Cahuzac : finalement Lawrence Lessig avait raison sur la corruption

Depuis quelques années Lawrence Lessig, le juriste américain fameux pour avoir créé « creative commons »,  se focalise sur la question de la corruption qu’il considère comme l’enjeu prioritaire pour la démocratie (one way forward, hélas non traduit). Moi qui préférais lutter contre la dictature financière, ça ne me semblait pas la bonne cible mais lors de son dernier passage à Sciences Po et après discussion avec lui, il m’avait convaincu. L’affaire Cahuzac et le offshore Leaks montrent à quel point il avait raison pour la France aussi.

Depuis quelques années Lawrence Lessig, le juriste américain fameux pour avoir créé « creative commons »,  se focalise sur la question de la corruption qu’il considère comme l’enjeu prioritaire pour la démocratie (one way forward, hélas non traduit). Moi qui préférais lutter contre la dictature financière, ça ne me semblait pas la bonne cible mais lors de son dernier passage à Sciences Po et après discussion avec lui, il m’avait convaincu. L’affaire Cahuzac et le offshore Leaks montrent à quel point il avait raison pour la France aussi.

La décomposition politique mise en place par la financiarisation

Il est toujours possible de tenter de faire de l’affaire Cahuzac celle d’un seul homme ou de généraliser à l’inverse dans un « tous pourris » du plus effet pour la démocratie. Il serait plus utile de s’entendre sur le diagnostic qui a rendu cela possible et de pointer alors deux causes majeures qui ne peuvent être rapidement réparées par les mesurettes de Hollande. La lutte contre la crise et contre la dictature financière me semblait jusqu’à peu la priorité et nous semblions manquer singulièrement de moyens d’action pour les gens ordinaires comme nous (le boycott de Cantona,  les mouvements des indignés et des Occupy…. !). Les partis étaient tous mous sur le sujet, ou détournaient l’attention sur l’Europe par exemple. Même si Pascal Canfin fut un des plus actifs contre la finance au parlement européen, son parti ne mettait guère l’accent sur ce thème. Jorion de son côté, que je suis de près, analysait très bien les mécanismes de la démesure financière mais laissait comprendre que la faillite était inéluctable, ce qui avait tendance à rendre nos actions et nos choix politiques assez vains. Roberto Saviano, que je lis régulièrement aussi dans Repubblica et qui vient d’écrire un nouveau livre, montrait en détail les mécanismes de prise de contrôle des mafias à travers cette financiarisation. La fluidité exigée pour les capitaux fait toujours l’affaire des mafieux et leur permet de corrompre la classe politique comme le font les grands groupes désormais. Les liens entre systèmes mafieux, financiarisation et faillite des démocraties (avec émergence des nationalismes et des racismes comme par hasard) semblaient finalement assez clairs mais les moyens d’action plutôt faibles et pas assez ciblés sur la finance elle-même de mon point de vue. Le maillon manquant dans mon analyse restait le rôle du politique, que je considérais précisément comme  disqualifié en « subpolitique » pour reprendre le terme d’Ulrich Beck, qui indique ainsi que les décisions se prennent ailleurs que dans les enceintes démocratiques. Or, cette disqualification ne relève pas de la simple idéologie portée par Margaret Thatcher mais finalement d’une opération plus proche de ce que Saviano décrit et que Lawrence Lessig a décidé de traquer depuis quelques années : la corruption généralisée d’une classe politique sous des formes très diverses et qui ne relève pas de la morale ou de la malhonnêteté mais bien d’une mécanique implacable que les partis contribuent à maintenir. Cette expression de "corruption généralisée" peut paraitre exagérée mais je ne le pense plus désormais et il faut expliquer la diversité des modes de corruption pour admettre l’expression.

