La catastrophe interne, rampante et invisible: la fin du modernisme

Version en français d'une conférence donnée à Rome le 8 Octobre 2010 Convegno " Catastrofe ambientale, immagine et potere

 

Ma première expérience de fin du monde pourra sembler ridicule ou simpliste face à celles qu’ont pu vivre tant de populations dans le monde. En 1978, je suis allé sur la côte bretonne observer la marée noire de l’Amoco Cadiz qui avait pollué toute ma région pendant plusieurs mois. Ce qui m’avait frappé, c’était le calme, le grand calme même, moi qui suis habitué à la houle de la Manche et à ses rouleaux incessants. Mais en approchant du rivage, j’entendis un son inédit, inouï plus exactement, le clapot lourd et glauque de la mer qui ne parvenait pas à soulever la couche de pétrole marron présente sur toute la surface, partout à l’horizon, tout le long de la côte. La première image de fin du monde possible pour moi, fut un bruit, un bruit visqueux d’une mer épuisée. J’ai pleuré devant ce spectacle et j’ai pensé que les hommes étaient devenus fous. Amateur de science fiction et de bandes dessinées racontant les temps post atomiques, je me trouvais face à ce possible réalisé. Ce n’était pas une image, ni une odeur qui m’ont frappé mais ce bruit que j’entends encore distinctement. Je suis sans doute devenu vraiment écologiste à cet instant, car la mer pour un breton, c’est son âme. Je n’ai donc pas oublié et cette rencontre a forgé toute ma vie. Mais combien de fois à l’inverse, les catastrophes sont elles oubliées aussitôt que les images disparaissent des écrans télé ? J’ai beaucoup travaillé avec les sapeurs pompiers et la sécurité civile et ils admettent volontiers que les seuls moments où des mesures radicales en faveur de la sécurité peuvent être prises, c’est au moment des catastrophes. Non pas qu’ils les attendent mais le choc est tel que c’est seulement à ce moment que les politiques se sentent obligés d’agir en profitant d’un effet de sidération des victimes comme des spectateurs. Quelque jours après seulement, l’état d’esprit a déjà changé, le choc a été absorbé et l’oubli fait son travail pour faire rentrer la catastrophe dans notre stock d’images stéréotypées qui deviennent toutes équivalentes.
A l’inverse dès lors que l’on devient conscient des risques, des enjeux, de l’urgence et qu’on tente de la faire passer dans le public, de mobiliser, tous les militants exploitent en permanence la thématique de la crise. Depuis que je suis citoyen, j’entends que nous sommes en crise. Pour les marxistes ce seront les contradictions internes du capitalisme supposées insurmontables et pour les écologistes ce sera la pression chaque jour plus terrible sur les équilibres environnementaux devant aboutir à toujours plus de désastres et finalement à l’extinction de l’humanité. Mais ce discours répété inlassablement en toutes circonstances produit un effet d’anesthésie et aboutit à des résultats assez voisins de la première vision. Et par exemple encore en Bretagne, la crise de l’agriculture productiviste, de ses pesticides, des nitrates dure depuis 40 ans au moins, sans que les comportements évoluent vraiment. C’est faux nous disent certains, nous avons appris à régler nos pulvérisateurs !! Ce qui revient à peu près au même que de faire attention à ne pas presser trop fort sur la gachette du revolver pour ne pas attraper une crampe alors qu’on est en train de jouer à la roulette russe ! Et c’est seulement lorsque les algues vertes envahissent les plages que l’on peut enfin mettre en images une telle « crise » et que l’on voit quelques réactions plus vives.
