Au-delà de la primaire, uberisons les partis politiques !

Que font les signataires de la tribune pour une primaire à gauche ? Ils sont tout simplement en train d’uberiser les partis de gauche, et ils ont raison mais il faudrait assumer cette position pour la rendre cohérente.

Que font les signataires de la tribune pour une primaire à gauche ? Ils sont tout simplement en train d’uberiser les partis de gauche, et ils ont raison mais il faudrait assumer cette position pour la rendre cohérente. Ils disent en effet que les partis, dont la seule mission désormais consiste à désigner les personnes qui vont représenter les électeurs, ne sont plus à la hauteur pour les sélectionner. Ils disent sans doute aussi, comme le suggère Paul Jorion, qu’ils veulent rompre avec la tradition de la Veme République qui veut qu’un président sortant soit le candidat naturel de son camp puisqu’il a de fait renié ses engagements et son positionnement à gauche : la primaire ne serait alors qu’une manœuvre pour sortir un sortant encombrant. C’est probable mais admettons qu’elle soit autre chose, c’est-à-dire une tentative pour inventer une « place de marché » où peuvent se rencontrer des offres non réduites à celle des partis et des demandes issues non d’électeurs comme au moment des élections ni de militants encartés. Voilà qui définit assez bien l’uberisation actuelle de l’économie. Evitons de la réduire à la forme financière agressive adoptée par la société Uber elle-même qui débouche sur la précarité généralisée et la prédation des données et des revenus par ces plates-formes. Considérons qu’il pourrait y avoir d’autres formats de plates-formes, coopératives, qui ne soient pas captives du capitalisme financier numérique et étendons cela à la vie politique car le mouvement de re-médiation semble général pour casser les rentes de situation, les positions d’autorité et les points de passage obligés de mise en relation entre offres et demandes.

Il y a dix ans, j’avais publié avec Eric Macé un numéro de notre revue Cosmopolitiques intitulé « que faire… des partis ? », dans une allusion claire à la référence léniniste du parti qui n’a cessé de formater nos façons de penser. Je citais Simone Weil qui, en 1943, au cœur du double processus totalitaire et peu avant sa mort, préconisait « la suppression générale des partis politiques ». « La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite » disait-elle, ce que l’on peut traduire, dans un contexte non totalitaire, comme le but unique est de gagner et de se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Rancière ne disait pas autre chose en parlant de la démocratie comme principe de contestation permanente de la tendance  à l’oligarchie provoquée par le seul fait que le pouvoir va à ceux qui en ont le désir. Cette demande de primaire est bien une forme d’aveu d’échec des partis à faire émerger des candidats de qualité dont le lien avec le peuple serait médié par les partis au-delà de leur seul désir d’arriver au pouvoir (les programmes n’étant depuis longtemps que des véhicules de signaux d’attraction éphémères). Le risque est grand de considérer que le changement de médiation ne profiterait qu’aux médias qui, par-dessus la tête des partis, et avec la puissance décuplée des réseaux sociaux, finiraient par créer une démocratie d’opinion ou « démocratie du public » comme l’appelle Bernard Manin. La désintermédiation en jeu dans cette demande de primaire aboutirait alors à la captation de l’attention, énergie élémentaire de toute politique comme de tout marketing, au profit d’un système médiatique, ce qui serait propice à tous les abus et à toutes les manipulations.

Si l’on veut aboutir à une méthode d’évaluation des candidats par les électeurs potentiels et de coordination plus fine et plus ouverte entre candidats et électeurs potentiels, les ressources des plates-formes numériques peuvent être mobilisées en s’inspirant autant d’Uber que de Blablacar ou de Meetic. Les candidats à la candidature sont potentiellement bien plus nombreux et plus diversifiés que la petite élite professionnalisée de la politique qui n’a pas fait la preuve qu’elle avait les capacités ou le courage d’affronter les défis contemporains. La solution des « intellectuels de gauche » qui ne voient le salut que dans des programmes toujours plus participatifs et innovants ne tient que l’espace d’un moment de campagne, abandonnons donc cette vision savante de la politique. Car le défi est bien plutôt d’incarner une politique, avec des personnes singulières dont les qualités peuvent être connues et non seulement les idées. Admettons que quatre grands groupes se divisent le champ politique actuel et que chacun peut prétendre utiliser la même formule de plate-forme que nous proposons, même si le culte du chef à l’extrême droite s’y prêtera sans doute moins. La plate-forme que nous proposons vise cependant une communauté de principes qu’on appelait de gauche et que l’on doit appeler plutôt alternative désormais car le but serait de trouver une existence politique à l’équivalent d’un Podemos qui reste difficilement reproductible en dehors de l’Espagne. Quelques éléments de valeurs communes peuvent être proposés tels que solidarité, transition écologique, refus de la domination de la finance, du racisme et de la xénophobie. Le caractère vague de ces principes est délibéré car sur cette base, de nouvelles propositions et de nouveaux personnels doivent émerger hors des batailles de tranchées stéréotypées entre partis. Les candidats peuvent décrire leur profil avec la finesse qu’ils souhaitent sur la plate-forme et ils ont tout intérêt à évoquer leur expérience et non pas seulement leurs idées, bien au-delà de leur expérience politique même : un éducateur sportif, un responsable d’association, un entrepreneur, un artiste peuvent tous avoir démontré des qualités de leadership sans passer par la case politique. Et le leadership ne doit constituer qu’un des éléments de la grille d’évaluation  des qualités. Les sites de rencontre ont su élaborer les algorithmes qui décrivent finement les indicateurs de personnalité, il serait tout-à-fait possible d’en produire une version pour le personnel politique, qui serait elle-même l’objet d’un débat passionnant. Mais cette partie de la plate-forme ne permet que d’encourager ainsi les descriptions personnelles qui sont publiées sur la plate-forme pour aider le public à voter par des scores. Cette première étape permet de sélectionner un pool de candidates à la candidature qui présentent des qualités suffisantes. Cela nous changera des candidats choisis dans une écurie d’un présidentiable, ou en raison leurs services rendus pendant des années, ou pour barrer la route à un rival (toute ressemblance….).

