Dominique G Boullier
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Billet de blog 11 janv. 2023

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USA-Brésil : corruption, évangélisme et réseaux sociaux

Le mimétisme de l’opération de Brasilia par rapport à l’assaut du Capitole n’a échappé à personne. Les sources de telles attaques contre les institutions démocratiques sont même identiques : la corruption, le fondamentalisme évangéliste, et la puissance des réseaux sociaux. Trois menaces fondamentales pour les démocraties que l’on retrouve aussi à l’œuvre dans les dictatures.

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Les leçons tirées de tels événements en termes trop généraux ne font guère avancer la science politique ni la défense de la démocratie : populisme à toutes les sauces, polarisation, crise de la démocratie représentative, etc. Il est pourtant possible de désigner précisément des facteurs que l’on trouve présents dans les deux situations et d’en faire un diagnostic précis pour engager un combat politique ciblé et ne plus se contenter de lamentations.

La corruption

La supposée faillite des élites si évidente dans le recrutement des républicains comme des bolsonaristes ne se comprend pas sans repérer le mode d’accès à ces positions : la corruption. Elle est aisément dénoncée au Brésil, où les scandales succèdent aux scandales, où les arrangements pour les postes et pour les votes sont quasiment monnaie courante facilitée par l’émiettement partisan. Le rôle précis de certains lobbys notamment agro-alimentaire a été documenté mais méritera encore des investigations dans le cas précis de l’attaque de la place des trois pouvoirs. Le rôle de la corruption semble moins reconnu dans le cas des USA alors qu’elle est institutionnalisée depuis le début des années 2010. Lorsque les SuperPAC ont été reconnus, qui permettent aux entreprises de financer sans limites des campagnes électorales, financements qui sont ne sont plus considérés comme faisant partie des comptes de campagne, une vague énorme de financements s’est déversée sur la vie politique des Etats-Unis. Les campagnes les plus locales se jouent à coups de milliards de dollars et les élus ainsi désignés sont entièrement entre les mains de ces lobbys financièrement tout-puissants. Lawrence Lessig l’avait déjà dénoncé et a considéré que si aucune mesure de régulation n’est prise vis-à-vis de l’industrie du numérique en général, c’est bien à cause de cette corruption de fait de la plupart des élus (et pas seulement des républicains ni des trumpistes) (Republic Lost, 2011 et 2015).

Ces élus n’ont plus aucun esprit de défense des institutions mais virent au vent des pressions et des courants de l’opinion qu’ils ont par ailleurs les moyens d’influencer en finançant des campagnes médiatiques violentes et prêtes à toutes les désinformations. La faillite des médias à jouer leur rôle de gatekeepers est sans aucun doute un élément clé de la polarisation qui apparait mais elle est encouragée par le contrôle financier qui s’y exerce comme c’est le cas aussi en France (d’où l’importance de la campagne pour l’indépendance des médias conduite notamment par Julia Cagé). Car derrière tout cela, c’est le pouvoir de l’argent qui ruisselle, avec liquidités abondantes à la clé, qui rend des mœurs corrompues tout-à-fait normales pour toute une élite. Mieux encore, cet esprit spéculatif et corrompu est déjà présent dans certaines offres de jeux vidéo et de plateformes de métavers comme Roblox (voir notre article sur AOC avec Guillaume Guinard). La corruption pourrit les esprits très tôt en fournissant des modèles de comportement désirables au mépris de toute éthique. Brésil et USA montrent les conséquences de ces évolutions, la vigilance des instances juridiques à tous les niveaux en Europe doit être systématiquement renforcée contre cette corruption qui prend des formes très sophistiquées parfois.