La démocratie a été prise en otage par une oligarchie financière, ce que nous disions lorsque nous avons écrit il y a un an et demi  l’appel contre la dictature financière. Comment cela se traduit-il ? La financiarisation de l’économie a profité de l’abondance de liquidités (pétrole, spéculations monétaires) et en a généré encore plus depuis trente ans en saignant à blanc l’économie et en premier lieu le pouvoir d’achat des salariés que l’on a intoxiqué au crédit pour maintenir la consommation en respiration artificielle ( ce qui génère d’autres sources de revenus financiers, etc.).  Cela s’est passé surtout dans les entreprises et c’est une défaite des syndicats. Mais pendant ce temps-là, les états ont été pris dans la même mécanique puisque l’oligarchie financière a réussi à rendre  l’impôt insupportable et a obligé les états à s’endetter pour ensuite spéculer sur leur faillite. Cela s’est passé dans la sphère politique, dont les partis se sont convertis à ce supposé réalisme de la rigueur sans ressources, un cercle pervers qui mène tout le monde à la faillite sauf la finance qui rebondit encore mieux.

Quelle cible? L'oligarchie financière ou l'oligarchie politique? En fait les deux!

Jusqu’ici j’avais considéré qu’il fallait cibler la finance et tout faire pour contrecarrer sa toute-puissance, et j’avais estimé qu’il était secondaire de se battre contre les politiques qui ont laissé faire ces opérations. Lawrence Lessig m’a convaincu, lors de discussions personnelles et à la lecture de ses travaux, qu’il fallait cibler les règles institutionnelles qui aboutissent à faire élire une classe politique non seulement passive mais souvent complice et pire encore consanguine avec l’oligarchie financière. La situation des Etats-Unis avec ses règles nouvelles de financement des campagnes électorales s’est encore aggravée récemment et j’avais jusqu’ici pensé que des phénomènes comme ceux que l’on voit en Italie via les mafias, ou aux USA via la financiarisation de la vie politique, étaient finalement assez éloignés de la situation française (voire d’autres pays européens). Et pourtant, mon collègue Pierre Lascoumes avait mis tous ces mécanismes sur la table! Cahuzac m’oblige définitivement à ouvrir les yeux, même si j’étais convaincu depuis longtemps de la nécessité d’une VIeme République, et à admettre avec Lessig que la lutte pour sauver la démocratie de la dictature financière passe par une refonte radicale des institutions ( et cela dans tous les pays d’ailleurs !). Car les modalités qui expliquent la paralysie des institutions face à la dictature financière sont beaucoup plus diverses que la corruption explicite. Cahuzac en rassemble une partie remarquable à lui seul.

Pour la séparation des sphères de justice

Tout cela se résume à un critère unique : l’étanchéité des sphères d’action n’est plus assurée. Je dis bien "sphères" en reprenant le concept de Walzer dans ses « sphères de justice », qui contestait les approches ontologiques d’un Rawls pour montrer que l’injustice venait de la contamination d’une grandeur dans une sphère vers une autre (être riche permet d’accéder à de meilleures écoles par exemple, avoir été dans les meilleures écoles permet à coup sûr de faire une belle carrière politique, autre exemple). Cette pensée a été prolongée en France par Boltanski et Thévenot, sous une modalité moins politique et moins centrée sur la justice et elle avait été aussi popularisée par Esprit en son temps. Or cette vision est essentielle pour comprendre la diversité des formes de contamination de la sphère politique par la puissance financière. Ce sont tous ces canaux qu’il faut examiner, tout ce qui conduit à rendre la richesse financière automatiquement traduite dans des avantages dans les autres sphères. Cahuzac par exemple a pu passer d’un ministère à une activité de conseil dans le même secteur, on voit qu’il en a bien profité, le pantouflage généralisé en France des élites administratives contribue lui-même à ce phénomène. Or, on nous dira qu’il faut connaitre l’industrie et l’entreprise pour pouvoir gouverner et qu’au contraire la porosité des sphères est  indispensable. Très bien mais on voit aussi alors la menace pour la démocratie et pour la soumission des décisions publiques à des influences bien plus fortes que celles du vote démocratique. Donc, il faut reprendre en détail toutes ces règles et les renforcer, pour créer quasiment une étanchéité des principes, voire des personnes, ce qui contredirait l’impératif de « connexion au monde réel » que certains voudraient mettre en avant à tout prix.

