Quelle place pour l'écologie politique face à la dictature financière?

Gaby Cohn Bendit me relance sur mon éventuelle participation à un regroupement transpartis ou sans parti des écologistes et je voudrais ici expliquer pourquoi cette démarche me semble vouée à l’échec et erronée.

Gaby Cohn Bendit me relance sur mon éventuelle participation à un regroupement transpartis ou sans parti des écologistes et je voudrais ici expliquer pourquoi cette démarche me semble vouée à l’échec et erronée.

La crise écologique est là, bien là, elle n’est pas nouvelle, les esprits ont plutôt été conquis sur ce plan et l’on pourrait espérer en effet que la situation fut propice à des avancées. Pourtant, de mon point de vue, c’est tout le contraire qui va se passer et cela me désole. Mais si nous sommes capables de voir pourquoi, nous aurons peut-être une chance de mettre en place les alliances qui conviennent et de retrouver des marges de manœuvre.

Jusqu’en 2007, la crise écologique pouvait commencer à être traitée y compris dans des visions larges et transpartis comme on l’a vu avec le Grenelle de l’environnement : les attentes étaient fortes. La droite et Nicolas Sarkozy ont finalement saboté toute cette dynamique et ce sera difficile de la relancer. Ils ont en fait profité d’une situation qui a permis de focaliser l’attention, à juste titre : la crise financière. Cette crise-là a permis de justifier et permet encore de justifier tous les reniements, toutes les impuissances et de redonner leur chance à ceux qui avaient dû admettre, quasiment malgré eux, qu’il était temps de changer de modèle énergétique, de réagir face au réchauffement climatique, de modifier radicalement nos politiques agricoles, de transports, etc. Désormais la marche arrière est enclenchée et pas seulement en France, comme le constate Al Gore, critique sévère de la politique environnementale de Obama. Pire encore, les marges de manœuvre  se sont réduites. Car toute mutation écologique nécessite non pas seulement des économies, mais aussi des investissements et plus encore des compensations pour assurer la faisabilité politique de la transition (cf. le débat sur la taxe carbone qui doit être socialement juste, etc.). Or, toutes nos marges de manœuvre sont plombées par la crise financière, par les contraintes aberrantes de rigueur budgétaire ( qui, en elle-même, est très écolo, car on ne doit pas mettre sur le dos des générations futures notre propre inconséquence budgétaire). Dans une telle situation, on peut jouer la politique du pire, on peut nous dire : « Très bien, il fallait du sang et des larmes pour ces conversions, nous les aurons de toutes façons , faisons en sorte que ce soit pour assurer des restrictions dans tous les domaines qui sont écologiquement irresponsables » (c’est un peu ce que Yves Cochet disait il y a quelques années en la jouant très Churchill et catastrophe à venir, cf. son livre). Mais encore faut-il être capable d’assumer cela politiquement et socialement en conservant un impératif démocratique. Or, ce n’est pas possible car les effets de la crise financière ne font que commencer et vont semer le désespoir partout, sans possibilité d’attirer l’attention sur des solutions de changements durables dès lors que ce sera toujours autant de misère au bout du compte.

La dictature financière doit être la cible prioritaire des écologistes.

Ce n’est pas une nouveauté, je l’avais écrit il y a plus de dix ans dans "la boussole cosmopolitique", et j’ai suivi avec plaisir l’action de Pascal Canfin dans ce domaine au parlement européen. La lutte contre le capitalisme financier constitue l’un des trois volets de toute politique écologiste qui doit cibler tous ceux qui empêchent de travailler à composer un monde commun, bref à faire de la politique : les scientistes, qui veulent maintenir le credo scientifique et technique en ignorant la nécessité de prendre en compte tous nos liens avec le cosmos (genre Allègre), les racistes, qui veulent purifier ce monde commun au nom d’un principe fondamentaliste qui empêche toute politique, c’est-à-dire toute recomposition, et les financiers qui vivent dans leur monde autoréférencé en professant un impératif catégorique de fluidité pour leur seul profit spéculatif. Chacun d’eux rend impossible toute politique car ils refusent les autres possibles et le pluralisme des choix, ils imposent leur loi, ils sont antidémocratiques.

