L’attente grecque est celle de toute l’Europe : ce que dit un changement de forme de mobilisation

 Le passage des manifestations aux occupations durables de lieux publics puis aux émeutes en Grèce est une indicateur fiable d'un changement du climat politique et d'une attente: sommes nous finalement soumis ou capables de renverser la tendance?

 

Le passage des manifestations aux occupations durables de lieux publics puis aux émeutes en Grèce est une indicateur fiable d'un changement du climat politique et d'une attente: sommes nous finalement soumis ou capables de renverser la tendance?

Petit à petit, les formats de la protestation populaire dans les rues changent à nouveau. La mobilisation du nombre, qui était la clé même de ce répertoire d’action et produisait des manifestations, a irrigué tout le mouvement social du XIXe au XXe siècle. La mise en scène reposait non seulement sur le nombre mais aussi sur la qualité de conteneur du cadre urbain, certaines avenues ou places, se prêtant mieux à la démonstration de ce nombre et à ce retour sur les manifestants eux-mêmes qui comme le disait Tarde jouissent de se voir manifester. la domination des médias dans la mise en scène des collectifs avait abouti depuis les années 70 à l’émergence de cette manifestation de papier, analysée par P. Champagne. La qualité de conteneur était transférée au journal de 20 heures et la mise en scène urbaine était réorientée vers un effet médiatique maximal, avec force ballons, couleurs et sonos ultrapuissantes. De façon intéressante, les textes des banderoles cédaient la place à la vision d’ensemble, à l’impression de masse « vue à la télévision » ainsi qu’aux panneaux anecdotiques et originaux captés dans les plans rapprochés des caméras.

 

Désormais, un troisième âge de la manifestation semble apparaitre. L’occupation durable des espaces urbains se retrouve autant dans la  révolution orange ukrainienne, les indignés espagnols, les révolutions arabes, le mouvement Occupy Wall Street ou encore les émeutes grecques. Certes, les différences entre tous ces formats de manifestation sont indéniables et pourtant un air de famille émerge. Le refus de bouger, l’occupation durable (non d’une entreprise ou d’un bâtiment, mais d’un espace public extérieur) remplacent ce lent arpentage de la ville qu’on pouvait observer dans les manifestations encadrées par les forces politiques et syndicales. Le changement de responsables n’est pas anecdotique car, on serait souvent bien en peine pour trouver des responsables « officiels »dans ces rassemblements statiques : l’encadrement d’une manifestation, la définition d’un tracé, l’accord sur un ordre entre organisations, etc. tout relève d’une forme de coordination qui exige délégués et contrôle des manifestants par les organisations concernées. Dans les occupations, aucune exigence de ce type. C’est alors que l’on peut voir rétrospectivement comment les organisateurs de manifestations disposaient d’un savoir-faire pour la régulation du climat urbain, indispensable et souvent partagé avec les forces de l’ordre.

 

Mais alors que gagne-t-on et que perd-t-on à occuper immobiles ? On gagne la durée, le long terme. Les manifestants ont un parcours prévu, un objectif et, une fois celui-ci atteint, sont supposés rentrer chez eux. C’est en cela que le pouvoir des organisateurs est essentiel et qu’ils font tout pour éviter les débordements : leur action publique et la mobilisation du nombre doivent venir relayer leur activité de représentation classique. L’occupation, en revanche, est à elle-même sa propre fin, aucun représentant ne peut prétendre lui demander de cesser pour passer à une autre phase d’action par des représentants. L’ici et maintenant de l’occupation est essentiel : pas d’autre lieu du rapport de forces, pas d’autre levier que la durée même de l’occupation toujours plus nombreuse. Tenir sur la durée est d’ailleurs le principal défi pour ces rassemblements. A cet effet, il faut choisir un bon contenant, une place qui soit centrale, visible (car les enjeux médiatiques ne sont pas oubliés) mais pas trop contraignante pour les flux urbains (notamment de voitures) car cela donnerait des prétextes aisés pour l’intervention immédiate des forces de l’ordre (d’où la différence en France entre la Bastille et le parvis de la Défense).

