La vidéo qui tue l'espace public

L'espace public dégénère à grande vitesse avec les plates-formes de réseaux sociaux. La diffusion de la vidéo de Christchurch en est un nouvel épisode. Il faut instituer une responsabilité éditoriale des plates-formes, réduire le financement du net par la publicité qui encourage par principe la viralité, réduire la vitesse de réaction grâce au design des interfaces des plates-formes.

Le débat des intellectuels avec le président de la République l’a mentionné plusieurs fois : l’effet des réseaux sociaux sur l’espace public devient un problème politique. La vidéo du massacre de Christchurch et sa capacité à circuler le démontrent amplement. Comme pour les fake news, on peut pointer l’idéologie qui les sous-tend et la combattre (ici le suprémacisme blanc). On peut traquer les émetteurs et les inculper dès lors que leurs propos et comportements tombent sous le coup de la loi. Mais quelle loi de quel pays s’applique à ce qui circule au-delà des frontières, question aussi vieille que le web ? Et cette sanction interviendra souvent après coup comme on le voit pour Christchurch, à la grande honte des plates-formes de réseaux sociaux, qui s’excusent. De plus, dans le cas du suprémaciste, l’auteur fait tout pour se signaler et attirer l’attention alors que l’art de brouiller les pistes fait partie du savoir-faire des propagateurs de fake news, ce qui autorise tous les fantasmes.

La responsabilité des plates-formes de réseaux sociaux (Facebook, YouTube et Twitter en tête mais bien d’autres existent) est désormais pointée par les politiques, surtout depuis qu’ils se sont fait avoir eux-mêmes dans le petit jeu de la réputation et de la propagation qu’ils aiment jouer sur les réseaux sociaux, à savoir depuis Trump et Cambridge Analytica et depuis le Brexit. En effet, toute l’activité politique s’est engouffrée dans cet aspirateur à réputation qui fait passer les élections pour de simples effets d’une bonne campagne d’astroturfing (achat de vues ou de likes). Mieux même, les courants politiques dominants ont tellement épousé le dogme du libéralisme qu’il leur est totalement impossible de penser réguler ces monopoles transnationaux qui tiennent en fait les gouvernements à leur botte, comme les firmes suzeraines  (Supiot) qu’elles sont devenues. On veillera donc à ne pas confondre les cris d’orfraie et les appels à la reprise en mains avec les mesures concrètes qui permettraient de reconstruire un espace public. Il serait aussi instructif de mettre en rapport ces indignations avec l’usage personnel des réseaux sociaux par ces mêmes politiques :  si c’est aussi nocif, quittez-les de suite et arrêtez de les suivre ! Ce principe de l’abstinence serait un indice de changement culturel et l’on pourrait suggérer au personnel politique de vivre une expérience vertueuse à haut risque : publier seulement des dépêches AFP sans passer par Twitter ou Facebook ce qui permettrait de vérifier que cela ne signifie pas la mort médiatique !

Si nous avions des responsables à la hauteur de la situation de dégénérescence de l’espace public qui est la nôtre, voici les trois mesures qu’ils prendraient :

1/ Définir les statuts de toutes les plates-formes de réseaux sociaux selon des règles voisines de celles des médias traditionnels avec une responsabilité éditoriale véritable. Facebook a dit qu’il renforçait encore ses équipes de modérateurs mais dans le même temps, Zuckerberg avait annoncé récemment qu’il voulait privilégier les interactions entre proches et cela clairement pour éviter encore sa responsabilité éditoriale de média. Comme si Facebook n’ayant plus de contenus publics ouverts, sa responsabilité disparaitrait. On pourrait même imaginer une architecture de groupes ( qui deviennent désormais l’activité majeure de Facebook) où les administrateurs de ces groupes devraient assumer directement leur responsabilité éditoriale. Ce ne serait plus le Facebook qu’on a connu mais son statut de plate-forme « neutre » et « irresponsable » serait préservé. Facebook deviendrait ainsi un agrégateur de médias que seraient les groupes FB. La manœuvre supposerait cependant que le modèle économique soit révisé et de façon explicite, ce qui est beaucoup demandé. Dans tous les cas, ce serait un débat public qu’il faudrait instituer sur cette responsabilité éditoriale. Le statut de Facebook, YouTube et Twitter est en effet devenu si important dans le façonnage des esprits contemporains qu’ils ont une fonction de quasi service public et qu’il faudrait donc leur imposer les obligations correspondantes. En attendant, les excuses et les promesses de modération ne sont pas suffisantes.

