Comment le paquebot « Triomphe-de-la-Finance » a-t-il pu sombrer ?

Ah, qu’il avait fière allure le paquebot « Triomphe de la Finance » avec ses 12 étages (ou 16 selon les versions) de titrisation et de produits dérivés !

Ah, qu’il avait fière allure le paquebot « Triomphe de la Finance » avec ses 12 étages (ou 16 selon les versions) de titrisation et de produits dérivés !

Tous s’émerveillaient de sa capacité à rester à flot dans les tempêtes, et même à en profiter, sans jamais se tromper de route ni perdre le cap des profits immédiats. Des esprits chagrins, des « experts », avaient bien indiqué qu’à cette échelle, aucune procédure de sécurité ne pouvait plus fonctionner, trop de complexité, trop d’incertitudes. Des règlementations existaient sans doute mais elles étaient taillées sur mesure pour ne pas empêcher cette splendide architecture de flotter à son gré. Pourquoi faudrait-il toujours se laisser enfermer dans ces limites archaïques, alors que la technique, les chantiers navals et les algorithmes, étaient devenus si puissants, tout-puissants même? Et il séduisait, ce paquebot, notamment tous les vacanciers-petits porteurs qui lui confiaient avec ferveur leurs économies. Tous pouvaient enfin goûter, à petite échelle certes, le luxe et les excès qui font le quotidien des très riches, et les fonds affluaient pour avoir sa place sur le transat du pont supérieur. Certes, la vie d’un tel paquebot n’avait plus grand-chose à voir avec l’expérience de découverte des pays visités, avec l’économie que l’on disait réelle. Mais qu’importe, la fiction fonctionnait si bien, on avait (quasiment) fait l’Italie dans sa cabine comme on était (quasiment) propriétaire d’Apple avec ses actions.
Mais voilà qu’un capitaine un peu plus fanfaron que les autres se mit en tête de faire une révérence, de titriser à outrance au point de percuter le rocher des subprimes, car dans ce monde merveilleux, il existait encore de vrais rochers, de vraies maisons avec de vrais gens à l’intérieur ! Mieux encore, on se souvint alors que le paquebot était un engin flottant sur l’eau de l’économie d’opinion et qu’une telle avarie pouvait entrainer le naufrage de toute cette merveille algorithmique des mers. Qu’à cela ne tienne, le paquebot continua sa route. Le personnel des médias de bord fit remarquablement son travail pour rassurer le public en annonçant qu’il s’agissait simplement d’une panne d’électricité, c’est-à-dire de liquidité toute provisoire. Le capitaine chercha à gagner du temps en demandant l’appui du port voisin des Etats européens qui lui prêtèrent volontiers assistance car personne ne voulait voir couler un tel édifice puisque tout le monde avait misé sur ces croisières extraordinaires, qui offraient le soleil du crédit sans limite. Mais la gîte s’accentua inexorablement. Le personnel réclamait que la BCE tînt enfin le gouvernail et passât à l’action mais le capitaine tergiversait. Il fallut pourtant enfin déclencher l’alerte, mais en faisant payer les Etats. Le capitaine, plus malin, fut à l’abri rapidement en utilisant les fonds qu’on lui avait prêtés pour les placer sur l’ile de la BCE, sur la terre ferme. Le sauve-qui-peut fut général, la bagarre pour les chaloupes de toutes sortes fut féroce, les touristes immigrés qui n’avaient pas l’heur de comprendre les consignes de sécurité se retrouvèrent piétinés voire rejetés à la mer et désignés comme la cause du drame pour laisser place aux VIP et autres touristes avertis. Le paquebot « Triomphe de la Finance « gisait définitivement sur le flanc, on craignait même qu’il coulât par le fond et les spécialistes des plans de sauvetage de toutes sortes en profitèrent pour ramasser encore quelques bonnes affaires. On finit cependant par admettre enfin qu’il serait vain de tenter de le renflouer. Certains osèrent mettre en doute l’utilité de la conception de ce genre de navires, critiquer l’hubris généralisée qui faisait perdre tout sens des limites, rappeler la nécessité de réglementer et d’inspecter sérieusement et régulièrement. Mais tout cela semblait bien improbable à ceux qui venaient d’être débarqués en catastrophe et licenciés à la hussarde et qui y avaient perdu parfois leurs proches ou quelques biens emportés et placés dans le coffre fort du navire qu’on avait cru insubmersible. L’anthropologue Paul Jorion aurait d’ailleurs observé aussitôt la naissance d’un nouveau culte, le« culte du paquebot », qui tente de lui faire reprendre la mer pour retrouver un âge d’or de la croisière définitivement révolu.

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