique, mais cela ne semble pas concerner les auteurs qui constatent que les gagnants sont ces plates-formes qui ont précisément fait preuve de plus d’agressivité sur ces terrains. Gagnants certes au niveau boursier mais n’y a-t-il pas d’autres critères pour évaluer les contributions d’une entreprise ou d’un service ?

Là où le livre est cependant habile, c’est qu’il n’ignore pas ces alternatives, il les mentionne mais brièvement et sous-estime systématiquement le conflit qui oppose tous ces acteurs. Du coup, les termes mêmes de la critique (dont celui de multitude) semblent repris et intégrés pour produire une version fatale d’un discours unanimiste en faveur des modèles actuels de développement du numérique. En cela, ce type d’approche se distingue de celles que j’ai pu connaitre à la fin des années 90 (les auteurs étaient sans doute trop jeunes pour avoir participé à ces débats). Par exemple, l’Atelier (Paribas) et JM Billaut publiaient des reportages passionnants et passionnés sur l’économie numérique. Mais cet enthousiasme était net et sans état d’âme (avec toujours la même tonalité critique vis-à-vis de la France en retard et conservatrice, face aux USA si prometteurs, que l’on visitait en groupes guidés par JM Billaut lui-même). La pression pour le haut débit était de la technophilie pure assez proche de la tradition française de l’excellence technique, le service  et les contenus devant suivre comme l’intendance. Mais aucune critique n’était possible à propos du modèle d’affaires de cette nouvelle économie, où les ventes réelles n’étaient pas prises en compte dans les levées de fonds impressionnantes des starts-ups ni dans leur valorisation. Ce modèle bâti sur du sable devait s’écrouler, étions-nous quelques-uns à annoncer, au risque de se faire traiter de défaitiste ou de « passions tristes » sans doute aujourd’hui pour reprendre le terme de H. Verdier. Et la bulle internet a explosé et nos auteurs actuels cherchent encore à l’oublier ou à la banaliser. La différence avec les discours carrément naïfs de l’époque tient au fait qu’ils voient bien qu’il existe un fort mouvement opposé aux politiques actuelles du numérique, dont ils ne peuvent totalement se couper car la créativité nait de cela, de ce refus de la captivité qu’organisent les plates-formes et que cette pensée critique (celle d’un Lessig ou en France, celle d’un Moulier-Boutang) produit des cadres d’interprétation puissants et parfois même des innovations comme Creative Commons. D’où ces repentirs, qui sont effectivement seulement des concessions, sur les alternatives existantes, toujours très brièvement mentionnées, ou des balancements entre les « pessimistes » et les « optimistes ». Pourtant d’autres ouvrages,  moins ambitieux, comme « Wikinomics », étaient allés plus loin dans cette description des potentiels divers des contributions collectives fédérées sur le réseau.

Ce qui insupporte, c’est la propagation d’un dogme sur un supposé modèle d’innovation, modèle basé sur des effets d’opinion, sur du sable en réalité, et qui pourrait très bien s’écrouler lors d’une prochaine crise financière, qui viendra, soyons en assurés. Alors qu’il faudrait ouvrir les possibles, donner effectivement de l’espoir à ceux qui inventent de nouvelles formes sociales de services et qui cherchent à les équiper, et qui veulent restituer au bien commun tout ce que leurs innovations peuvent en tirer grâce aux contributions collectives.

Quelques réponses enfin sur la visée de l’ouvrage puisque les réponses ont été vigoureuses sur ce plan. Certes, ce n’est pas un ouvrage académique et c’est d’ailleurs pour cela que je n’en ai pas fait une critique académique conventionnelle et il est bon de le rappeler, pour expliquer que la démonstration pêche par absences de références précises (notamment chiffrées) et par absence de discussion conceptuelle précise (tout est plate-forme, tout est multitude, etc.) : ce sont des procédés marketing très opérants mais ça n’aide pas à penser précisément et ma critique vise seulement à mettre en garde nos collègues chercheurs de ne pas attendre autre chose qu’un plaidoyer marketing pour le modèle d’innovation dominant. Je suis académique en effet et mes réflexes reviennent sans doute non par quelque arrogance ou oukase (oh, la délicate gravure du blog de H. Verdier !) mais par souci de rigueur et d’avancée dans la discussion. Je constate d’ailleurs que les auteurs n’apportent aucune réponse sur le fond des remarques, sur les 5 points que je me suis efforcé de dégager malgré l’effet de mélange permanent crée par l’écriture au fil de l’eau que l’on trouve dans le livre ( et qui a effectivement contaminé ma propre critique).