2/ Casser le modèle économique des plates-formes basé sur la publicité. La viralité et l’engagement qui la provoque ont été encapsulés dans les choix techniques (pensons à tous les scores de nos publications) en ignorant sans doute les conséquences possibles sur l’espace public mais en revanche en connaissance de cause pour des finalités publicitaires. Publicité et espace public ont certes des parentés (Boullier, 2017) mais méritent d’être bien séparés, surtout à l’époque de la toute-puissance de la finance et des marques. Or, depuis 1995 et la remise de la gestion de l’internet entre les mains des fournisseurs d’accès par l’administration Clinton, la marchandisation a été la règle qui a permis aux géants d’internet de se constituer. La gratuité a capté le public, les marques ont capté son attention, les plates-formes ont capté les revenus des marques pour dicter leur loi à tout l’écosystème, et les investisseurs ont capté les revenus financiers de l’attractivité folle de ces nouveaux empires. Et avec cette puissance financière, rien ne résiste aux plates-formes, ni la concurrence ni les Etats.

La publicité était déjà la plaie de la presse et des médias en général, qui se sont parfois transformés en supports de marques, parsemés de ce qu’il faut d’information pour capter le temps de cerveau disponible. Pourtant, cette dérive n’est pas une fatalité car il existe une nouvelle infrastructure numérique de l’espace public, celle à base de Wikipédia et de Médiapart par exemple mais aussi à terme de New-York Times qui parvient à faire payer ses contenus de plus en plus (et, qui sait, à s’affranchir de la pub). Le mode de financement publicitaire du web est toxique pour l’espace public et les mécanismes de captation de l’attention du plus bas niveau, ceux qui fonctionnent à la réactivité, ont été institués dans les plates-formes à des fins publicitaires : maintenir le public captif, susciter son engagement pour mieux vendre les placements publicitaires, suivre et mesurer la réputation des marques, puis de leurs messages un à un, puis des messages des youtubeurs que l’on sponsorise, puis de tous pour éduquer tout le monde à cette quête de réputation généralisée (Boullier et Lohard, 2015), à cette course à l’attention et aux investisseurs (comme le dit Michel Feher) pour obtenir du crédit , de la crédibilité. De ce point de vue, le tueur de Christchurch a trouvé le pitch le plus atroce (avec la documentation qui l’accompagne !) pour attirer le plus d’investisseurs et son procès sera à nouveau son quart d’heure de célébrité. Le numérique et la puissance financière de la publicité amplifient ensemble cette viralité qui tue l’espace public, qui devrait tendre vers l’esprit de délibération et vers le contradictoire. Il faut donc soit séparer les opérateurs de plates-formes de leur régie publicitaire, soit soutenir avec des fonds publics les équivalents de réseaux sociaux open source et sans publicité comme Mastodon. Il serait d’ailleurs légitime d’étendre cette mesure à tous les médias, car la captation de l’attention effectuée par les chaines d’information répétitives (en boucle) est tout aussi nocive pour l’espace public que la viralité des réseaux sociaux.

