Courage Bretons, le gouffre est devant nous ! En avant !

Ah que nous autres bretons vibrons à tous ces gwen ha du sur les écrans, à ces routes barrées comme au bon vieux temps des luttes paysannes, à la sous-préfecture de  Morlaix attaquée comme en 1961, à ces bonnets rouges de nos ancêtres (enfin un peu lointains, c’est vrai). Quelle fierté de nous voir unis contre l’Etat jacobin, cet état socialiste pour qui nous avons pourtant voté en masse, et qui adopte une taxe… écologiste décidée par un gouvernement… sarkozyste (bon, là ça devient un peu compliqué). Au moins, nous sommes unis contre.

Ah que nous autres bretons vibrons à tous ces gwen ha du sur les écrans, à ces routes barrées comme au bon vieux temps des luttes paysannes, à la sous-préfecture de  Morlaix attaquée comme en 1961, à ces bonnets rouges de nos ancêtres (enfin un peu lointains, c’est vrai). Quelle fierté de nous voir unis contre l’Etat jacobin, cet état socialiste pour qui nous avons pourtant voté en masse, et qui adopte une taxe… écologiste décidée par un gouvernement… sarkozyste (bon, là ça devient un peu compliqué). Au moins, nous sommes unis contre.

Contre quoi ? Ecoutez, on a marre un point c’est tout. De quoi ? De la Bretagne outragée, de la Bretagne brisée, de la Bretagne martyrisée, mais de la Bretagne… révoltée ! Bravo ! Très bien dit ! Allez encore un effort, tous ensemble, tous ensemble pour démolir le prochain portique de l’écotaxe jacobine. Même Patrick Le Lay, ce paysan breton bien connu, entend la voix des désespérés !

Je n’avais rien entendu de ce style lorsque en 1997 ou en 2000 (voir doc ci-joint), j’avais annoncé lors d’un conseil municipal de Rennes, où j’étais adjoint au maire, que nous allions vers une crise équivalente à celle de la sidérurgie en Bretagne. Pourtant, déjà des entreprises agro-alimentaires fermaient,  des paysans disparaissaient à grande vitesse, des pollutions par les nitrates et les pesticides empoisonnaient les captages d’eau potable.  J’avais contribué activement à faire interdire le dinoterbe, pesticide de très longue durée, malgré l’opposition des productivistes bretons qui menaçaient même les chercheurs qui publiaient ces résultats. J’avais dû convaincre le maire de Rennes de fournir de l’eau minérale aux écoles de Rennes pour éviter les risques de santé créés par la présence de pesticides dans l’eau du robinet à Rennes, alors qu’on nous disait que c’était les habitants des villes qui abusaient des traitements sur leurs pelouses qui créaient tous les problèmes (sans rire !).  Plus de quinze ans déjà (et tout cela était su bien avant !) et tous ces manifestants actuels se taisaient, nous menaçaient de mettre en péril l’emploi. Alors que tous savaient, ils savaient qu’ils allaient dans le mur. Qu’ils utilisaient toutes les aides européennes tout en les contestant pour survivre dans un même système agro-alimentaire destructeur.

Mieux même, dans les années 70,  j’étais allé soutenir la grève très longue des ouvriers de  l’abattoir Doux à Pédernec (73-74), qui déjà protestaient contre leurs conditions de travail terribles et leurs salaires de misère. Ce système était déjà fondé sur la prédation, sur la misère des paysans et des ouvriers, sur la destruction des espaces naturels et de la qualité nutritive et sanitaire des produits et n’avait aucun avenir. Il a pourtant réussi à survivre pendant toutes ces années avec des connivences que je décrivais dans ma prise de parole au conseil municipal (préfet/ CDH/ DDA/ FNSEA/ groupes agroalimentaires et on peut rajouter crédit Agricole pour que le système soit complet). Mais aujourd’hui,  ses responsables, dont les patrons d’abattoirs comme Tilly, bien connus pour leur fibre sociale (!!), se découvrent tout d’un coup  des âmes de rebelles, au moment même où leur système menace de s’écrouler. Et soudain l’attention des médias, des français et du gouvernement se focalise sur un modèle agricole qui est pourtant dans l’impasse depuis des dizaines d’années.