Mais je suis d’accord que c’est au nom des deux visées affichées que doit être jugé le livre : entreprendre (ce que H verdier appelle opérationnel) et gouverner. Or, sur ces deux plans, l’ouvrage ne peut que désorienter ceux qui voudraient entreprendre ou ceux qui voudraient gouverner. Car le suivisme vis  à vis d’un modèle unique, gagnant pour d’autres, n’a jamais porté les graines de l’innovation. C’est au contraire la différence qui fait gagner, la capacité à sortir des rails et à valoriser autrement les contributions des collectifs. Les innovations réelles reposent sur ces visions alternatives, et non sur la reproduction de modèles. Le gouvernement du numérique doit reposer sur le soutien au pluralisme des solutions, ce qui veut dire,  étant donné la toute puissance financière des grands groupes et des plates-formes dominantes, un appui public réservé à d’autres acteurs qui représentent d’autres modèles, qui explorent d’autres pistes, qui ne seront pas captés par les mêmes opérateurs. Là est la mission des services publics et des pôles de compétitivité par exemple. Evidemment, cela crée du conflit, puisque les managers libéraux qui accumulent les bonus, sont toujours les premiers à aller solliciter des aides de l’Etat qu’ils veulent par ailleurs réduire à tout prix. Il faut les prendre au mot : oui il faut soutenir un écosystème d’entreprises qui sont actuellement à la recherche de leurs modèles, oui il faut prendre ces risques et non soutenir celles qui ont pignon sur rue. Gouverner le numérique, ce n’est pas le diriger, c’est sans cesse encourager sa diversité et ses capacités d’innovation hors des sentiers battus. C’est aussi, dans l’administration, permettre que plusieurs types de relations avec les administrés citoyens soient soutenus et explorés. Le pluralisme doit être la ligne de conduite, pour donner une chance à tous d’inventer les solutions gagnantes de demain, au sens de gagnantes pour le bien commun (et non pour la capitalisation boursière). J’ai développé cette méthode de diagnostic et d’exploration des possibles dans ma boussole cosmopolitique, qui date de 2003, téléchargeable ici, comme tous mes travaux à l’exception d’un livre, y compris mon ouvrage récent « Opinion mining et sentiment analysis », qui est en open press ici, comme quoi on peut aussi tenter d’être cohérent et non toujours s’adapter au monde tel qu’il est !

Précision sur l’appel des 451.

Mes critiques ne sont pas du tout du même type que celles présentées par cet appel. Et cet appel est significatif de la confusion que je cherche à dénoncer. Les auteurs Colin et Verdier ne voient que le numérique et l’isolent de tout l’environnement économique actuel marqué par la finance (dans tous ses aspects, car il est aisé de montrer comment tous ces aspects se retrouvent tous sous dépendance de la finance la plus spéculative qui a tout gangréné jusque dans les raisonnements des universitaires !). Les critiques  de l’appel des 451 finissent, eux, par ne voir de la même façon que le numérique comme cause de tous leurs malheurs pour éviter de réfléchir à ce qui bouge dans les modèles économiques. Or, ce faisant, ils risquent de défendre un statu quo qui était fondé sur la rente des éditeurs, captant la créativité des auteurs, et organisant la rareté et réduisant la circulation des idées. Mon plaidoyer porte contre toutes les captations  de rente qui entravent la circulation de la culture libre  et qui de ce fait empêchent la créativité et la redistribution de revenus équitables entre tous les acteurs d’une chaine. Le numérique (et les grandes plates-formes notamment) déstabilisent les anciennes rentes, je ne vais pas m’en plaindre, nous sommes dans un nouveau régime d’auteurs , exactement comme les éditeurs/imprimeurs des débuts de l’imprimerie ont détruit le monopole des scribes et des clercs des temps des manuscrits. Mais ce n’est pas pour autant que nous devons considérer qu’il n’y aurait comme solutions qu’Amazon ou iTunes puisque capables de capter cette rente à la place des éditeurs. Il existe d’autres solutions, sur lesquelles je travaille d’ailleurs actuellement, pour redonner à chaque acteur de la chaine une juste place à condition qu’ils acceptent de s’entendre et de remettre en cause les divisions du travail et les rentes qui étaient les leurs. A l’évidence, le problème n’est technique que secondairement, car il est éminemment politique, au sens de la capacité des acteurs à construire un monde commun ou non. Pour cela, il faut rouvrir l’exploration des possibles (comme le font des milliers de développeurs du libre, de coopérateurs de toutes sortes de plates-formes non marchandes ou non financiarisées) et ne pas se retrouver pris  dans des alternatives entre les anciennes rentes et bureaucraties d’un côté et la nouvelle fluidité qui génère des rentes pour quelques plates-formes de l’autre.

 

Dans tous les cas, les auteurs peuvent être contents, dans le monde de l'opinion qui est le nôtre, être encensé ou critiqué c'est du pareil au même du moment que l'on parle de vous, comme l'avait bien compris Andy Warhol avant tout le monde ;-))

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