Pour chaque poste, c’est ensuite le tirage au sort qui devra déterminer celui ou celle finalement sélectionnée pour devenir candidate à cette élection, locale ou nationale. On se focalise trop en effet sur la seule présidentielle alors que des législatives auront lieu juste après et la primaire ouverte prend le risque de renforcer encore cette dérive présidentialiste de la Veme République. Le tirage au sort qui visait à préserver la démocratie athénienne de ses tendances oligarchiques est désormais bien étudié et considéré comme un outil de sélection tout aussi fiable que la plupart des processus de désignation dits démocratiques. A ceux qui craignent une catastrophe, nous dirons : « rassurez-vous, nous y sommes déjà, il s’agit bien d’en sortir et pour cela de changer de personnel politique ». Un avantage secondaire non négligeable du tirage au sort est d’éviter tout clientélisme et tout effet de démocratie du public qui est immédiatement pointé lorsque l’on sort de la médiation des partis. La sélection préalable par les avis sur la plate-forme permet seulement d’éliminer les moins crédibles des candidats à la candidature et le pool final n’a ensuite aucune garantie d’obtenir le label.

La plate-forme alternative délivre en effet un label (COC, candidat d’origine contrôlée, par exemple !) qui dans un premier temps continuera à être contesté par les partis qui voudront préserver leur monopole de désignation des candidats mais qui à terme feront allégeance comme souvent sur les plates-formes, qui savent capter les contributions du public. Les avis du public doivent être traités avec soin, car il ne s’agit pas de se contenter d’un like. La plate-forme doit permettre de collecter des avis argumentés comme dans les avis des voyageurs ou des consommateurs, avec un souci encore plus exigeant de contrôle de l’authenticité de ces avis. Cela suppose une identification en amont des personnes inscrites, quand bien même elles apparaitront sous anonymat ensuite si elles le souhaitent. Ainsi une personne qui aura fait l’expérience des qualités du candidat à la candidature pourra mentionner son avis précis, ce qui exige un haut niveau de transparence ainsi qu’une modération attentive pour éviter tout règlement de compte. Le contrôle de qualité et le fact-checking seront ainsi réalisés en amont par le public, ce qui oblige chaque candidat potentiel à faire le ménage chez lui ou à assumer publiquement qu’il est un fou de la vitesse sur la route ou un actionnaire de telle ou telle entreprise. Il sera alors plus aisé de traquer les postures ou les conflits d’intérêt sans attendre qu’une commission s’en occupe après coup. Des critères de qualité seront proposés au vote du public pour chaque candidate potentielle et non un vote, ce qui produit un score composite et constitue une évolution intéressante par rapport à la compétition électorale classique. En effet, quand bien même cette procédure devrait tirer la qualité des candidats vers le haut, il faut bien admettre que personne ne pourra obtenir les meilleurs résultats dans tous les domaines. Pour le public aussi, apprendre à composer des profils politiques qui fassent la part des qualités en les explicitant constitue une démarche citoyenne enrichissante et apaisante, malgré les passions que déclenche nécessairement la vie politique.

Les institutions actuelles, d’aucun pays, ne sont adaptées à cette procédure et la crise des systèmes démocratiques est à peu près partout la même, aboutissant à la désorientation des électeurs (se répartissant souvent 50/50) ou à leur non participation. Les candidats labellisés par la plate-forme alternative peuvent alors prétendre aller aux élections avec ce label, avec l’appui éventuel de partis, mais la plate-forme ne doit pas se transformer en machine de campagne, en rassemblement militant d’un nouveau style. C’est au candidat de faire le nécessaire pour construire ses équipes et s’inscrire dans le processus électoral existant, différent selon les pays. Certes, la médiatisation  virale et collaborative permise par le label de la plate-forme alternative peut constituer pour lui un levier non négligeable mais la plate-forme doit veiller à rester indépendante des candidats et de leur exercice du pouvoir, comme Google veille à ne pas intervenir dans les contenus publiés pour maintenir son objectivité algorithmique. Cependant, par contraste avec Google, une plate-forme de candidatures à la candidature doit produire cette neutralité par le débat et la transparence, de façon plus proche de la philosophie de Wikipédia où les débats et les historiques sont toujours visibles.

On le voit, la démarche enclenchée par la proposition de primaire est une attaque délibérée contre le seul rôle encore pertinent pour les partis, la désignation des candidats. Il faut donc la prolonger en toute cohérence et acter leur nécessaire disparition en adoptant les méthodes numériques disponibles pour les remplacer tout en veillant à un design politique de chaque processus d’une telle plate-forme. Le design des supports techniques de la démocratie est une activité noble qui doit sans cesse être reprise. La sagesse des foules n’est pas un slogan populiste si elle est équipée comme il convient pour contrer la folie de l’oligarchie qui nous gouverne.

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