Nous avons là deux dimensions de l’attention, de cette attention qui est en jeu dans toute production d’image, car ne l’oublions pas, l’existence même du message dépend de l’attention qui lui sera portée par un lecteur ou un spectateur, puisque comme le disait Barthe un message qui n’est pas lu n’a aucune existence (mais l’auteur pense souvent qu’étant son propre lecteur, ce message a déjà une existence, aussi narcissique soit-elle). L’attention possède deux propriétés bien connue depuis Théodule Ribot en 1889 : la durée et l’intensité. Les deux postures que j’ai racontées relèvent en fait chacune d’une de ces postures : le choc fonctionne à l’intensité, l’attention (qui est rassemblement comme le dit W. James) est éveillée et focalisée par la puissance de l’événement qui annihile toutes les autres sollicitations sensorielles au point de produire, dans le cas des catastrophes, une sidération. Le discours de la crise joue, lui, de la durée, dans la mesure où il joue sur la répétition qui finit par produire une conviction et une attention ciblée sous forme d’une grille d’analyse permanente. Mais alors chaque événement ne devient plus qu’un témoin de plus dans la série pour confirmer la conviction. On se trouve alors anesthésié par anticipation (« je vous l’avais bien dit », « c’est bien la preuve », « c’est encore la même chose »), on ne parvient plus à être affecté.
Dans les deux cas, finalement, le choc ou la crise produisent une baisse de l’attention qui finit par atteindre une indifférence et une inaction et cela d’autant plus que notre attention est le bien rare de notre époque médiatique, comme on le dit dans les travaux en économie de l’attention. A vrai dire, cette posture du « blasé » est salutaire : qui pourrait faire face à l’idée de sa mort et de sa disparition en permanence ? La vie n’est possible qu’avec l’oubli, certes intermittent, mais c’est précisément ce que disait W. Lippman du public, de l’opinion publique, qui est, par nécessité, intermittente et non un état de citoyen supposé conscient en permanence de tous les enjeux politiques de toutes les décisions en cours. Et ce « public fantôme », comme il l’appelait, ne doit pas être discrédité pour son manque de conscience civique mais plutôt pris en compte comme les conditions réelles d’exercice de la démocratie.
Mais cet oubli présente aussi l’avantage de nous faire revenir à notre position favorite de modernes, c'est-à-dire pour reprendre l’expression de Sloterdijk, de ceux « qui croient n’avoir jamais été à l’intérieur ». Cette formulation est capitale pour comprendre comment l’oubli est possible aussi rapidement. Notre modernisme est fondé, comme le montre Bruno Latour, sur cette mise à distance d’une nature qui, dans les traditions animistes ou totémistes par exemple, n’avait aucune existence en tant que telle et qui fut inventée par les modernes et la science en particulier. La nature moderne coupée du monde des humains et de la culture était en fait auparavant une sorte de bain commun, le cosmos dans lequel tous les êtres communiquaient d’une façon ou d’une autre, parfois grâce aux shamans, mais aussi parfois tout simplement par une forme d’attention qui relève plus du « care ». Lorsque Philippe Descola raconte comment les femmes Achuar dans la forêt amazonienne parlent au maïs qu’elles élèvent, il fait bien comprendre que le maïs a le même statut que les enfants, qu’on l’élève comme eux, qu’on en prend soin , qu’on y fait attention et qu’on ne peut pas l’oublier. Le cosmos des sociétés non modernes n’est pas un extérieur, il n’est pas un spectacle, il ne peut pas être mis à distance car nous sommes à l’intérieur. C’est bien là le drame du modernisme, son emprisonnement dans les images et sa fascination pour elles, à un degré que le dispositif de la perspective a largement contribué à renforcer et à naturaliser. Avec la perspective et depuis Brunelleschi et Alberti, nous sommes à l’extérieur de la représentation qui a même été construite en fonction de nous spectateurs, ou plus exactement en fonction d’une position idéale qui permet de rendre les lignes de fuite cohérentes. Modernisme et perspective sont directement liés pour instituer ce statut extérieur des humains modernes qui font face à une nature qu’ils inventent et qu’ils ordonnent scientifiquement par la même occasion. On comprend mieux dès lors le caractère contre-productif, de mon point de vue, des images dites « vues du ciel », celles d’un Yann Arthus Bertrand en France par exemple, qui ont un grand succès, même lorsqu’elles montrent des catastrophes écologiques. Quoi de plus rassurant que cette posture de surplomb, cette posture d’humain non engagé dans le cosmos mais le dominant du regard et qui peut dès lors vibrer ou non à des émotions qu’on lui fabrique mais qui de toutes façons ne le menacent en rien. La catastrophe spectacle est le sommet du délire moderne et le format même de son compte rendu nous garantit que l’on n’évitera pas la catastrophe puisqu’on peut toujours supposer qu’il existe un point de vue qui ne serait pas affecté.
