La mythologie présidentielle de la Vème République fait le lit du FN

Les débats sont lancés sur le risque Le Pen au second tourde 2012 et face à des propositions de calcul de préférences faites par Terra Nova, on cherche encore à sauver les apparences de l'élection présidentielle comme «rencontre entre un homme et un peuple».

Les débats sont lancés sur le risque Le Pen au second tourde 2012 et face à des propositions de calcul de préférences faites par Terra Nova, on cherche encore à sauver les apparences de l'élection présidentielle comme «rencontre entre un homme et un peuple». Or, ce mythe ne fonctionne plus , sauf pour Marine Le Pen qui peut le faire survivre en le tordant à son profit. Où sont alors les mythes de rechange et en faut-il ?

 

Je suis déjà intervenu dans ce blog à ce sujet mais je dois y revenir car despropositions nouvelles sont faites, comme celle de Terra Nova (cf LIbé de ce jour), et des réactions de mes collègues Perrineau et Reynié sont publiées qui doivent faire réfléchir.Je n’interviendrai pas sur la méthode proposée par Terra Nova, qui est typique d’une certaine conception de la démocratie et qui de toutes façons ne peut se dérouler sans passer à une VIeme République que Montebourg a poussé depuis longtemps et que je soutiens totalement sur ce plan. Mais admettons en tous casque cela ne nous donne guère de clés pour l’élection à venir qui se déroulera àmécanismes constants, aussi pervers soient ils.

Les remarques de tous les commentateurs sur une remise encause du mode d’élection du président de la République tournent autour d’un point clé : le montage mythique et quasi mystique qui aboutit à convertir un mode de comptabilisation de choix individuels (les votes) en « une rencontre entre un homme et un peuple ». Ce discours est constant au moins depuis la Veme République. Et personne ne semble vouloir perdre cette opération mythique, alors même que tout montre qu’elle ne fonctionne plus. C’est dire à quel point l’intoxication présidentielle, que j’avais diagnostiqué il y a plusieurs années dans tous les partis, gagne aussi les analystes politiques.

Au fond si l’on regarde les moments où cette opération mystique et mythique des « deux corps du président » a fonctionné dans la Veme République, ils se résument en tout et pour tout à de Gaulle et à Mitterrand. Dans les deux cas, des hommes qui avaient connu la Résistance :en effet, la Résistance est devenu l’unique réservoir mythique à disposition des grands hommes (regardons le succès de S. Hessel qui doit beaucoup à cela !).Mais tous ces hommes sont mortels (ça alors !) et la génération politique actuelle ne peut plus revendiquer de lien d’expérience avec la Résistance. L’effet psychopompe qui mobilise les tréfonds mythologiques républicains partagés ne fonctionne plus. Qui peut dire que Pompîdou,Giscard d’Estaing, Chirac ou Sarkozy ont réussi à le faire ? Seul Chaban aurait pu avoir cette chance pendant un moment. A gauche, à part Mitterrand, seul Delors pouvait encore prétendre incarner une mythologie qui était plutôt celle de l’après guerre et de l’utopie européenne, elle-même tributaire de la période de guerre par définition. Et il s’est dérobé. Jospin ni Royal n’ont pu prendre le relais, le premier parce qu’il a entièrement assumé sa position d’expert rationalisateur fier de ses compétences, ce qui tue par définition le mythe et l’effet psychopompe, la seconde parce que son sens aigu de la nécessité du mythe l’a entrainé à surjouer un rôle et des attributs qui étaient totalemen décalés par rapport à son expérience personnelle d’énarque du babyboom ( c'est-à-dire les bénéficiaires de tout le travail des générations précédentes mais sans aucun mythe nouveau). Le seul qui sait encore jouer de cet effet psychopompe et qui donne envie de faire de la politique, c’est Dany Cohn-Bendit, qui mobilise,lui, le seul stock de mythes très influents dans la vie culturelle mais finalement peu efficaces sur la vie politique, Mai 68. Ce n’est pas un hasard si, à toutes les élections, non présidentielles (surtout pas !), il a pu faire personnellement la différence pour les Verts ou pour Europe Ecologie. Mais personne d’autre ne peut reprendre ce stock de mythes et encore moins pour l’utiliser dans une élection qui est l’antithèse même de la culture libertaire ! C’estpourquoi j’ai toujours défendu que les écologistes n’avaient rien à gagner à participer à ces élections, et je l’avais dit en 2007 (voir le résultat de Voynet).