Des règles oui mais pour des humains en chair et en os, en intérêts ET en passions

Car tout le problème vient de là. La politique est incarnée !! Si ce n’était qu’affaire de principes, de programmes et de règlements, tout serait très simple. Mais les contrôleurs sont eux-mêmes des humains, ils vivent dans plusieurs mondes et ne sont pas des êtres purs au service d’un seul principe. Il faut donc admettre cette contrainte et ne pas rêver à partir d'humains abstraits. En revanche, et pour cette raison même, il faut multiplier les barrières et les contrôles qui imposeraient en effet une transparence maximum pour les élus et pour tous les fonctionnaires. Certains diront : « oui mais les autres qui font du business se permettent tout et on ne les inquiète pas ». Argument qui montre bien la contagion générale des esprits et des appétits par la finance, puisque tout le monde, y compris à l’université ou dans les services publics, veut évaluer son statut à l’aune des quelques traders et dirigeants prédateurs de la finance et non à l’aune des petits salaires et de la précarité ! Ces supposées références pour évaluer les talents vivent précisément dans un autre monde, celui du business, où leur action n’est pas régulée en priorité par le bien commun ou par le respect de la loi, quand bien même on pourrait l’espérer dans un monde idéal. Et le délire, oui le délire financier depuis trente ans, a tout changé par rapport à l’époque industrielle elle-même. Mais ce sont bien les législateurs et les contrôleurs qu’il faut immuniser de toute influence pour pouvoir obliger ces prédateurs naturels (individus, entreprises et banques) à rentrer dans le rang et pour les traquer à travers toutes leurs formes de détournements des lois ( et le plus souvent sans avoir à les détourner, uniquement en utilisant les règles existantes ou les failles entre autorités comme le font Google ou Amazon pour défiscaliser toute leur activité).

S'attaquer à la connivence et à la consanguinité de l'oligarchie

Dès lors, toute situation de connivence voire de consanguinité entre ces deux sphères doit être traquée et prévenue. Prenons un exemple apparemment éloigné du thème de la corruption. Les réseaux d’anciens des écoles, comme on le sait, servent d’appuis à des influences. Si l’on faisait en sorte que les élus soient radicalement diversifiés dans leur origine sociale ou dans leurs formations, la question disparaitrait. On pourrait nous répondre comme le faire Berlusconi : « C’est précisément parce que je suis le plus riche que je suis incorruptible » , il faudrait donc élire uniquement des riches pourrait-on même dire, mais le problème, c’est qu’ils deviennent aisément corrupteurs et cela sans mauvaise conscience, avec une évidence et une arrogance, que Cahuzac et tant d’autre incarnent très bien. Pourquoi avons-nous institué des quotas pour la représentation des femmes et non pour celle des ouvriers ou des employés ? L’oligarchie française a cette particularité d’être constituée non pas comme l’américaine à base de richesse mais de titres scolaires très sélectifs (cf. Todd). Attaquer radicalement les privilèges des grandes écoles (Sciences Po compris) en obligeant à modifier le recrutement et en réduisant les écarts de ressources entre ces écoles et les autres filières devient ainsi un moyen de lutter contre le processus oligarchique en France et de changer la représentation nationale. Apparemment nous sommes très loin de la question de la corruption ? En fait , non, car la connivence est la base de tous ces réseaux d’influence et de l’entre-soi qui se crée. On le voit avec l'effet promotion Voltaire, qui est terrible mais je le vois aussi déjà dans la tête et dans les comportements de certains de mes étudiants , devenus parfois très arrogants, sans s’en rendre compte (pas tous, heureusement, même à Sciences Po la diversité existe !).  Les avantages  comme un open bar au champagne pour telle fête de telle école façonne l’état d’esprit durablement, comme des évidences, comme des signes d’un rang social dont il ne faudra plus déchoir. La lutte contre les écarts de revenus entre le secteur de la finance et le public fait partie de ce même mouvement de même que le statut de l’élu qui lui assurerait des revenus durables : non pas en augmentant sans cesse les rémunérations de la haute administration ou des élus mais en limitant radicalement celles du secteur privé (un à vingt c’est déjà énorme !) soit directement soit par une taxation massive et non seulement à partir d’un million d’euros ! Il faut que la fonction d’élu comme celle de commis de l’Etat redeviennent attractives d’un point de vue moral mais aussi matériel, à condition de ne pas s’engager dans la course poursuite avec les rémunérations des dirigeants du privé qui ont perdu tout sens des réalités, puisque ce sont de purs classements réciproques autoréférentiels, comme nous y encourage toute l’activité financière. La lutte contre la fraude fiscale doit être très volontaire dans ce mouvement mais à condition qu’elle soit appuyée par une grande réforme fiscale annoncée et toujours reportée, dont ferait partie aussi le prélèvement à la source, même s’il ne touchera par définition que ceux qui sont aisément traçables.