La planète est en danger mais rien ne sera possible tant que la démocratie sera aussi malmenée par la toute-puissance de ces trois forces. Les nationalismes remontent partout dans le monde et sont des avatars du racisme, les climatosceptiques et écolosceptiques regagnent de l’influence partout et vident les négociations internationales de tout sens, la finance pille non seulement l’économie industrielle mais désormais les fonds publics à son seul bénéfice pour maintenir la profitabilité de son activité spéculative en la présentant comme essentielle  à la survie du monde.

Quelle est la priorité en termes d’action ?

Regagner des  marges de manœuvre pour pouvoir faire de la politique et décider ensemble ce que nous voulons et notamment cette conversion écologique si nécessaire. Mais il nous faut ces marges de manœuvre, financières et politiques.

Or, actuellement, ce sont les entreprises de la finance, sous diverses formes, qui captent toutes ces ressources. Mieux encore, elles ont pénétré tous les esprits et rendent impossible d’imaginer un autre futur, sans la rigueur, la réduction de l’état, la réduction du coût du travail, la libéralisation accentuée partout, alors que c’est elle qui nous a mis dans la situation  où nous sommes. Ces puissances-là s’accommodent très bien d’un discours écologiste, d’investissements verts, etc. Le greenwashing se porte très bien et il constitue une façon habile de faire prospérer la réputation d’une marque aux yeux des investisseurs, les seuls qui comptent. C’est ce qui permettra de la valoriser à travers la goodwill, cette valorisation totalement imaginaire des actifs immatériels. Car l’économie financière est une économie d’opinion, comme l’a démontré Orléan et c’est sur cette base qu’il faut comprendre le couplage essentiel entre la vente à crédit à des consommateurs qui n’ont plus de pouvoir d’achat grâce à un bombardement publicitaire maintenu à un haut niveau ( et avec les arguments verts, si ça fait vendre,  c’est encore mieux), l’endettement des pays qui n’en finissent pas de compenser la perte de ressources générées par la pression contre l’impôt effectuée par les mêmes firmes (on empêche de prélever des impots et on spécule sur la dette !), la spéculation étendue à tous les biens, dont les  biens alimentaires qui détruisent plus sûrement toutes les chances de survie des paysans que n’importe quel réchauffement ou catastrophe. Toute l’économie casino est devenue non plus productiviste mais spéculative et déconnectée totalement de toute amélioration des conditions de vie réelles des populations. La précarisation généralisée est désormais vantée comme autoentreprenariat et certains s’en félicitent au nom de la créativité de la multitude ! La critique écologiste doit prendre en compte ce contexte et mesurer à quel point le productivisme n’a jamais pu constituer une cible reconnue  ( et est demeuré un concept mal défini) et qu’il est désormais entièrement dominé par l’économie financière, cette économie d’opinion.

Quelles alliances?

Dans ce contexte, les écologistes convaincus se retrouvent coincés à vivre d’expédients et de postes subalternes en soutenant des politiques de bouts de ficelle ou à rejoindre les rangs des protestataires marxistes certifiés inefficaces. Nous ne pouvons accepter cette alternative. Mais nous ne pouvons pas espérer que le regroupement des écologistes qui ne partagent aucune analyse commune sur la crise financière puisse servir à quelque chose. Si la plate-forme d’un regroupement permet d’affirmer que la lutte contre le racisme et le nationalisme, contre le scientisme et la technocratie et contre la finance et toutes les activités spéculatives sont les priorités associées, on peut espérer débloquer quelque chose. Sinon, cela veut dire revenir à une définition éculée de l’écologie comme environnementaliste. C’est cela la grande faiblesse de ce rassemblement proposé, qui a déjà échoué pour cette raison.

Cela sur le plan simplement programmatique, sans parler du plan organisationnel et politique au sens politicien : tout se passe comme si nous n’avions rien appris des tentatives des verts de rester ni droite ni gauche, de ceux qui ont rejoint le modem, des alliances électorales de toutes sortes tentées et échouées et même de la tentative de Europe Ecologie. Les partis et les liens historiques créés sont des forces de rappel trop puissantes pour éviter de s’interroger radicalement sur des formes organisationnelles nouvelles. Ce que Europe Ecologie devait faire et que j’ai soutenu : que peut-on proposer de mieux ? L’important consiste à proposer autre chose qu’une solution de cartel de personnalités toutes en mal d’existence médiatique et prêtes à quitter le navire à la première occasion : certaines sont fameuses dans le milieu maintenant sur ce plan.