J’ai fait une toute autre expérience qui fut sans doute ma plus grande émotion écologiste : je fais de la plongée et, même si l’on s’isole en partie du milieu, la joie de la plongée réside précisément dans cette capacité à admettre que l’on est à l’intérieur d’un milieu, à jouir de cette intérieur, même s’il n’y a rien d’extraordinaire à voir. Et il m’est arrivé à Dahab dans le Sinaï en 2000, d’entrer dans une grotte et de me trouver entouré par une boule de petits « poissons de verre » transparents qui laissent passer la lumière et dont seuls les yeux ne sont pas translucides. Immobile dans cette grotte, face au soleil qui traversait ces poissons, j’étais profondément ému sous mon masque, non seulement pour la beauté du spectacle mais parce que j’étais avec eux, j’étais en eux et à l’intérieur de la mer. Mais aussi parce que je sentais que ce moment de présence était très fragile car j’avais vu non loin de là comment les coraux étaient petit à petit détruits par les pratiques des touristes dont je fais aussi partie.
L’immersion, expérience qui définit la plongée et qui la désigne même en italien, n’est pas un phénomène anecdotique. Elle n’est pas réservée aux plongeurs ou aux joueurs de jeux vidéo. C’est la transformation profonde que vit la représentation dans notre époque, grâce aux techniques numériques de réalité virtuelle et des jeux vidéo, par exemple mais aussi dans les installations de l’art contemporain. La fin du modernisme se joue aussi dans cette mutation depuis la perspective vers l’immersion. Nous ne pouvons plus être à l’extérieur, la crise écologique devrait nous l’apprendre, mais, et c’est significatif, ce sont les artistes qui sont en train de changer le logiciel de la représentation, pour nous faire admettre que nous sommes à l’intérieur. Mutation cognitive, esthétique mais aussi anthropologique et politique.
Mais dans le cas de mon expérience avec les poissons de verre, ou même dans l’art contemporain, il faut bien admettre qu’il s’agit encore d’une forme de spectacle même un peu interactif, ce qui n’est plus tout à fait le cas pour les jeux vidéo où l’action est directement couplée à la perception et qui constitue pour moi le terrain d’expérimentation majeur de la seconde modernité comme l’appelle Beck, sur le plan perceptif, esthétique et culturel.
Mais nous sommes encore loin de cette attention durable qui constitue l’ordinaire de la vie des non-modernes. Ils sont à l’intérieur certes, mais être reliés en permanence et non plus dans l’action ou la réaction mais dans la maintenance, dans le soin, dans le care. Le type d’attention mobilisée est alors bien différente puisqu’il y faut de la lenteur (et non du choc, ni de l’urgence), de la répétition (et non du nouveau tous les 6 mois), des attachements multiples (et non seulement des impressions fugitives). Les images ne sont pas le seul et unique vecteur mais les sensations de tous types doivent se rassembler pour en permanence mobiliser cette attention qui fait le soin. D’autant plus qu’on n’est plus alors dans la posture de la maitrise moderne qui pilote avec des indicateurs des situations de crise ou des situations à risque, mais dans une posture de non-maitrise qui se coule dans un accompagnement des évolutions.