Refondre le principe même des partis, qui ont failli

La question des partis et de leur rôle dans la sélection de leurs candidats et des élus doit alors être soulevée. Leur responsabilité est en cause et le poids de l’argent dans cette sélection est décisif comme on le voit pour les affaires Karachi, Bettencourt et sans doute Cahuzac encore. Toute règle dans ce domaine peut renforcer ou affaiblir la démocratie. Mais il faut bien admettre que les partis comme forme institutionnelle considérée comme indispensable à la sélection des candidats et donc des élus, ces partis donc ont failli, et tous à la fois ! J’ai critiqué longuement ailleurs (Cosmopolitiques n° 12 que faire des partis ? 2006) la forme parti et ses impasses, puisque la compétition féroce qu’elle institue permet de faire comprendre au novice que tous les moyens sont bons pour arriver au  pouvoir, que les réseaux d’allégeance sont décisifs et qu’il faut donc se mettre en position de pouvoir générer des flux de services réciproques, par ses positions d’élu qui cumule, par ses ressources annexes qui permettent d’embaucher la famille et les copains, etc. Toutes ces pratiques sont les germes de la corruption qui ne porte pas son nom mais qui mélange des principes de justice fondés sur des intérêts sans rapport avec le bien commun. Et on peut très bien comprendre que l’insécurité de l’élu qui doit remettre son mandat en jeu régulièrement, peut le conduire à accepter pour se sécuriser tous les leviers d’action, même les plus douteux. Mais c’est bien l’idée même qu’on puisse faire des carrières politiques à vie ou à longue durée qu’il faut éradiquer de tous les esprits et pour ça toutes les limitations de mandat devront être mises en place mais ne suffiront pas si l’on ne casse pas vraiment le statut des partis qui ont échoué à sélectionner les dirigeants les meilleurs. Nous avions tenté autre chose avec Europe Ecologie et sa coopérative, nous avons vu la capacité d’un parti à conserver son monopole de décision. De nouveaux venus comme les partis pirates ou comme les 5stelle en Italie tentent  d’inventer des nouvelles formes de décision en réseau , dites démocratie fluide. L’observation de ces pratiques  montre qu’on est loin de la solution idéale mais il faut pourtant continuer à expérimenter et éviter de donner des leçons alors que les partis ( et les syndicats en France) recrutent si peu.

VIeme République...

C’est pourquoi une VIeme République est indispensable mais certainement pas pilotée par les partis qui s’y entendent en matière de conservatisme insttutionnel. Il faut donc aller jusqu’ à la convocation d’une constituante sous de nouvelles modalités et l’expérience islandaise, certes de petite échelle, devrait nous inspirer. Toute la question demeure de la façon de coordonner cette action au niveau européen car ces défauts des démocraties nationales sont évidemment dupliqués mais transformés à cette échelle, puisque le lien avec les électeurs y est très faible ( ce qui devient parfois un avantage tactiquement sur telle ou telle mesure mais à long terme un gros inconvénient).

... et conflit violent

Ce que Hollande semble ne pas percevoir, c’est que le conflit est ouvert (voir billet d'il y a un an avant l'élection dans ce blog) et qu’il va se retourner contre les politiques en général en raison même de leur incapacité à désigner un ennemi clair, la financiarisation de toute la société ( et pas seulement de l’économie). On comprend mieux pourquoi leur connivence empêche les politiques d’agir mais alors ils en seront les premières victimes, ce qui paradoxalement pourrait encore arranger la finance qui a tout fait depuis trente ans pour affaiblir non seulement les états mais la possibilité et l’idée même du politique.

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