Tout projet organisationnel nouveau doit correspondre avant tout aux formes d’action proposées (et non à une existence purement électoraliste) et ces formes d’action doivent elles-mêmes être reliées à une analyse des priorités du moment, des forces ennemies, oui je dis bien ennemies. Le temps n’est plus au consensus, le temps des conflits violents internes aux sociétés développées revient, ce n’est plus le mouvement ouvrier qui les portera, ce sont des forces inédites qui se cherchent encore comme tous les mouvements « occupy » par exemple.

C’est là où l’analyse précise de la situation devrait donner un espace politique pour les écologistes non environnementalistes, mais cosmopolitiques. La lutte contre la dictature financière devient la priorité car c’est elle qui pompe toutes nos ressources et qui a colonisé tous les esprits. Mais la conduire à la mode écologiste, ce n’est pas reproduire les stéréotypes marxistes contrairement à ce qu’on a l’air de croire dès qu’on mentionne cette priorité contre la finance, c’est percevoir précisément son statut d’économie d’opinion. L’action se déroulera donc massivement dans le monde de l’opinion. L’objectif doit être la mise hors d’état de nuire des grandes banques et des divers fonds, grâce aux actions collectives ouvertes ou clandestines comme celles que peuvent mener les hackers. Ce sont les bras armés de la lutte contre ces institutions financières prédatrices qui utilisent à plein les réseaux numériques. Les écologistes doivent être à leur côté, doivent inventer les formes de couplage entre actions collectives du type boycotts, flaming, occupations et les formes techniques de sabotage plus sophistiquées. C’est dans ces mouvements que s’imaginent des solutions intégrées où les qualités et les comportements des personnes engagées doivent être cohérents avec leurs valeurs. Cela doit être relayé par toutes les formes d’action légales, institutionnelles qui permettent d’interdire toutes les activités de spéculation par exemple et de réduire l’influence des marchés financiers.

Rendre le monde politique étanche aux pressions financières et à la corruption

D’autres comme Lawrence Lessig, avec qui j'ai pu en discuter personnellement, considèrent que la question doit même être déplacée pour comprendre pourquoi nos élus, en particulier aux USA mais aussi partout ailleurs, ont pu laisser s’installer une telle dictature financière et n’ont pas été capables de s’y opposer. Sa réponse repose sur la puissance financière de corruption qui est effectivement une clé du problème. Or, cette question, qui peut ensuite s’étendre au rôle des mafias et à leur connexion étroite avec le monde de la finance,  est aussi cruciale pour l’écologie. Nous connaissons tant d’exemples d’élus qui se sont couchés devant l’influence des divers lobbys, le nucléaire français étant l’un des meilleurs exemples du Cotentin à la Saone et Loire de Montebourg, ex converti à la transition écologique. C’est pour cette raison que tous les combats légaux pour revitaliser notre démocratie grâce à des procédures plus claires et à une séparation radicale entre milieux d’affaires et postes politiques sont décisifs pour l’écologie aussi. Là encore, à l’heure de la puissance financière délirante des oligopoles, la question est un prérequis pour toute action écologique efficace.

Une fois ce cadre établi, les alliances deviennent adaptables selon  les objectifs et peuvent être en effet assez ouvertes au cas par cas. Mais on ne peut pas faire d’alliance seulement sur un principe environnementaliste vague alors qu’aucune action ne serait possible contre les causes des freins que l’on constate dans la période actuelle. Les modalités d’action doivent aussi être discutées au-delà d’un rassemblement de personnalités réputées, certes rentables du point de vue de l’opinion mais rejouant de fait la même partition depuis des années ( c’est pour cela qu’elles peuvent être de bons clients des médias et donc surtout pas trop innovantes !). Dany Cohn Bendit a, lui, et c’est rare, la capacité de tenter sans relâche de penser chaque situation spécifique et d’inventer  des solutions imaginatives ou non correctes a priori. C’est dans cet état d’esprit que cette contribution est aussi faite.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.