Liberté de propagation?

Les affaires Mila et Griveaux ont engendré des torrents de discours. Les réseaux sociaux font office de cible, mais deux problèmes doivent être soulevés dans cette argumentation : 1/ les dérives vers une démocratie d’opinion étaient enclenchées bien avant les réseaux sociaux, 2/ les porteurs de ces discours veulent contrôler les émetteurs et non les plates-formes et leur économie de l’attention.

Les affaires Mila et Griveaux, après tant d’autres, ont engendré des torrents de discours de déploration sur l’état de notre démocratie, sur la dégénérescence de notre espace public, sur les menaces sur la liberté d’expression puis sur le respect de la vie privée, fondements de notre vivre ensemble républicain. Les réseaux sociaux font office de cible, mais deux problèmes doivent être soulevés dans cette argumentation : 1/ les dérives vers une démocratie d’opinion étaient enclenchées bien avant les réseaux sociaux, 2/ ceux là-même qui entonnent ces discours se précipitent sur les mêmes réseaux sociaux pour les divulguer et ont toujours cherché à contrôler les émetteurs mais très peu les plates-formes et leur économie de l’attention.

1/ Les dérives de la démocratie d’opinion sont apparues depuis longtemps. Les circonstances étaient parfois beaucoup plus dramatiques et l’affaire Bérégovoy fut l’une des plus tragiques, avec cette diatribe anti-media et anti rumeurs de Mitterrand (« l’honneur d’un homme livré aux chiens »). Lorsque les principes de la démocratie représentative sont infiltrés par ceux de la démocratie d’opinion, il n’y a guère de limites qui ne finissent par être franchies. L’argument de l’américanisation de la vie politique est une façon habile de supposer encore une pureté nationale alors que tout l’espace médiatique est devenu, en France aussi, une machine à réputation pour le grand bonheur des marques d’abord et des médias qui vivent de leur publicité ensuite mais aussi des politiques eux-mêmes qui ont couru de télé-réalité en plan média dans tous les magazines people pour prendre le pouvoir sur l’attention du public en mode attaque commando. Comme le disaient Boltanski et Thévenot, être grand dans le monde de l’opinion, c’est être connu et valorisé pour cette seule justification, et non par une élection (monde civique) ou par une performance technique (monde industriel). Lorsque le principe de jugement de l’opinion se combine aux autres, le perdant, à notre époque, est souvent celui qui est un bon élu mais discret et peu connu, ou l’expert qui parle trop savant et qu’on n’invite pas sur les plateaux. Le prix à payer pour devenir connu, disaient ces auteurs, c’est le « renoncement au secret ». Si l’on veut être élu, on peut légitimement exiger le respect de sa vie privée, mais si l’on veut être connu et si l’on est connu, il est inévitable que ces frontières disparaissent. Mais rassurons-nous, il est très aisé de ne plus être connu ! Il suffit de refuser les interviews et les photos avec ou sans madame, et de ne plus réagir au moindre tweet. Si notre démocratie a dégénéré, c’est parce que les principes de la représentation ne fonctionnent plus et se sont, de plus, laissés déborder par les principes de la réputation c’est-à-dire de l’opinion.

2/ Débordement auxquels la plupart des élus se sentent obligés de participer en publiant leurs moindres faits et gestes, opinions et humeurs (je n’ai pas dit analyses) dans un tweet. Et ce n’est pas Trump qui a créé la tendance, même s’il l’a singulièrement amplifiée au point de faire apparaitre le caractère insupportable par une démocratie faite de procédures et de contrôles. Car l’autointoxication à la haute fréquence des réseaux sociaux est partagée non seulement par les ados avides de reconnaissance mais aussi par les politiques. Un tweet peut-il comporter un argument solide et développé ? Certains diront que c’est possible si l’on utilise tout un « thread » mais il faut bien reconnaitre que ce n’est pas cela qui va générer de la visibilité (que l’on nomme buzz et qui est en fait de la propagation). Pour se propager, un message sur les réseaux sociaux doit avant tout respecter des critères de longueur, de titraille (hastahgs), de qualité d’image, de moment de publication pour être assuré de capter l’attention d’un public qui sera quasiment automatiquement mis en position de le répliquer, c’est-à-dire de le retweeter, de le partager. Comme Vosoughi l’a montré à propos des fake news, c’est leur score de nouveauté qui les fait se propager plus largement et plus durablement. Nouveauté qui suppose un effet de choc, un principe de captation de l’attention qui doit déclencher une réactivité que les plates-formes ont très bien équipée par des dispositifs très simplifiés comme le bouton Retweet. C’est même cette absence de réflexion, de tri, de hiérarchisation qui génère des « taux d’engagement » (un indice que le public est attentif), ce qui permet aux plates-formes d’attirer les marques pour leurs placements publicitaires. Et tout Youtubeur apprend vite les ressorts cognitifs qu’il faut manipuler pour faire monter ses scores et générer plus de revenus. Le plus grave est que même ceux qui ne sont pas dans cette logique-là (et l’on peut par défaut considérer que c’était le cas de Mila et de Griveaux !) se retrouvent pris dans la même incitation à publier à tout propos, en ignorant la dictature publicitaire de ces réseaux qui conduit à valoriser tout ce qui suscite une réactivité (et en ignorant aussi les failles d’Internet conçu pour favoriser toujours la vitesse au détriment de la sécurité).