Pourquoi la durée est-elle essentielle ? Car dans le cas des manifestations, l’action est ponctuelle, elle fait le plus souvent apparaitre l’état d’un collectif déjà constitué par ailleurs. Alors que dans les occupations, c’est le collectif lui-même qui se cherche et qui doit se révéler à lui-même par cette durée. Nous avons montré par ailleurs dans nos observations que pourtant, même dans les manifestations, l’attente était au cœur de la mobilisation physique : le collectif attend son épiphanie, comme le disaient Fillieule et Tartakowski, l’apparition au grand jour de son état profond, de sa nature véritable. Et pour cela, tous les moyens capables de mobiliser non seulement le nombre mais aussi l’émotion collective sont essentiels, pour générer ce que nous avons appelé un contenant, cette connexion forte des esprits entre eux, équivalente à celle de tout public, comme le disait Tarde, mais ici en présence physique. Malgré tous ces contenants et attracteurs et le savoir-faire des organisateurs, rien ne garantit l’épiphanie du collectif, il faut donc attendre, guetter, participer au moindre élan intense, comme pour toute Ola qui produit cet effet miroir d’un organisme collectif agissant « comme un seul homme » et jouissant de sa propre révélation. L’occupation durable relève du même processus. L’attente en est le moteur-clé. Attente d’un effet attracteur puissant sur le reste du public absent de la scène (le « tous ensemble » qui serait enfin révélé), attente d’une réaction des autorités qui indiquerait clairement que le collectif commence à faire effet et qui pourrait souder le groupe, attente de la catastrophe en même temps. Car ces mouvements contemporains relèvent d’une forme de catastrophisme, au sens où la finalité de l’action ni les modalités d’action pour y parvenir ne sont planifiées ni même imaginées par personne. L’occupation est en fait avant tout un coup d’arrêt à un processus délétère, un « ça suffit » généralisé, qui exige avant tout que cela s’arrête, que cela change, sans pour autant qu’un objectif clair lui soit assigné. L’épiphanie attendue du collectif est la version positive d’une certitude plus profonde et plus dépressive : « ça » ne peut plus continuer comme ça et « ça » va s’écrouler, avec le temps. C’est le cas des dictatures et les succès de ces formes de manifestations dans les pays arabes ont affecté durablement tous les mouvements sociaux au niveau mondial. Mais c’est aussi le cas de la dictature financière qui doit finir par s’écrouler, pense-t-on, et qui n’en finit pas depuis plus de 3 ans, de se prolonger, de rebondir pour mieux rechuter, sans qu’aucune perspective de sortie soit imaginée.

 

Le cas de la Grèce constitue sans doute une nouvelle phase pour ces formes de mobilisation. Les rassemblements se sont succédés pendant des mois et des mois, toujours aussi nombreux, le collectif de « résistance » grecque y a certes gagné en visibilité pour lui-même et est apparu durable et résolu, ce qui n’a pu que le confirmer dans son élan. Cependant, rien n’a changé. L’épiphanie du collectif et du sentiment populaire n’a pas affecté les politiques conduites et la coupure avec la représentation parlementaire n’a fait que s’accentuer, les décisions consistant avant tout à appliquer (plus ou moins) les diktats des représentants européens. A ce moment, seule la violence de l’émeute peut faire contenant, et devenir le seul attracteur capable de maintenir la puissance du collectif ou tout au moins de la manifester. Les cibles ne sont plus seulement la police mais aussi les bâtiments des banques et de certains commerces ou administrations. La catastrophe lente générée par les décisions brutales de réduction du niveau de vie devient visible par la catastrophe provoquée des incendies du cadre urbain lui-même. L’efficacité ni le plan d’action ne sont en rien concernés ici. Les effets médiatiques sont certes importants mais sans qu’on puisse imaginer une visée stratégique là non plus, car il n’existe plus de centre de décisions. En revanche, la contagion du collectif permise par cette visibilité des incendies et des affrontements peut être décisive pour la suite des événements. Dans un sens favorable au collectif qui gagnerait ainsi une audience et un soutien et qui sortirait de la localisation urbaine réduite, ou, à l’inverse, dans le sens d’un rejet, souvent rencontré dans l’histoire, provoqué par la peur des troubles.

 

Les émeutes grecques constituent de ce point de vue un tournant capital pour toute l’Europe car elles vont révéler, là aussi, l’état interne des climats collectifs européens : la révolte et l’espoir peuvent-ils naître de cette catastrophe déjà là ou bien la peur, la résignation et l’appel à l’ordre vont-ils au contraire dominer ? Les formes visibles des protestations ne sont plus dès lors la mobilisation du nombre ou la mise en scène médiatique mais l’instant de vérité tant attendu, celui qui renforce la confiance, comme cela s’est passé en Tunisie ou en Egypte ou celui qui, au contraire, dissout les derniers espoirs. Guetter ces signaux très précis, c’est déjà collectivement être pris dans cette attente, qui constitue l’état d’esprit partagé par tous les européens. Certes, il s’agit d’une forme d’action politique par procuration, mais l’espace public européen est sans doute en cours d’émergence à cette occasion et l’état d’esprit qui caractérise tout espace public se rend ici plus clairement manifeste. Il n’est pas exagéré de dire que les grecs ont en ce moment entre leurs mains une nouvelle occasion de refonder la démocratie européenne, avec la participation à distance du public européen, alors même que leurs manifestations semblent pourtant fonctionner sous le régime de la réaction à l’insupportable.

 

Cette approche est par ailleurs développée dans l’ouvrage que je viens de publier

 

BOULLIER, Dominique, Stéphane CHEVRIER et Stéphane JUGUET.- Evénements et sécurité. Les professionnels des climats urbains, Paris: Les Presses des Mines, 2012.

 

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