On peut imaginer qu’un Hulot pourrait faire émerger un nouveau stock de mythes propres à le faire exister sur la scène politique. Il s’agit en fait d’une erreur du point de vue de la personne, car Hulot vedette médiatique ne fonctionne pas dans la guerre de tranchées politiques qui lui sera de toutes façons imposée, d’une erreur du point de vue de l’écologie, qui n’a précisément pas su mettre en forme suffisamment ramassée et convaincante ses mythes qui sont pourtant puissants, et d’une erreur du point de vue d’une élection présidentielle qui ne fera que contredire toute la dynamique antiprésidentialiste de démocratie participative portée par les écologistes.

Dès lors que l’on admet cet épuisement des générations capables de mobiliser le mythe fondateur de la Résistance, et cette incapacité d’autres mythes à prendre la place, peut on encore prétendre faire fonctionner la présidentielle à ce carburant frelaté de la rencontre d’un homme et d’unenation ? Qui peut dire que cette rencontre a eu lieu avec Jacques Chirac élu par défaut et devenu roi fainéant ou avec Sarkozy, champion des campagnes où l’on fait comme si on rencontrait le peuple pour le soir même retrouver son clan, son petit clan d’oligarques qui vont dicter toute la politique qui suit ?Non, assez de ce refrain, la Veme République n’a fonctionné comme telle qu’en présence de personnalités d’un autre temps et d’une autre carrure, elle n’est pas taillée pour les temps de la seconde modernité. La présidence est morte et le mythe national avec.

Si l’on continue à l’agiter lorsqu’on est politiste, il faudrait alors aussitôt admettre que la seule qui puisse en récupérer la dépouille sans jouer et sans artifice, c’est Marine Le Pen. Toute la mythologie nationale y est déployée, toute la dimension d’appel à une puissance, voire à une toute puissance du président, fait partie des attentes de son électorat et des thématiques de son parti. La présidentielle modèle Veme République est en fait taillée pour un élu du Front National dédiabolisé et propre sur lui. Voilà le point qui fâche. Le mythe de la Résistance, qui a refondé l’origine de la position au dessus des partis, ne fonctionne plus : il ne reste plus que sa caricature, le mythe de la nation, qui produit aussitôt du nationalisme et ensuite de la xénophobie voire du racisme.

 

Les autres dirigeants politiques n’ont plus rien à voir ni avec la résistance ni avec la nation : ils sont tous membres de cette sphère politique technocratique par définition globalisée et qui valorise encore plus cette dimension. Il est certain que DSK est plus taillé, en termes de ressources mythologiques et d’effet psychopompe, pour faire président du monde que pour faire président de la république française et il sera attaqué sévèrement là-dessus. Et tous les autres, y compris Sarkozy, sont dans ce registre là, pour des raisons de modes de production de l’élite française, restreinte à un petit milieu et déconnectée des autres mondes sociaux et des autres expériences. Lorsqu’un ouvrier comme Beregovoy accède à ce monde, il le paye au prix fort. Le mythe communiste ayant définitivement expiré, la gauche n’a toujours rien à mettre à la place.

Lorsqu’on feint de croire qu’il s’agit d’un problème de programme, on s’auto illusionne et on révèle par là même le monde d’où on est issu. Le Pen s’embarrasse t elle d’un programme ? Avoir des slogans, certes, mais un programme ? Ceux qui prétendent la contester sur ce plan se trompent lourdement, car nul besoin de programme pour convaincre, puisqu’il s’agit de parler aux tripes et de faire parler les tripes. Ce n’est pas dévaluer leur argumentaire que de qualifier ainsi leur méthode. C’est surtout rappeler à quel point la gauche et la droite technocratiques continuent à éviter de parler aux tripes, à éviter de se poser la question de ce qui se passe dans les expériences vécues et dans les affects de leurs électeurs. Et de croire qu’un bon programme avec de bonnes mesures qui cibleraient bien les populations concernées une par une, permettraient de gagner ces électeurs. Comme si la crise de 2007-2008 n’était pas passée par là, comme si la frustration et la colère n’avaient pas pris racine dans les esprits pour refuser tout discours d’expert qui prétend toujours nous raisonner, d’une façon ou d’une autre. Le nouveau modèle républicain de la raison raisonnante n’est en fait pas nouveau mais comme on n’a jamais reconnu qu’il n’avait en fait fonctionné qu’associé à une mythologie forte, on le voit désormais tout nu, on le voit tel qu’il est, c'est-à-dire un catalogue de principes intangibles qui réduit les citoyens à des êtres abstraits et qui leur parle comme à des élèves de sixième pour les rendre enfin raisonnables et surtout confiants dans l’absolue maitrise des super techniciens que sont devenus nos politiques. Mais cette technique-là, lorsqu’elle est bien faite, comme avec Jospin, ne suffit pas à emporter l’adhésion, et lorsqu’elle est mal faite, comme avec Sarkozy, ridiculise toute la classe politique et tous les experts avec elle. Cela dit, la crise financière a suffisamment montré leur incompétence générale, mais surtout leur art de survivre cyniquement, pour faire fuir tous les électeurs qui de ce fait ne vont plus aux urnes.