3/ Réduire la viralité en modifiant dans les plates-formes les règles de publication et de rediffusion afin de ralentir la propagation. Les choix des plates-formes en faveur d’une viralité extrême et d’une propagation non contrôlée sont les principaux responsables de l’amplification de phénomènes comme la diffusion d’une vidéo de massacre. Le contrôle a priori des contenus pose en effet des problèmes de libertés, que l’on peut cependant atténuer par la responsabilité éditoriale, comme nous l’avons dit. La promesse des algorithmes qui feraient passoire, (pour reprendre la métaphore d’Olivier Ertzscheid), vis-à-vis des contenus indésirables se révèle trompeuse, même dans l’après coup (leçon qu’il conviendrait de retenir pour bien d’autres situations !). Mais une des propriétés de l’architecture des réseaux sociaux peut, elle, être modifiée, celle qui favorise la propagation virale par réplication instantanée des contenus. Certes, ce sont bien les utilisateurs qui retwittent, qui likent ou qui partagent, mais les interfaces sont délibérément conçues pour favoriser cet engagement, par rediffusion quasi automatique.

La propagation rapide de contenus falsifiés, choquants ou illégaux, ne s’explique pas seulement par la fausseté/ méchanceté/ perversité intrinsèques de ces messages ni par les stratégies des diffuseurs patentés de ces infox ou vidéos de choc. Les « machines à réplications » que sont devenues les plates-formes numériques jouent un rôle d’accélération qu’il faut prendre en compte. Comme une étude publiée dans Science (Vosoughi et al., 2018) l’a montré, les fake news se propagent d’autant mieux qu’elles ont un « score de nouveauté » élevé. Il existe une prime au choquant, au radicalement nouveau, aussi aberrant soit-il, qui va favoriser la captation de l’attention, un effet de « priming » (amorçage) dit-on en sciences cognitives qui fait « passer devant » tout type de signal présentant cette caractéristique. Le rediffuseur vibre à intensité maximale, en synchronie avec les autres spectateurs et cela est généré par le contenu qui, par l’effet de choc, anesthésie toute possibilité de délibération mais aussi favorisé par la plate-forme qui l’autorise à répliquer à haute fréquence. Il est exact que certains de ces relais agissent délibérément par adhésion idéologique mais tout 4chan a été pris dans cette dynamique du second degré qui dérive en valorisation du choquant dit « politiquement incorrect ». Et l’on sait depuis la Ligue du LOL que ce mécanisme se reproduit dans tous les milieux. Ce modèle est typique d’un régime d’attention que j’ai appelé « l’alerte » (Boullier, 2014). Les machines à réplications sont en effet totalement prises dans l’économie de l’attention qu’il vaudrait mieux appeler d’ailleurs désormais « la guerre de l’attention », tant l’offre est abondante et tous les coups permis.

Car l’arme principale n’est pas tant le type d’information diffusée que son rythme de propagation. Le bouton retweet, inventé en 2011, en est le symptôme par excellence. Alors qu’il fallait recopier un tweet dans un autre tweet auparavant, et donc prendre du temps, voire même en profiter pour placer un commentaire sur le tweet republié, il suffit désormais de réagir, de saisir au vol dans un tweet un indice, une « saillance » qui choque, qui marque et qui suffit à déclencher le retweet. Une vidéo live de massacre est, de ce point de vue, une « arme de destruction massive de la délibération et de l’esprit critique ». Chacun des utilisateurs se retrouve ainsi complice de la surcharge cognitive générale et du choc d’attention, puisque tous ses contacts seront alertés à cause de son émotion et de la possibilité im-médiate offerte par les interfaces des plates-formes. La viralité est le bon terme ici puisqu’il s’agit bien d’une intoxication mentale collective activée par chaque transmetteur et pourtant équipée et amplifiée par les plates-formes et provoquée par certains types de contenus (les trois composantes ont un pouvoir d’agir spécifique qui se combine : architecture, individu transmetteur et contenu).

4/ Comment construire un système de contrôle de vitesse attentionnelle sur internet et sur le web ? Voici quelques propositions très précises qui demanderont cependant une volonté politique très ferme pour parvenir à convaincre ou à s’imposer aux plates-formes.