Le djihad évangéliste

Nous étions familiers en Europe de la lutte contre le djihad islamiste et le terrorisme sur nos territoires, nous devons désormais admettre qu’il a son pendant chrétien chez les évangélistes, en Amérique pour l’instant mais déjà en Afrique aussi. Car aux USA comme au Brésil, ce sont les croyants des églises évangélistes qui ont formé le gros de troupes, mais aussi les fondements idéologiques les plus robustes étanches à toute discussion. L’évangéliste est un fondamentalisme et une bonne partie de ses églises (pas toutes) s’est lancé dans un djihad pour rétablir la loi divine sur les comportements de tous leurs concitoyens. Les oppositions morales farouches contre l’avortement, les droits LGBT, le statut des femmes, la défense de la famille, le rejet des immigrants, la pureté de la race et des nations, sont des traits communs religieux et politiques à la fois que l’on retrouve dans les versions de l’islam fondamentaliste. Les courants réactionnaires mondiaux se rejoignent sur ce plan en se fondant sur des vérités supposées révélées, et donc indiscutables et donc par définition anti-démocratiques. Certains diront que c’est la tendance de toutes les religions, il faut cependant admettre qu’il existe aussi des courants différents dans toutes les religions et que ce sont actuellement ces courants fondamentalistes qui mobilisent le plus de moyens pour attirer des fidèles. Et ces fidèles tendent désormais à se transformer en combattants politiques plus ou moins armés mais qui veulent imposer leur loi aux sociétés civiles.

Leurs sources de financement sont considérables et devraient permettre de faire le lien avec la corruption d’ailleurs. Mais leurs moyens médiatiques sont aussi démesurés si l’on tient compte de toutes les chaines de télévision continues évangélistes, sans parler des réseaux sociaux que je vais évoquer ensuite. Combattre pour la laïcité ne doit pas se réduire à une obsession anti-islam mais représente bien une bataille contre tous les fondamentalismes, contre toutes leurs intrusions dans les systèmes éducatifs ou institutionnels. Les régimes politiques des USA et du Brésil ne sont pas laïcs et cela entraine des fragilités que l’on peut voir à l’œuvre. Mais ces fondamentalismes religieux sont en ordre de marche pour démolir systématiquement toute la tradition démocratique et plus encore celle des Lumières, puisque l’offensive anti scientifique constitue un des volets les plus marquants de leurs actions (dont les interventions en faveur de créationnisme et pour l’épuration des manuels d’éducation).

Les plateformes de réseaux sociaux, irresponsables et coupables

La corruption possède des dimensions structurelles (y compris dans les lois qui sont adoptées) mais elle a la particularité de se diffuser partout, de se propager selon des canaux toujours plus opaques, d’où la difficulté à la traquer. L’idéologie religieuse fondamentaliste possède des repères structurants mais elle est capable de pénétrer les esprits par propagation de proche en proche et la multiplication des églises indépendantes permet d’inventer des versions multiples d’un même message. Il est là aussi difficile de repérer le pasteur, l’église ou l’imam et la mosquée qui infiltrent tous leurs messages de contenus fondamentalistes voire djihadistes, tant ils sont divers et locaux. Ce sont des phénomènes de propagation, dont je présente les propriétés dans mon livre « Propagations. Un nouveau paradigme pour les sciences sociales » qui sortira en Février 2023 chez Armand Colin. Et leur gouvernance est particulièrement complexe, ce qui explique aussi en partie cette hésitation à intervenir puisque les leaders et les organisations ne produisent pas à eux seuls tout le travail de mobilisation, qui fonctionne de proche et proche, par voisinage.

Mais il faut reconnaitre que les plateformes de réseaux sociaux qui donnent toute leur puissance depuis 2009 amplifient tous ces processus de propagation de façon extraordinaire, ce qui change tous les principes de diffusion médiatique que l’on connaissait auparavant. Dans les deux cas, aux USA comme au Brésil, les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel pour la coordination des actions, Twitter aux USA et WhatsApp au Brésil. La bataille idéologique y a aussi été conduite avec force fake news, messages clivants, mais les idéologies elles-mêmes se sont forgées ailleurs. C’est leur viralité qui a été équipée par les plateformes puisque tout leur dispositif repose sur la réactivité, sur la propagation par l’engagement (c’est le terme technique) inscrites dans leurs algorithmes pour générer des partages, des retweets, des likes et des captations d’attention dans des bulles de filtres. Ces modèles dont j’ai documenté le danger considérable pour tout l’espace public démocratique (« Comment sortir de l’emprise des réseaux sociaux », chez Le Passeur éditeur en 2020), ont été massivement utilisés par les mouvements conservateurs comme l’a montré J. Schradie. Il faut bien comprendre que la gauche et les démocrates en général ont partie perdue d’avance sur ces réseaux sociaux, car leurs valeurs encouragent le débat contradictoire, l’argumentation, ce qui prend du temps, mobilise un type d’attention qui demande de l’énergie cognitive, alors que les réseaux sociaux commerciaux dominants sont conçus pour la réactivité, pour le choc, pour la viralité et donc pour la brièveté des messages, qui deviennent vite éructations car « ce sont les tripes qui parlent » comme on dit.