L’impératif de leur modèle d’affaires a conduit toutes ces plates-formes à produire des machines à réplication à haute fréquence pour engendrer ce que j’appelle un véritable « réchauffement médiatique » inédit par son rythme. Certes, il existe de ce fait des incitations à publier ce qui choque. Les médias se sont, eux, bien gardés dans les deux cas de reproduire les vidéos originales tout en défendant la liberté d’expression car ils ont une responsabilité éditoriale à la différence des réseaux sociaux. Mais il existe surtout une incitation à la réplication, à la viralité, quand bien même son point de départ n’est pas toujours aussi identifiable que dans le cas de Griveaux où l’on sait qu’un député et un guru médiatique se sont chargés de déclencher la chaine de propagation de la vidéo. On peut certes se consoler en se disant que le droit français possède des armes pour sanctionner la propagation d’atteintes à la vie privée (et contre les contenus haineux ou racistes et antisémites et contre la vengeance pornographique). Mais en dehors de ces personnes identifiées, comment lancer une procédure contre 1000, 10000 ou 100000 comptes (parfois personnes, parfois robots) qui ont participé à cette chaine en tant que vecteurs comme on le dit dans la transmission des virus, en tant que véhicules car les humains ne sont rien d’autre lorsque nous répliquons quasi automatiquement. Ce terme est plus juste que celui « d’acteur décidant de (ou consentant à) propager » car tout l’écosystème des réseaux sociaux est conçu pour court-circuiter la prise de décision et provoquer une captivité très bien formalisée par la captologie fondée à Stanford par BJ Foggs.

Dès lors que ces cas extrêmes ont lieu et touchent le public et les décideurs, après d’autres comme ceux de Cambridge Analytica, il devient enfin possible de penser une régulation des réseaux sociaux portant sur le rythme de propagation. Lutter contre les producteurs de messages de haine peut paraitre noble mais c’est une tâche sans fin qui ne prend pas en compte les mécanismes d’amplification, d’accélération propre à ces réseaux sociaux et qui risque, comme dans le cas de la loi Avia, de mettre en cause la liberté d’expression. Or, ce qu’il est temps d’inventer, c’est un droit de la propagation qui ne soit pas spécifique aux atteintes à la vie privée, aux contenus haineux ou à la diffusion de fausses nouvelles, principes existant déjà dans la loi mais inadaptés aux processus de propagation à haute fréquence, à son rythme favorisé par le code des plates-formes. Zuckerberg vient d’appeler à une régulation qui ne soit pas celle des médias (il ne veut pas de responsabilité éditoriale) ni celle des opérateurs de télécoms (il admet être plus qu’un tuyau). Prenons-le au mot ! Mais il doit s’attendre à ce que la régulation nécessaire touche le cœur de tout son modèle économique, toutes les méthodes mises en place pour inciter à l’engagement, pour générer toujours plus de revenus publicitaires.

C’est pourquoi j’ai proposé de traiter la propagation comme on traite la régulation de la vitesse sur les routes. Malgré la production de voitures qui roulent à plus de 200 à l’heure et des autoroutes conçues elles aussi pour faciliter cette vitesse, l’Etat, pour des raisons de sécurité et de santé publique, impose des limitations de vitesse, contre l’exigence de « liberté » des conducteurs qui se présentent bien sûr tous comme meilleurs et plus responsables que les autres. Les réseaux sociaux sont les autoroutes de nos esprits, qui créent des dommages attentionnels par les notifications et la réactivité systématique, et qui menacent la santé mentale de notre espace public. Dans ces conditions et sans toucher à la liberté d’expression, déjà encadrée par ailleurs, il est justifié pour l’Etat d’intervenir en installant des standards de vitesse, qui empêchent par exemple de poster plus d’un tweet ou d’un post FB par jour, de retweeter ou de partager plus d’un message par jour, ou de liker plus d’une fois par jour. De cette façon, l’internaute se retrouve en position de devoir décider quel message vaut bien le sacrifice de son quota quotidien de propagation. On pourrait s’inquiéter dès lors du frein apporté à des mouvements salutaires comme #metoo, qui profitent aussi de cette viralité. L’obligation de hiérarchiser de la part des internautes valorisera au contraire ces moments de dénonciation citoyenne et les fera sortir du magma des hashtags. Certes, cela suppose d’obliger les plates-formes à installer des régulateurs de vitesse sur toutes les interfaces et à rendre invisibles un certain nombre de métriques qui encouragent la course au clic, car là encore, « code is law » (lessig), le code est la loi dès lors qu’on veut la rendre applicable dans ces environnements techniques. Puisque les cookies ont été déjà retirés du marché publicitaire par Apple et le seront bientôt par Google, il apparait possible d’aller plus loin pour retrouver un régime d’attention moins captif des traces et de notre réactivité. Cela permettrait de réguler notre rythme mental collectif pour retrouver un peu de temps et d’espace de débat.

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