Ce que fait une manifestation. Extrait de mon livre "la ville événement" qui vient de paraitre

Extrait de la ville événement. Foules et publics urbains (Dominique Boullier, vient de paraitre aux PUF)

Une épiphanie attendue

Si la présence physique vaut les efforts consentis, c'est qu'on en escompte un résultat. Il doit s'y passer quelque chose, il doit même se manifester quelque chose qui rétrospectivement donnera de la valeur à toute la soirée. Nous l'avons déjà présenté en termes de kairos, de bon moment, d'instant où quelque chose d'unique se déroule. Mais c'est ici la dimension de la garantie apportée par la présence au bon endroit que nous voudrions mettre en évidence. L'expérience de « l'événement vivant » fait autre chose que la participation par procuration, via la télévision ou les médias et via les récits des participants. Pourtant, c'est parce qu'il parvient à révéler, à manifester quelque chose qui n'est jamais seulement physique que l'événement existe en tant que tel, comme « épiphanie », disent Fillieule et Tartakowsky. Révélation non pas de ce qui était caché car ce serait une apocalypse, et ce terme traduirait alors les craintes de tous ceux qui ont parlé des foules, qui révèleraient la nature bestiale de l'humanité que l'on avait cachée. Mais mise en lumière, car c'est bien le sens rituel de l'épiphanie bien avant l'ère chrétienne, apparition dionysiaque notamment devant les rois de la terre, selon certains textes (Détienne). Ce public incarné qui n'est au fond que son propre programmateur et son propre spectateur dans le cas des fêtards de la place Saint Michel, peut jouer tous les rôles à la fois et célèbre « l'être-ensemble » malgré l'absence de repères communs institués. Cette fonction « chorale » de la fête a été longuement décrite par Moreau et Sauvage (2006) dans la lignée des travaux de Gagnepain : ils lui attachent le terme de liesse, qui exprime un état psychique collectif marqué par le lien, qu'ils opposent à l'allégresse, qui se détache de cette participation. Ils notent alors dans leur vision critique, souvent normative, que la fête mise en scène dans les soirées décrites ici relève plus de l'allégresse que de la liesse, et l'aide des substances comme l'alcool et la drogue permet de provoquer l'allégresse, « réjouissance solitaire » (p. 179) mais rarement la liesse.

Nous nous bornons quant à nous à observer que les jeunes qui se rassemblent place Saint Michel disent « qu'ils font la fête », quand bien même cela consiste à rester dans le froid, debout, une bouteille à la main, pendant plusieurs heures, avec des copains. Mais l'expression vaut son pesant d'aveu. Car elle dit plus une attente qu'une réalité, traditionnellement organisée et en quelque sorte garantie. Ce qui doit se montrer au grand jour, se manifester, c'est une nouvelle naissance, un nouvel état du collectif et la présence est indispensable pour que se réalise cette apparition. Le collectif ne peut se transformer en autre chose et ne peut révéler ce qu'il porte en lui qu'à la condition d'être présent. C'est le cas des manifestations où chacun des manifestants peut se considérer comme un représentant d'un autre collectif absent (et quelques personnes suffiront à indiquer avec une banderole que « Beghin Say » est présent, sans que l'on sache s'ils sont vraiment « les représentants » de Beghin Say). Et « tous ensemble » font apparaitre un état des collectifs plus vastes qu'eux, et même une forme d'incarnation de cette opinion que l'on préfère souvent réduire à l'état de sondages. Le nombre n'est plus seulement à la portée des sondeurs, les organisations syndicales peuvent le révéler comme ce fut le cas le 29 janvier 2009, démonstration réussie de l'état de l'opinion massivement opposée au gouvernement (ce qui rend la bataille des chiffres si importante car selon les comptages des uns ou des autres, la révélation, l'épiphanie, a eu lieu ou non). Chaque événement révèle une dimension du collectif qui n'est adaptée qu'à cet événement. Lorsque le chanteur dit, parfois sincèrement, « vous êtes un public extraordinaire », il indique bien qu'il s'est passé quelque chose qui ne pouvait avoir lieu qu'en présence et qui n'a émergé que par la proximité des corps qui a permis la circulation des croyances et des désirs. Lors d'un événement aussi peu organisé que les rassemblements de la place Saint Michel, tous les participants attendent en fait qu'apparaisse le moment qui fait passer le collectif dans un autre état. Toute la difficulté provient du fait que ce collectif est encore atomisé en sous-groupes, comme c'est le cas du public, fait d'individus triés à l'entrée et assis sagement sur leurs chaises parfois, comme c'est aussi le cas des manifestants qui viennent sous leurs banderoles, en tant que micro collectifs séparés et qui attendent tous de dépasser cet état de séparation, de fractionnement, pour qu'enfin se voie au grand jour qu'ils ne font qu'un, pour eux-mêmes et pour le public de ce public. Car toute la foule est toujours tournée à la fois vers l'intérieur et vers l'extérieur comme le disait déjà Tarde.

 

Une action à plusieurs tendue vers l'action ensemble

L'attente serait en fait celle d'un passage entre plusieurs régimes d'action collective comme le proposent Livet et Thévenot (1994). La co-présence des groupes sur une place urbaine relève de « l'action à plusieurs » où le seul but est de faire nombre, de créer un climat mais à partir d'entités séparées non préoccupées du résultat collectif. Nous avons proposé (Boullier, 2000) de considérer que certaines situations de co-présence relevaient même de la participation à un « milieu » au sens écologique, mais ce serait encore trop riche parfois car tout milieu vit d'interactions beaucoup plus sophistiquées que la seule occupation partagée d'un espace. La mutation qui est attendue dans la révélation de l'état du collectif va se produire à travers les actions de certains qui vont chercher à atteindre un résultat commun. C'est ce que Livet et Thévenot appellent « l'action commune », qui suppose des attracteurs comme nous le verrons. Mais ce qui reste en point de mire, comme mythe de l'état du collectif, c'est bien « l'action ensemble », celle qui mobilise un « accord » sur des « conventions » et qui permet une coordination fine. Dans les organisations spontanées comme le sont les rassemblements évoqués, il reste quasiment impossible d'atteindre cette action ensemble qui reste pourtant désirée, comme la révélation du collectif coordonné. Mais cette expérience peut être faite lors d'un match ( et la « ola » réussie est un des vecteurs essentiels de cette action ensemble qui, comme la synchronisation des applaudissements peut être modélisée, Farkas and al. 2002), lors d'une manifestation (où la masse et l'unité et la lisibilité des slogans partagés provoquent cet effet d'action ensemble que l'on ne cesse d'invoquer d'ailleurs sous forme de « tous ensemble, tous ensemble », qui est son propre but), lors d'un concert (où le public allume rituellement ses briquets ou reprend sans l'orchestre toutes les paroles d'une chanson, manifestant un degré élevé de partage des conventions). Les sentiments parcellaires, isolés, les états psychiques individuels, se révèlent hautement coordonnés, hautement synchronisés dans ce moment d'action ensemble. Ce « frisson dans le dos » qu'évoque Nicolas Mariot et que reprennent Fillieule et Tartakowsky permet à la foule de se révéler à elle-même son état de coordination, dans l'action, en présence. Seule la présence permet cette révélation, cette épiphanie de l'action ensemble. Elle est en fait l'horizon de toute l'action politique et syndicale, mais elle irrigue aussi tous les autres rassemblements qui sont en attente de ce moment qui transforme l'état du collectif.

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