La gauche et les démocrates ont laissé se mettre en place ce système médiatique au nom de la liberté d’expression, de la liberté du commerce, et de la valorisation absolue de l’innovation. Elles se sont ainsi paralysé face à la toute puissance financière et algorithmique de ces plateformes. Qui de leur côté n’ont jamais voulu assumer leurs responsabilités de service quasi public qui parvient à supplanter le rôle des médias dans l’animation de l’espace public. Leurs capacités de surveillance sont immenses pour leurs objectifs publicitaires mais cela leur donne une responsabilité éditoriale considérable que ces plateformes refusent toutes d’assumer. C’est seulement face aux débordements du Capitole ou de la place Des trois Pouvoirs qu’elles ont commencé à agir, c’est-à-dire trop tard, en reconnaissant que des messages d’appel à la violence contre les institutions s’étaient déjà diffusées largement dans leurs réseaux. Leur irresponsabilité est criminelle, il faut le dire et engager les poursuites pour les condamner et les obliger à assumer leur rôle d’éditeur. Ce ne sont pas des plateformes purement techniques, des hébergeurs, comme le garantissait l’article 230 du Decency Act mais bien des éditeurs qui se contentent d’investissements insuffisants pour modérer après coup les contenus et les comptes, sans jamais vouloir agir contre la viralité qui est la source de toutes les dérives de ces réseaux. Les démocraties sont directement menacées en tant que nation, c’est-à-dire sur le plan de la cohésion imaginaire collective puisque les groupes constitués par ces réseaux en viennent à prendre le pas sur les fondamentaux institutionnels et sur le droit en général.

***

Trois cibles d’intervention se dégagent clairement de ces événements qui n’épargnent pas l’Europe : la corruption, le fondamentalisme évangéliste (ou autre selon les pays), et les réseaux sociaux. La survie des démocraties est en jeu d’autant plus que l’on voit bien comment tous les régimes autoritaires et les dictatures utilisent ces ressources à leur profit pour maintenir ou augmenter leur pouvoir absolu. Poutine a favorisé une oligarchie qui a tout corrompu dans son pays y compris l’armée avec les conséquences que l’on connait, il a habillé son attaque d’un discours fondamentaliste orthodoxe avec l’appui du patriarche moscovite Kyrill, et il sait depuis des années exploiter les réseaux sociaux pour déstabiliser toutes les démocraties avec ses fermes de troll comme l’Internet Agency. La Chine et l’Iran pratiquent de la même façon, même si la religion est devenue celle du Parti Communiste en Chine. Mais la Turquie, l’Arabie saoudite sont dans les mêmes situations et plusieurs régimes en Asie et en Afrique reprennent ces modèles. Corruption et religion sont à chaque fois omniprésentes mais pour les réseaux sociaux, les politiques varient selon les capacités des régimes à contrôler techniquement et politiquement les plateformes. Ce qui veut dire qu’il existe du jeu possible avec ces outils, à condition de ne pas considérer que ces réseaux offrent des alternatives à une vie démocratique instituée, comme on l’a vu avec les printemps arabes.

Mais en parallèle à cette bataille des vecteurs de communication, se sont organisés au Brésil et aux USA, des groupes armés, puisque les armes circulent sans limites dans ces pays, avec des appuis dans les forces de l’ordre, police et armée. Et cela n’est pas vrai seulement en Amérique mais aussi dans plusieurs pays européens. Et là est le danger pernicieux des dérives autoritaires du libéralisme qui sous prétexte de défendre les démocraties contre le terrorisme ( et donc le djihad islamique) peut encourager les dérives anti démocratiques de ces forces de l’ordre comme on l’a vu dans les deux attaques et dans d’autres situations de crise même en France. Voilà une menace encore plus complexe à traiter pour sauver les démocraties.

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