Adieux à la démocratie représentative: tirage au sort et suppression des partis

Voilà c’est fini, j’y ai cru, j’ai tenté tout ce que je pouvais, mais là c’est terminé, je n’irai plus voter à une élection politique pour désigner un représentant. Et je vais militer activement pour le tirage au sort généralisé et pour la suppression des partis.

La décision n’est pas simple à prendre, elle n’est pas un coup de tête (même si le cirque de la présidentielle française et l’élection de Trump l’ont favorisée), elle est même assez douloureuse pour quelqu’un qui a été élu (mais sur un scrutin  de liste, comme adjoint au maire de Rennes), qui  a fait plusieurs campagnes électorales pour des scrutins de personnes avec beaucoup d’énergie, qui a milité dans plusieurs partis écologistes et qui a même eu des responsabilités dans ces partis. Je ne suis pas dégoûté par untel ou untel, ce n’est pas non plus la seule élection présidentielle en France qui m’insupporte même si elle rend fous et stupides les personnes, les partis et les médias. Par définition, je ne vais pas m’engager dans un parti, puisque dès 2004, j’avais écrit un papier sur «  que faire des partis ? » publié dans Cosmopolitiques en 2007 avec une introduction reprenant le texte de Simone Weil pour la suppression des partis (datant de 1943).  Leur fonction de désignation des candidats semble en panne, comme en témoigne la nécessité d’organiser des primaires, et la culture des militants repose largement sur cette logique d’écuries bien plus que de courants d’idées. Simone Weil avait posé les termes de cette nécessaire suppression des partis politiques : « Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective. Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres. La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite ». Elle visait bien sûr les partis totalitaires mais les passions se déchainent tout autant dans la concurrence pour les postes dans cet apparent vide idéologique contemporain. Les grands partis sont en fait, et cela dans tous les pays, tous inféodés à une logique libérale, ce qui réduit les « débats d’idée »  à des nuances,  une fois renvoyés dans leur minorité voire leur infantilisme les candidats qui voudraient réellement s’y attaquer. Et cela traduit bien finalement à quel point le pouvoir des gouvernements n’a jamais été aussi faible face à ce que j’appelle le « capitalisme financier numérique ». De plus en plus impuissants, de plus en plus disqualifiés dans l’opinion, et pourtant mobilisant des ressources financières considérables ainsi qu’une attention médiatique disproportionnée, les partis et leurs candidats sont devenus un système auto-référentiel qui ne sert qu’à alimenter sa propre existence sans effet sur le monde mais qui provoque l’amertume, la rancœur et la défiance des citoyens ordinaires.

Le rejet des partis était chez moi une conviction ancienne, j’avais écrit par exemple une tribune « au secours je fais de la politique » quand j’étais adjoint au maire de Rennes face à la violence invraisemblable des relations dans cet univers. Mais c’est petit à petit que ma conviction s’est forgée que le principe même de la représentation par l’élection ne pouvait être amendé. Les effets oligarchiques des élections ont été largement documentés depuis 200 ans et étaient déjà perçus par les fondateurs de la démocratie athénienne qui avaient inventé divers dispositifs dont le tirage au sort pour contrecarrer cette tendance inéluctable. Les primaires françaises ne font que rendre le processus plus capteur d’attention pour un résultat identique. Les candidats peuvent être radicaux dans leurs campagnes (rassembler son camp au premier tour, disait Mitterrand), dans tous les cas, ils produiront une version affadie de leurs propositions pour séduire leurs adversaires de la veille, ce qui n’aura aucun effet sur leurs choix une fois au gouvernement puisqu’ils sont prêts à renier tout ce qu’ils ont pu dire ou seulement évoquer, comme Hollande et son unique phrase sur « l’ennemi, c’est la finance ». Ce qui est présenté comme un principe de réalité, un pragmatisme ou encore une nécessité d’alliances aboutit à la même politique depuis 40 ans, à une complaisance envers la finance qui gouverne en réalité et capture toute la richesse produite. L’opération de démantèlement des états, de sabotage de leurs pouvoirs à travers l’endettement puis  à travers l’obligation de réduction de la dette, à travers la réduction des impôts et des services publics, à travers les arbitrages internationaux contre les tribunaux ordinaires, ou encore à travers la toute-puissance des plates-formes numériques pour qui toute solution sera technologique et qui se permettent une fraude fiscale systématique, tout cela rend de plus en plus irréel le cirque électoral, les rodomontades, les « moi, président », qui ne résistent pas un instant au pouvoir de nuisance des firmes financiarisées. Alors, il est certain que pour être élu, il parait plus aisé de s’attaquer aux plus faibles, aux fraudeurs du RSA plutôt qu’aux fraudeurs du fisc, aux immigrés qui fuient la guerre et la misère plutôt qu’aux élites naviguant de paradis fiscal en paradis fiscal. Le climat de haine qui se diffuse dans tous les pays a de multiples causes mais il est clair qu’il permet, comme à d’autres époques, de détourner l’attention des seuls ennemis véritables, la finance, et de capter les peurs des électeurs. Cette séduction électorale généralisée qui dénigre celle des autres comme étant « populiste » est en fait exactement de même nature et consubstantielle au mécanisme électoral. Elle est infantilisante, méprisante pour les citoyens, elle pervertit le principe démocratique et elle génère cette « haine de la démocratie » qui se répand à grande vitesse car elle maintient le pouvoir d’une oligarchie. Mon rejet de la représentation par l’élection se veut au contraire le seul rempart contre cette haine de la démocratie.