Le plus paradoxal, c’est que dans les situations de crise grave, comme ce fut le cas à Tchernobyl et dans les environs, c’est seulement cette posture du care, du soin, de l’attention, qui permet aux populations de revivre dans leur milieu naturel pourtant contaminé. Ainsi, le projet Ethos, conduit notamment par des collègues du laboratoire que je dirigeais à Compiègne (G. Le Cardinal), a réussi, en Biélorussie, à redonner aux populations locales des prises sur leur univers, en leur permettant par exemple de mesurer la radioactivité précise de leurs champs pour ensuite coopérer en consommant seulement le lait des vaches qui paissaient dans ces champs, malgré la propriété privée de ces champs. Rendre visible la catastrophe, ici avec des compteurs Geiger, ce n’est pas toujours se trouver sous le choc des images et dans la sidération. C’est aussi s’appuyer sur les ressources de ces populations non plus seulement traitées comme des victimes mais comme des sources de pouvoir ( processus qu’on appelle l’empowerment) pouvant récupérer des prises sur un milieu dès lors qu’elles décident de rester à l’intérieur, c'est-à-dire sur leur site contaminé. Le modèle moderne de gouvernement les auraient déplacées de force (pour leur bien !) mais c’est précisément ne pas comprendre le fait que ces populations sont à l’intérieur et que à Tchernobyl comme à l’Aquila, il n’y a pas d’ailleurs, il n’y a pas « d’environnement » mais un couplage étroit, profond, unique de la population et du site qu’elle a occupé pendant des générations. Dès lors que nous prenons en compte cette participation au cosmos, nous sortons de la posture de l’image pour tenir compte de l’expérience. Nous entrons alors dans les cosmopolitiques (Stengers) qui ne se permettent pas de trancher dans les attachements à la mode moderne, qui reconnaissent tous ces liens qui nous tissent car nous faisons partie du tissage, étant à l’intérieur de la trame, même si ces cosmopolitiques reconnaissent aussi l’incertitude qui est la nôtre et la nécessaire recomposition de ces liens.
Car l’idée d’une « ’image de la fin »est encore, elle aussi, une modalité moderne de voir le monde, tellement linéaire et orientée vers un but. Ce qui nous attend plus probablement que la fin, ce sont de longues tentatives de survie, de composition complexe et incertaine avec le monde dont nous nous sommes détachés en entrant dans le modernisme. Nous ne pourrons pas prétendre en sortir par une catastrophe ultime, nouvel avatar de la table rase. Il sera difficile d’en faire un spectacle par avance avec une fin garantie, car c’est par petits morceaux, rivage submergé après rivage submergé, que nous subirons les conséquences de notre supposée maitrise moderne. Point d’image à distance, point d’extériorité mais avant tout une obligation de comprendre ce qui nous arrive, de retisser des liens avec notre cosmos, de réinventer une forme d’attention à ce qui nous constitue.
La catastrophe est rampante, silencieuse mais gluante, glauque et lourde comme le pétrole sur la mer. Elle a déjà commencé depuis 1492, dès lors qu’on a cru possible de faire disparaitre la moitié de l’humanité de l’époque, de ne rien apprendre de l’autre, de faire sombrer le continent américain indien, d’où finalement renaitront les puissances modernes les plus invasives qui soit. Notre entrée dans le modernisme fut marquée par cette imposition de notre vision de l’extérieur (science et perspective) à des populations qui, elles, vivaient avec le cosmos. Cette perte d’un savoir-vivre avec l’invisible qui forme les liens avec le cosmos (qui s’oppose en grec à taxis, la classification explicite, typiquement moderne) nous coûte cher. Car les catastrophes annoncées sont désormais invisibles, depuis les radiations nucléaires jusqu’aux OGM en passant par les nanotechnologies ou par le SIDA. Notre puissance moderne devrait nous redonner la capacité de voir et de suivre tous ces phénomènes mais au contraire, malgré toutes les tentatives pour les tracer, nous apprenons à vivre dans ces catastrophes rampantes et invisibles. Mais alors, ayant perdu ce savoir faire et ce savoir commercer avec l’invisible, nous en sommes réduits à toutes les peurs, à toutes les imaginations qui rendent insupportable la vie dans le soupçon. Ayant appris à dominer le monde en en produisant toujours plus d’images depuis un supposé point de vue extérieur, nous devons faire face à ces catastrophes invisibles qui nous indiquent à quel point nous avons perdu l’attention au cosmos, visible et invisible mais en tous cas incontrôlable.
La rééducation aux cosmopolitiques sera difficile, elle passera par le changement de regard pour enfin accepter de nous retrouver à l’intérieur.

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