L’un des critères clé de santé mentale en matière d’attention, c’est le sommeil. La vigilance nécessite une énergie qui doit être reconstituée par des périodes de sommeil, plus ou moins longues et de préférence adaptées aux cycles biologiques des 24 heures. Prenons donc ce critère pour calculer la charge mentale supportable pendant 24 heures. De plus, notre activité en ligne fonctionne massivement aux réactions à ce que d’autres ont posté. Veillons donc à limiter notre propre réactivité selon ce critère des 24 heures et ne nous contentons pas de supprimer les alertes car c’est notre activité de publication et de re-publication qui provoque ces alertes à son tour. Ainsi, l’architecture des systèmes d’information et des applications devra nous permettre (puis nous encourager avec des récompenses voire enfin nous imposer dans un second temps si nécessaire) de limiter nos posts sur toutes les applications de réseaux sociaux à un par période de 24 heures (dont tous les tweets notamment et toutes les vidéos). Pour cela, il faut en effet de nouvelles métriques, comme le propose la FING, des métriques de rythme. De même pour nos commentaires sur chaque site (même sur médiapart, ça nous fera des vacances !) ou application, ce qui réduira immédiatement l’effervescence des débats sur ces sites : nous devrons réfléchir avant de poster et être sûr qu’une réaction en vaut la peine au risque de nous priver d’une autre réaction sur un autre sujet nettement plus important. Les frustrations seront grandes au début, les manœuvres pour contourner ces systèmes seront multiples mais un apprentissage du ralentissement du débat et des contributions se fera, comme pour la vitesse automobile. N’oublions pas cependant que des armées de designers, d’analystes de données et de spécialistes de l’expérience utilisateur ont consacré des heures de conception et de tests A/B pour s’assurer que les membres des réseaux sociaux resteraient toujours plus longtemps sur le réseau au point de ne plus le quitter (1 heure par jour en moyenne passée par les membres de Facebook en version mobile aux USA). Il serait cependant possible d’exploiter les mêmes méthodes pour ralentir le rythme des applications et rendre perceptible l’amélioration apportée à l’expérience. Les revendications de liberté de choix dans les usages des réseaux sociaux ou de responsabilité individuelle sont légitimes mais pèsent peu face à des artifices de conception qui savent exploiter toutes les faiblesses de nos cerveaux et de nos passions et nous faire réagir sans vraiment prendre de décisions au sens délibératif.

Ce qui vaut pour les publications élaborées (ou presque, car lorsqu’on duplique des contenus, l’effort est minime), doit aussi s’appliquer aux réactions les plus élémentaires installées dans les applications : un seul like par jour, un seul retweet par jour, une seule recommandation ou pouce en l’air sur un site de presse, etc. Tout cela réduirait considérablement la course aux scores qui est devenue une obsession du marketing comme des individus publiants. Et cela permettrait par la même occasion de tuer le business de l’astroturfing, des fermes à clic et des robots qui génèrent quasiment 8% des tweets, ce qui rend tous les scores « d’engagement » ou de « reach » totalement fantaisistes mais pourtant rassurants pour le marketing.

L’explosion des vidéos est de ce point de vue alarmante et surtout des vidéos live. Mais on sait d’où vient le modèle : il copie celui des chaines d’information répétitives, qui, durant les crises surtout, répètent les mêmes images en boucle mettent le cerveau en boucle lui aussi dans un état de sidération qui empêche l’analyse et qui perd la notion du temps (la même image rediffusée "en direct"!). L’effet d’immersion généré par les vidéos live est extrêmement puissant et se trouve utilisé dans des domaines très différents (sportif, artistique, civique, etc.). La question du rythme peut être traitée en réduisant le nombre de vidéos live visibles par jour mais elle se transforme aussi en question de durée. Obliger à se reconnecter régulièrement (toutes les dix minutes) permettrait par exemple de casser l’effet d’immersion trop puissant.

Tout cela déplace donc le débat vers un design de notre habitat  numérique, notre habitèle comme je l’appelle, dont nous avons été dépossédés. A tel point que l’on peut être percuté par ces vidéos et ne plus réagir comme il convient pour protéger notre intégrité mentale et morale et notre espace public. Mais l’appel aux bonnes pratiques ne suffit pas, il faut passer à l’acte pour obliger les plates-formes à fournir les outils de régulation de ce réchauffement médiatique (voir mon article précédent sur ce blog).

 

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