Je ne tiens pas à reprendre ici l’argumentaire en faveur du tirage au sort, celui de Montesquieu est déjà décisif : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie, le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie ». Et plusieurs sites le soutiennent depuis plusieurs années. Il résout une bonne part de la contradiction du processus politique qui suppose que des idées ou des programmes s’incarnent dans des personnes afin d’être mis en œuvre. Les idées ne font plus que rarement le cœur des élections tant il devient essentiel de fabriquer des personas, des tenants-lieux, des supports de projection (que cette fabrication prenne moins d’un an, comme avec Macron ou dure 30 ans comme avec Sarkozy).  Mais ces personnes doivent mobiliser leurs passions pour se différencier et doivent manifester leur désir de pouvoir dans un milieu hautement compétitif, tout en restant dans l’obligation de séduire à tout prix. Les spécialistes du marketing jubilent de cette équation complexe et nous donnent même ces calculs en spectacle avec sondages d’opinion à l’appui, comme autant de jeux stratégiques finement joués. Dans tous les cas, les propositions sont oubliées, les personnes changent de comportement une fois élues pour se mouler dans leur fonction de reproduction, à la mode du Guépard : « tout changer pour que rien ne change ». On me dira que cette généralité est fausse et que  par exemple, la suppression de la peine de mort, le mariage pour tous, la CSG ou la CMU ne sont pas rien et qu’une politique de gauche peut avoir des effets réels sur la vie des gens. Plus de liberté et plus d’égalité en somme, même à la marge. Mais chacun de ces pas doit plus à des mouvements sociaux puissants qu’à une élection ou relève d’une redistribution qui s’arrête très vite en chemin et qui laisse faire dans le même temps le creusement des inégalités et la montée des racismes, des xénophobies et des sexismes en tous genres. Qui peut dire que les défis écologiques, financiers et sociaux ont été traités sérieusement jusqu’ici ? Alors que l’on connait une grande partie des réponses structurelles qui, certes, heurteraient des intérêts puissants. Les autocongratulations  d’élus qui se disent  « réalistes » pour justifier leurs renoncements ne peuvent masquer la faillite de cette oligarchie élue à imposer aux parties prenantes une orientation en faveur du bien commun.

 Cette impuissance manifeste des élus se traduit dans « l’opinion sondée » par une remise en cause radicale de toute démocratie de plus en plus partagée : autant avoir un chef (on commence par un « vrai leader » et on finit  par un dictateur) pour enfin imposer les « réformes » (!!) nécessaires, et vive la Chine qui au moins sait allier libéralisme économique et dictature politique. Rappelons-le, pour faire le point Godwin inévitable : l’élection ne protège pas du fascisme, ce fut le cas avec Hitler, c’est désormais le cas avec Trump s’il met en œuvre ses fantasmes. Or, même les bonnes solutions ne sont jamais durables ni fondées si elles se font au détriment de la liberté car c’est l’association des citoyens (et non des électeurs) que l’on doit renouveler pour composer des décisions éclairées et une démocratie véritable, dans le même mouvement. La désignation de délégués qui ne veulent pas le pouvoir, qui acceptent d’être désignés par le tirage au sort pour faire le travail, permet de produire de l’incarnation, certes, mais à titre collectif et provisoire. Des procédures de contrôle inspirées de la démocratie athénienne (mandat unique et court par exemple) constituent une bonne prudence face aux risques de confiscation inhérents  à toute délégation. Contrairement à ce qui fait souvent l’enjeu des discours politiques (« aie confiance, crois-en moi »), c’est la défiance qui doit être la règle et pour cela s’inscrire dans les procédures. Cette position du tirage au sort est différente de « la démocratie liquide » qui suppose échanges horizontaux permanents et consensus et qui, à l’expérience, se révèle utile avant tout pour amorcer les contributions, garder vivant un espace d’échange, dans ces phases d’exploration et de perplexité qui ne nécessitent pas de hiérarchiser comme lors des délibérations et des décisions.

Il est certain que, à l’opposé, la Veme République concentre à peu près toutes les tares du gouvernement représentatif et sa focalisation sur la présidentielle, encore renforcée par les réformes récentes, ne peut qu’exacerber tous ces défauts. Une VIeme République constitue donc un objectif incontournable mais toute incitation dans ce sens qui valoriserait les partis ou à l’inverse (ou parfois ensemble) des individus sauveurs de la nation ne peut qu’être contreproductive. Je soutiens pour ces raisons l’objectif d’une constituante désignée par tirage au sort et qui s’appliquerait à elle-même les règles nécessaires pour instaurer une démocratie.

 

Ne faisons pas comme si la crise était encore à venir. La dictature de la finance est en place, le sabotage écologique persiste, la faillite de la démocratie représentative est déjà là, même s’il faudra des prises de pouvoir comme celles de Trump ou de Le Pen pour l’admettre. Toute participation à la survie de ce système nous enfonce collectivement un peu plus alors que des changements radicaux doivent être faits pour avoir encore une chance d’éviter cette guerre civile que certains désirent profondément, à défaut de se satisfaire de l’exportation des guerres qui est en cours depuis plus de 20 ans.

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