C’est alors évidemment que réapparait le couplet sur le populisme et sur sa pente fatale comme le dit D. Reynié. Problème : on semble faire comme si l’on savait ce qu’était le populisme alors que l’examen qui en est fait montre au contraire sa diversité dans la composition de ses arguments, à travers toute l’Europe, sans parler des autres continents. Là est le second piège : on fait comme s’il existait un ressort mythique/mystique dans l’élection présidentielle pour sceller la rencontre d’un homme et d’un peuple (et l’on discrédite pour cette raison toute opération technocratique à la mode des calculs de Terra Nova) mais dans le même temps, on condamne comme populiste, de façon plutôt indistincte malgré l’analyse de la diversité du phénomène, tout ce qui finalement exploiterait délibérément ces ressorts mythiques/ mystiques. Double argument qui s’autodétruit quelque peu, même si l’on peut dire ensuite qu’il s’agit d’un autre mythe, et que la résistance ou le sens de l’état ne sont pas le nationalisme et la xénophobie. Certes, mais tout cela fonctionne aussi à l’énergie fantasmatique et non plus à la raison raisonnante. Si personne ne parvient à contrer ce que l’on disqualifie sous le terme de populisme (c’est d’ailleurs la seule définition correcte du populisme, un effet de labelling disqualifiant assuré, quelque soit la situation et les parties prenantes), c’est qu’on ne sait plus mobiliser de mythe pour s’y opposer. C’est bien cela l’enjeu actuel : non pas pleurer sur le lait renversé des mythes républicains tels que mis en scène par la Veme République, non pas maintenir coûte que coûte une politique de programmes bien raisonnés pour contrer les arguments qui parlent aux tripes des supposés « populismes », non pas se cramponner à une élection présidentielle qui ne trouve plus un seul candidat de taille pour habiter l’uniforme gaullien qui en est l’étalon, mais réinventer des mythes puissants et fédérateurs. Or, il est un temps pour les mythes de l’union, de la réconciliation, du dépassement des clivages, qu’est supposé endosser tout président. Mais ce temps est celui de l’après élection, voire celui de l’aprèscrise. Car nous sommes encore et durablement dans une crise financière et écologique qui nous oblige à désigner des responsables, à dire où nous allons prendre la richesse, contre qui nous devons faire bloc (au-delà des petites distinctions partisanes). Le mythe de la Résistance peut encore servir à la rigueur, mais alors l’envahisseur ou l’oppresseur ou le tyran ne serait plus étranger, car il s’appelle la finance internationale ( et nationale !) et tous ses mécanismes de destruction de valeurs. Les électeurs de gauche, de droite et écologistes, savent intimement que le mal vient de là et non de l’euro ou des étrangers comme le dit le FN, et non de Sarkozy qui n’est qu’un instrument brutal comme le dit la gauche et le centre, et non des comportements individuels irresponsables de chacun comme le disent les écologistes.

Pour construire un nouveau mythe aujourd’hui, ce n’est pas de réconciliation qu’il faut parler mais de bataille vigoureuse contre UN ennemi, oui un ENNEMI, le capitalisme financier. A cette condition, les passions peuvent rejoindre la raison, la mobilisation personnelle rejoindre le bulletin de vote, les slogans rejoindre les programmes, les divisions de chapelle rejoindre un combat commun, les clivages traditionnels gauche/droite rejoindre une unité d’action pour sauver le politique. Car c’est cela qui est en cause :l a fonction politique a-t-elle encore une chance de survivre dans un univers où la sub politique des conseils d’administration et des traders fait la loi ?

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