Les bouc émissaire contre la politique

C’est dire à quel point l’intoxication des esprits a gagné dans ces temps de crise, à quel point les réactionnaires productivistes ont repris du poil de la bête. C’est dire qu’aucune solution politique n’est possible sans des affrontements majeurs car la politique du bouc émissaire a pris toute la place.  Le désespoir social engendré par la financiarisation ne se focalise pas contre la finance mais contre les immigrés. Le désespoir breton engendré par le productivisme et l’irresponsabilité environnementale ne cible pas les firmes agroalimentaires, les banques ou les responsables agricoles mais l’Etat français et l’Europe. Voilà l’avenir politique qu’on nous promet : racisme, xénophobie, nationalisme y compris dans les régions et dans tous les cas, bouc émissaire à tous les étages et incapacité à cibler les vrais ennemis. On nous vend cette révolte comme une réplique des bonnets rouges, on nous vend ces dégradations impunies comme la preuve de l’unité des bretons soi-disant aussi unis qu’au temps du Celib en 1950. Mais on fait en réalité le lit de tous les amalgames sur le mode fusionnel pour éviter de cibler les vrais ennemis qui ont produit cette situation, tous les productivistes et les firmes agroalimentaires qui auront tiré jusqu’au bout profit de cette terre, de ses hommes et femmes, et de ses bêtes avec la complicité lâche de l’administration qui a autorisé des extensions continues d’élevages porcins et avicoles malgré les sanctions européennes et malgré les crises à répétition.

Mais allons plus loin dans la chaîne des causes puisque on nous répond souvent que l’agriculture écoloresponsable  n’est pas capable de répondre à la demande de nourriture peu chère. Pourquoi produit on encore de l’alimentation de mauvaise qualité à faible coût avec les plus grands risques sanitaires et environnementaux ? Parce qu’il y a des clients captifs, parce que des pays du sud aussi bien que des populations pauvres des pays du nord sont soumis à de telles pressions sur leurs revenus qu’une alimentation de qualité est hors de leurs moyens financiers. Tout cela parce que les revenus des actionnaires, eux, ne doivent jamais diminuer, ces actionnaires des mêmes entreprises qui emploient encore des salariés ou qui les licencient sans vergogne s’il faut maintenir les dividendes. Pouvoir d’achat compressé = qualité environnementale détruite. Ces responsables savent et pourtant préfèrent ne pas investir dans des solutions de qualité, ni innover pour regagner une clientèle locale mais plutôt profiter de toutes les subventions et aides à l’exportation, à la productivité, au profit à court terme. Oui ils savent mais sont prêts à sacrifier population, environnement et qualité pour aspirer tous les profits avant que la bête meure.

L’aveuglement des salariés que l’on dresse les uns contre les autres n’est que le résultat de cette recherche constante de bouc émissaire qui évite les conflits au sein même de la région, de cette supposée communauté bretonne. Oui la fierté régionale peut être une ressource, oui, les valeurs de la coopération et de l’entraide sont largement partagées en Bretagne, tout comme le respect de la loi. Pourquoi devrait-on balayer toutes ces valeurs pour soutenir un modèle qui détruit la région au profit de quelques groupes agroalimentaires, de gros agriculteurs et de banques qui ont persévéré dans leurs erreurs ? Ils ne respectent pas  la loi en détruisant les portiques mais ils ne respectaiant pas plus la réglementation sur les extensions d’élevage.  Pourquoi le gouvernement se révèle-t-il incapable de faire appel à ces références? Pourquoi préfère-t-il céder encore et toujours aux mêmes pressions, comme le montre Le Foll en acceptant les exigences d’extension d'élevage, alors que tout le monde sait que cela ne fera que faire baisser les prix, générer de la surproduction de produits de mauvaise qualité pour une catastrophe écologique déjà visible ? A la différence du Celib qui avait, lui, une vision audacieuse de la modernisation, qui l’a d’ailleurs dépassé et de loin, les socialistes sont incapables de penser la seconde modernisation, de porter un élan vers un projet collectif de long terme, et préfèrent céder aux pressions à court terme à la fois de la finance, des médias et des élections.

La seconde modernisation est la seule voie pour la Bretagne, pour toute l’agriculture et pour toute la France : assumer nos responsabilités pour l’avenir, assumer nos liens avec notre cosmos, avec ce qui nous a été légué et engager une politique solidaire, écologique, contre toutes les spéculations et profits à court terme, anticipant les conséquences de nos décisions.  Sans trouver de bouc émissaire, ni immigrés, ni état français, ni Europe. De cette façon, nous ferons la démonstration que les bretons n’ont pas la tête près du bonnet, fut-il rouge, mais qu’ils peuvent aimer leur pays pour leurs enfants avec fierté, avec imagination et avec responsabilité et non pour leur petit profit

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